Chapitre 4-1 (Evanna)

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En plein cœur de la forêt, Evanna marchait à pas feutrés depuis des heures en compagnie de ses deux gardes du corps. Mais plus elle avançait, plus elle réalisait qu’elle ne s’était jamais aventurée aussi loin au nord. Soudainement, son pas ralentit jusqu’à s’arrêter complètement.

— Hum… murmura‑t‑elle.

Les deux hommes se tournèrent vers elle, sourcils froncés.

— Je ne suis jamais venue ici…

— Et alors ?

— C’est loin au nord… Les gens de Sadell disent que…

Elle n’osa pas continuer, de peur de les inquiéter et qu’ils ne changent d’avis. Mais d’un autre côté, il était plus prudent qu’ils en soient informés.

— Que… ? s’impatienta Eliott.

— Que les environs grouillent d’utopistes. Enfin, pour le coup, de vrais utopistes, pas comme ceux de Sadell. Les villages alentours vivraient encore comme à l’époque et seraient restés, disons très… fidèles aux pratiques d’antan, ajouta‑t‑elle en tapotant la lanière de son sac d’un air distrait. On pourrait potentiellement tomber sur des trucs pas sympas à voir…

— Comme… ça ?

Evanna se tourna dans la direction que leur pointait Yann. Au loin, les feuilles des arbres s’espaçaient et laissaient filtrer les rayons d’un soleil timide. Une légère brise se leva, comme si le vent venait directement de ce qui leur faisait face. Sa caresse sur son visage lui donna la sensation qu’il lui parlait, lui murmurant de ne pas avancer davantage.

Malgré tout, tous trois prirent un pas prudent dans sa direction. Devant eux se dessinait une petite clairière, si petite qu’on devinait facilement qu’elle avait été créée par les mains de l’Homme. Plusieurs arbres avaient été coupés et les herbes étaient couchées, dessinant un étrange cercle dont les feuilles, les branches et la terre au sol formaient une spirale.

Au centre de ce mandala, un autel. Deux grosses pierres soutenaient une troisième, sur laquelle étaient posés d’étranges artéfacts. Des ossements sur lesquels étaient gravées des runes étaient reliés les uns aux autres, formant ce qui s’apparentait le plus à des chapelets. Des fleurs – tantôt roses, violettes ou bleues – en recouvraient certains, leurs grappes habituellement dressées flétries par le temps. Des bougies avaient été assez usées pour que la cire coule et dégouline sur la pierre, sa couleur jaunâtre se teintant par endroit de rouge.

Puis, elle le vit, et un cri aigu s’échappa de sa gorge. Allongé sur l’autel, un homme avait été sacrifié. L’un de ses bras retombait sur le côté et laissait glisser un filament de sang qui gouttelait sur le sol, alors que les mouches et les larves se nourrissaient déjà de sa chair putréfiée. Mais là où l’horreur aurait pu s’arrêter, elle s’amplifia au contraire quand les vrombissements des insectes guida son regard vers un second autel. Plus étroit que le précédent, la tête manquante du défunt y avait été déposée, ses yeux grands ouverts la fixant comme s’il pouvait voir jusqu’au plus profond de son âme.

Ravalant la bile acide qui remontait le long de sa gorge, Evanna se retourna pour ne plus assister à ce spectacle. Mais alors qu’elle voulait s’éloigner, cherchant l’air qui pourrait lui faire oublier l’odeur de sang, de moisissure et de mort qui régnaient en ces lieux, elle se figea à nouveau. Tout autour du cercle étaient plantées des branches sur lesquelles des attrape‑rêves avaient été attachés. Mais même si elle ne manqua pas l’ironie de voir de tels objets dans un endroit aussi effrayant, son attention, elle, se porta sur ce qui se trouvait à leur sommet. Ce qu’elle avait alors pensé être des flambeaux étaient en réalité des piques, sur lesquelles d’autres têtes avaient été empalées. Une mouche sortit soudainement de la bouche de l’une d’elles et s’envola dans sa direction. Elle poussa un nouveau cri en chassant l’insecte, le bruit de ses ailes se mêlant à ceux de ses semblables un peu plus loin.

