Chapitre 4 (Evanna)
Des ombres éblouissantes dansant sur les murs.
Un silence assourdissant résonnant dans un ordonné chaos.
Une fragrance insipide virevoltant dans l’air et caressant les narines.
Une fraîcheur bouillonnante torturant délicieusement le corps et l’esprit.
Un sentiment de complétude, d’appartenance, d’omniscience qui, doucement, s’amenuise. Les ombres s’éteignent pour laisser place à l’agitation. Les cris et les pleurs se mêlent à une odeur aseptisée et nauséabonde. Un froid intense s’empare des corps et des âmes, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de cet avant‑goût d’Eden.
Un paradis refusé, happé par une brutale et cruelle réalité.
Sa réalité.
*
— Réveille‑toi, Princesse.
Le corps meurtri et l’âme en peine, Evanna grogna de protestation. Elle ouvrit lentement les yeux, la chevelure de feu d’Eliott s’incrustant dans sa rétine à mesure qu’il lui secouait l’épaule.
— Arrête de m’appeler comme ça, marmonna‑t‑elle.
— Allez, lève‑toi, l’ignora‑t‑il. On se remet en route.
Dans un dernier grognement, elle se redressa enfin. La nuit avait été entrecoupée de réveils plus ou moins souhaités, mais au moins, elle avait réussi à fermer l’œil. Toujours aussi loquace, Yann s’approcha d’elle et lui tendit le morceau de pain et de fromage qu’elle leur avait laissé la veille. Elle l’attrapa mollement et le goba d’une traite, le remerciant avec tout autant d’éloquence.
Puis, peu à peu, les évènements récents lui revinrent en mémoire. Et avec eux…
— Bon, alors, on va le chercher ?
Les deux hommes se tournèrent vers elle d’un seul mouvement, si inquisiteurs qu’elle dut fermer les yeux pour se remémorer la scène qu’elle avait imaginé des milliers de fois depuis la veille.
— Aller chercher qui ?
— Ce Kazuki dont vous parliez hier.
Quelque chose dans l’expression des deux Élites changea. Après mûre réflexion, mettre les deux pieds dans le plat n’avait peut‑être pas été des plus pertinents. Elle retint sa respiration, restant dans l’attente d’une réponse de leur part pour leur proposer son argumentaire.
— On part vers le sud, lâcha Yann.
Se hissant sur ses pieds, elle se prépara mentalement à la confrontation.
— Si vous aviez un moyen de le joindre…
— Ça serait pareil, la coupa‑t‑il. On a une mission, on la mène à bien. Point.
— Votre mission est de m’escorter, pas vrai ?
— De t’escorter en sécurité, rectifia le rouquin.
— Alors faites votre boulot et escortez‑moi, l’ignora‑t‑elle. Moi, je vais le chercher.
Elle s’apprêtait à récupérer son sac et à prendre la route lorsqu’Eliott l’attrapa par le bras. Son regard s’ancra au sien, aussi froid que menaçant.
— Me pousse pas à bout, OK ?
S’il tentait de la dissuader de cette manière, c’était un échec. Elle n’avait pas peur de lui, ou du moins pas assez pour abandonner maintenant. Au contraire, même. Leur résignation la mettait hors d’elle.
— Vous êtes stupides, cracha‑t‑elle. Sans déconner, vous avez la chance de pouvoir le sauver et vous, vous fuyez ? C’est ce qu’est l’Élite, ça ? Des lâches ?!
Poussée par l’indignation, elle tira fermement sur son bras pour se soustraire à lui, profitant de l’occasion pour lui soutirer son arme.
— Oh, c’est pas vrai… se plaignit‑il en levant les yeux au ciel. Tu vas pas recommencer.
Elle ne lui adressa qu’un regard inébranlable, retirant cette fois le cran de sûreté d’un geste provocant. L’espace d’un instant, elle crut apercevoir un sourire effleurer le coin de ses lèvres, mais elle n’eut pas le temps de s’en assurer. En une fraction de seconde, il lui avait saisi le poignet, le tordant juste assez pour qu’elle lâche le pistolet. Il l’éloigna d’elle d’un coup de pied puis faucha sa jambe sans effort, assez pour qu’elle s’écrase brutalement au sol.
Le souffle coupé, Evanna le regarda avec fureur s’agenouiller à ses côtés.
— Je pense que t’as un peu tendance à oublier à qui tu as affaire, Princesse…
Il se releva pour aller récupérer l’arme à feu, qu’il tendit à Yann.
— Tu m’as dit que les choses étaient ce qu’elles étaient et qu’on ne pouvait rien y faire, n’en démordit‑elle pas en se relevant. C’est peut‑être vrai pour Thomas, mais ça ne l’est pas pour votre ami. Vous, vous avez encore une chance de le sauver et vous ne la saisissez pas ! Enfin quoi, mais vous allez réellement le laisser mourir sans rien faire ?!
— On te demande pas de comprendre, rétorqua Yann. C’est comme ça.
— Arrêtez d’être aussi fatalistes ! fulmina‑t‑elle.
Ils ne répondirent rien. Elle les dévisagea pendant plusieurs secondes à tour de rôle, abasourdie. Si Yann gardait la face et ne laissait transparaître aucune émotion, Eliott, lui, ne pouvait pas se targuer d’en faire autant. Mais ce n’était pas du doute qu’elle pouvait lire sur son visage, ni même de la tristesse… c’était de la colère. Ne reculant devant rien, elle attrapa son sac et en sortit la radio qu’elle avait subtilisé au soldat la nuit précédente.
— Où est‑ce que t’as eu ça ? demanda‑t‑il en la lui arrachant des mains.
— Je l’ai prise à ce…
Elle ne prit même pas la peine de finir sa phrase, les deux hommes ne se souciant désormais plus d’elle et de ce qu’elle pouvait bien dire. Tous deux s’étaient penchés sur la radio qu’ils avaient éventrés, traficotant les fils d’un œil expert jusqu’à ce que l’appareil se mette à biper et clignoter à intervalles irréguliers.
Elle patientait calmement depuis plusieurs minutes lorsqu’ils se tournèrent à nouveau vers elle. Elle les scruta à son tour l’un après l’autre dans l’attente d’une quelconque explication, mais rien ne vint. Yann fut le premier à lâcher un soupir, attelé à remonter la radio. Eliott, lui, affichait un air préoccupé – en témoignait la petite ride qui s’était formée au niveau de ses sourcils.
— T’as jamais eu l’intention de partir d’ici, hein ? lâcha‑t‑il enfin.
Evanna garda le silence, visiblement découverte.
— Ça… reprit‑il en secouant légèrement l’appareil qui continuait de grésiller. C’est pas seulement une radio. Ça devient à la fois une balise ET un récepteur GPS quand on sait s’en servir. Tous les soldats de l’Académie en sont équipés.
Il ferma les yeux et inspira profondément, tentant manifestement de se contrôler.
— Ce qui signifie que nous savons où nous sommes… ajouta‑t‑il d’une voix morne.
Il la scrutait maintenant de ses yeux perçants, si intensément qu’elle aurait eu le plus grand mal à nier toutes les allégations qu’il faisait peser sur elle s’il les avait clairement exprimées. C’était vrai, elle ne les avait jamais menés vers le sud comme elle avait affirmé le faire… elle n’avait jamais eu la moindre intention de partir.
— Evanna Orsby, sans aucun doute…
Eliott reporta son attention sur la radio, avant de violemment la balancer à terre pour prendre sa tête entre ses mains. Il ne semblait pas accueillir la nouvelle avec plaisir, mais elle ne pouvait plus rien y faire désormais.
— Tu as dit que c’était également un récepteur GPS, lui fit‑elle remarquer. Quelles données peut‑on récupérer avec ça ?
L’Élite resta silencieux, et cette réaction était indubitablement un bon signe pour elle. S’il hésitait, cela signifiait qu’elle avait encore toutes ses chances de le convaincre.
— Eliott ?
— Kazuki est équipé d’une balise GPS uniquement captable par ces récepteurs, marmonna‑t‑il d’une voix si faible qu’elle ne lui parvint que difficilement. On sait où il se trouve, maintenant…
— Vous aussi, vous en êtes équipés ?
— Non, seulement les membres importants de l’Académie.
— OK, allons‑y alors.
Le rouquin ne semblait pas décider à lui répondre, ni même à bouger le petit doigt. Elle se tourna vers Yann en quête de soutien, mais il était occupé à aiguiser son couteau d’un geste net et précis, la mine dénuée de toute émotion. Il semblait assister à la scène sans même en être acteur, attendant calmement qu’elle se déroule sous ses yeux.
— Bon, Elio…
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’Eliott la projeta contre le mur derrière elle et frappa violemment le bois à quelques centimètres de son visage. Elle sursauta, les vibrations causées par l’impact s’engouffrant dans chaque parcelle de son corps.
— Qu’est‑ce que t’espères trouver au juste, hein ? Pourquoi tu tiens tant à le retrouver ?!