Une force invisible l’empêcha d’assister à ce spectacle macabre plus longtemps, au moment où une main la saisissait fermement et l’emmenait sous le couvert des bois.

— T’es revenue…

Mais la force disparut presque aussitôt et la laissa de nouveau seule, l’esprit encore embrumé par ce qu’elle venait de voir. Le dégoût qu’elle ressentait n’avait d’égal que sa stupeur. Elle avait lu beaucoup de choses sur les rituels utopistes. Mais ce qu’elle avait entrevu ne correspondait en rien à ce qui était décrit dans les livres – ou bien même aux histoires qu’on racontait le soir au coin du feu pour effrayer les enfants. Celle qu’elle avait si souvent contée aux jumelles s’insinua dans sa mémoire. Elle ne l’avouerait jamais à personne, mais les runes et attrape‑rêves qu’elle avait aperçus là‑bas avaient été les mêmes que ceux qu’elle avait pris l’habitude de leur décrire. Elle les avait déjà vu en rêve, furtivement, comme des flashs. Des images nettes et éphémères qui, elle en était sûre, ne lui appartenaient pas.

Soudainement, on la poussa sur le côté et elle trébucha, se rattrapant de justesse à une branche alors que les deux Élites s’accroupissaient à ses côtés dans la végétation dense. Au loin, un groupe d’homme courait à vive allure en direction du nord. Ils ne ressemblaient pas à des soldats. Leurs vêtements et leurs armes n’étaient pas de bonne facture, mais ils dégageaient tout de même une aura inquiétante. Plus inquiétante même, depuis qu’ils avaient découvert ce rite sacrificiel et ce qu’ils y faisaient.

Yann jeta un œil à l’appareil qui les avait menés ici, avant de gratifier son collègue d’un hochement de tête. Ce dernier s’apprêtait à se lancer à leur poursuite quand elle le retint par la main, le forçant à se retourner vers elle.

— Fais attention à toi, souffla‑t‑elle. Ils ont l’air dangereux.

Elle le relâcha presque aussitôt mais le rouquin ne bougea pas d’un iota, son regard perdu alternant entre le sien et celui de son partenaire. Qu’avait‑elle dit encore qui lui paraissait si étrange ? Elle n’eut pas le temps d’y trouver une réponse que Yann lui agrippa le bras pour qu’elle le suive discrètement vers un chemin sur la gauche. Ils avancèrent ainsi, furtivement, jusqu’à ce qu’il sorte du sentier et l’attire contre un arbre.

À en juger par les coups d’œil réguliers qu’il lançait à la radio, Kazuki ne devait pas être bien loin – peut‑être même était‑il celui que le groupe d’utopistes était en train de poursuivre. L’homme à sa droite tenta vainement de la camoufler à l’aide de feuilles et de brindilles qui jonchaient le sol, avant de poser son doigt sur sa bouche pour lui signifier de ne pas faire de bruit. Il jeta un œil rapide derrière l’arbre où ils s’étaient réfugiés, puis se mit en position de tir.

Discrètement, Evanna se pencha de l’autre côté. Yann les avait menés sur une petite colline qui dominait une portion de la forêt moins dense que ce qu’elle avait aperçu jusque‑là. En contrebas, ce qu’elle imagina être ce fameux Grant Kazuki se cachait derrière un immense sequoia, occupé à recharger son arme tandis que ses poursuivants s’approchaient dangereusement de lui. Inspectant les alentours, son regard finit par se poser sur eux. Son expression resta figé dans une éternelle prison de glace, mais il rengaina aussitôt avant de leur adresser des signes incompréhensibles.

Déconcertée, Evanna pencha la tête en direction de Yann. Il rangeait lui aussi son arme, comme s’il en avait reçu l’ordre. Pourtant, son supérieur semblait en bien fâcheuse posture tapi derrière son arbre dans son uniforme de bureaucrate, sa cravate parfaitement nouée autour de son cou et ses chaussures de ville impeccablement cirées.

— On ne va pas l’aider ? chuchota‑t‑elle.

— Non.