Elle demeura muette de stupeur, terrorisée. Les traits de l’Élite étaient émaciés par le manque de sommeil mais surtout, pensa‑t‑elle maintenant qu’elle voyait toute l’étendue de sa colère, par l’espoir qu’elle avait fait naître en lui. Un nouveau coup porté contre le mur la raidit davantage, humidifiant ses yeux et asséchant sa gorge qui laissa échapper un sanglot apeuré.
— Bah vas‑y, explique‑nous ! Tu nous prends bien pour des cons depuis le début alors qu’on s’échine à te sortir de cette merde ! Alors vas‑y, dis‑nous ce qui te pousse à agir aussi inconsciemment parce que là, ça m’échappe !
— Son frère.
Jusqu’alors survolté, le regard d’Eliott se voila soudainement. Il cligna des paupières à plusieurs reprises, avant de tourner la tête en direction de Yann. Ce dernier les dévisagea l’un après l’autre d’un air calme et assertif, sans jamais cesser d’aiguiser son couteau sur lequel il reporta finalement son attention.
— C’est son frère qu’elle espère retrouver, reprit‑il. Ou du moins la vérité sur ce qui lui est arrivé. À moins qu’elle ne soit assez idiote pour penser qu’elle peut sortir ses parents de là, mais j’en doute. Elle est peut‑être imprudente, mais pas stupide.
Sa démonstration effectuée, l’Élite retomba dans le mutisme. Il ne parlait peut‑être pas souvent, mais il compensait par un sens aigu de l’observation et une perspicacité inégalable. Nul doute d’ailleurs que, dans d’autres circonstances, tous deux se seraient très bien entendus. Mais pour l’heure, entendre ses motivations exposées à haute voix finit de l’achever.
Le corps d’Evanna se tendit de plus en plus, les larmes menaçant de la noyer sous leurs flots. Le comprenant seulement, Eliott la relâcha et elle se réfugia instinctivement dans le coin opposé, désireuse de mettre le plus de distance possible entre eux.
— Je vous ai entendu parler, hier soir… avoua‑t‑elle d’une voix tremblante. J’ai entendu comment vous parliez de lui… Vous voulez vous persuader que vous avez bien fait de suivre les ordres, mais c’est l’un des vôtres et ça vous coûte de l’avoir laissé… Vous avez autant envie que moi de partir à sa recherche. Quelle importance, les raisons qui me motivent… l’important n’est‑il pas que nous ayons le même souhait… ?
Aucune réponse ne lui parvint, et elle en profita pour s’engouffrer dans la brèche que ses paroles venaient de creuser.
— S’il a cette balise GPS sur lui et que c’est quelqu’un d’important, c’est forcément que quelqu’un va venir le secourir, non ? Est‑ce que ça ne serait pas… notre meilleure chance de sortir d’ici… ? tenta‑t‑elle.
— T’es vraiment incroyable, s’exclama Eliott. Tu vas vraiment réussir à nous faire faire tout ce que tu veux.
Elle se tenta à lui adresser un sourire timide, comme pour se faire pardonner. L’espace d’un instant, elle jura même avoir vu le coin de ses lèvres se soulever en réponse, bien dissimulé derrière le masque de culpabilité qu’il portait encore. Soupirant largement, il interrogea son collègue du regard, qui hocha simplement la tête.
— OK, t’as gagné, Princesse, abdiqua‑t‑il. Récupère tes affaires, on va le sauver.
Incapable de réprimer le cri de joie qui lui brûlait les lèvres, Evanna s’exécuta à la hâte avant de se précipiter vers eux pour les serrer dans ses bras. Elle sauta ensuite à pieds joints au bas de l’échelle pour se ruer en direction de la forêt, mais l’air frais fouettant son visage lui rappela ce qui, depuis la veille, lui manquait cruellement. Un vide dans son âme qu’elle seule pouvait combler, mais elle le lui refusait.
Inspirant profondément, Evanna tenta de chasser ces pensées inquiétantes de son esprit. Tout ce qu’elle pouvait faire pour le moment était de continuer à avancer, et c’était bien ce qu’elle comptait faire. Radieuse, elle se retourna vers ses deux compagnons de voyage.
— Eh, Eliott ! le héla‑t‑elle en lui faisant de grands signes.
L’interpellé leva les yeux dans sa direction, sourcils froncés.
— Tu te souviens avoir dit que tu me courrais jamais après ?
Il ne répondit rien, mais ses lèvres ne manquèrent pas de s’étirer en un sourire malicieux.

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