Elle retint son souffle, le cœur au bord du gouffre. L’ennemi le menaçait pourtant toujours plus, l’un d’eux atteignant même déjà la position de sa cible. Elle grogna de frustration, reportant son attention en contrebas pour chercher Eliott du regard. Aucune trace de lui, mais elle ne pouvait compter que trois utopistes sur les cinq précédemment repérés.

La main d’Evanna s’accrocha au bras de Yann, qu’elle secoua frénétiquement

— Mais si, fais quelque chose, allez ! Va l’aider !

Il la repoussa en silence, les yeux rivés sur la scène qui se jouait devant lui. Elle en fit autant, un petit cri s’échappant de ses lèvres quand elle vit l’utopiste arriver au contact. Mais ce qu’elle vit ensuite lui fit réaliser pourquoi Yann n’avait pas voulu intervenir. Le directeur de l’Élite n’avait nullement besoin d’aide pour assurer sa propre sécurité, elle le comprit au moment même où il saisit le bras de son opposant pour le tirer vers lui. L’homme relâcha sa lance sous le coup de la surprise, et Kazuki en profita pour écraser sa tête contre le tronc de l’arbre duquel il avait surgi.

Au milieu du champ de bataille, le mentor de Thomas se tenait avec un flegme presque surnaturel, les mains patiemment croisées dans le dos. Les deux hommes restants, confus, échangèrent un regard hésitant. Puis, le plus grand se précipita en avant avec un cri guttural, son bâton brandi comme une massue. L’Élite esquiva d’un léger pas sur le côté, laissant son gourdin s’écraser contre le sol avec un bruit sourd. Ses doigts trouvèrent la lance de sa première victime, qu’il arracha d’un coup sec avant de l’abattre avec force sur le visage du géant. Sonné, ce dernier tenta de contre‑attaquer mais son opposant avait déjà glissé sous son bras, lui assénant au passage un puissant coup de pied dans le genou qui le fit chuter au sol.

Kazuki se retrouva contraint d’abandonner sa position quand le second se précipita dans la mêlée. Pourtant, il ne posa pas plus de problème à l’Élite, qui le maîtrisa en quelques secondes. Et alors que, dans une dernière charge désespérée, le géant échouait à plaquer au sol l’assassin de son ami, Evanna fut distraite par un bruissement qui résonna dans le feuillage en contrebas. Là, un quatrième homme s'approchait silencieusement, le regard brillant de ceux qui ne reculaient devant rien. Quand Kazuki parvint enfin à asséner le coup de grâce à son adversaire, l’utopiste abandonna toute volonté d’infiltration, fonçant sur lui en hurlant. Elle laissa échapper un nouveau cri de panique, Yann s’agitant à ses côtés quand l’Élite se retrouva projeté au sol, martelé de coups.

— Merde, merde, merde ! jura‑t‑il en attrapant son arme, mais il se ravisa bien vite.

Pour le moment, le pauvre semblait résister aux attaques de son agresseur, mais elle n’aurait su dire pour combien de temps. Elle eut envie de faire quelque chose, n’importe quoi, mais elle était incapable de trouver une idée pertinente.

— Viens ! lui ordonna Yann.

Elle n’eut pas le temps d’esquisser le moindre mouvement que l’homme qui maintenait Kazuki au sol cessa soudainement de bouger, comme figé. Evanna écarquilla les yeux, confuse. La lame d’un couteau s’était plantée à l’arrière de son crâne, si profondément que seul le manche en ressortait encore. L’utopiste s’écroula de tout son poids sur l’Élite, qui le repoussa sur le côté avant de se relever pour épousseter son costume. Surprise, elle observa les alentours à la recherche de son sauveur, et aperçut Eliott sortir des buissons pour accourir vers son chef.

« Vous avez désobéi à un ordre direct » fut la seule chose que le directeur de l’Élite trouva à lui dire, constata‑t‑elle avec étonnement. Aucun remerciement, aucune reconnaissance, alors même que son subalterne venait de lui sauver la vie. Non, il s’était à la place contenté de s’exprimer avec un ton glacial, réprobateur… empli de reproche.

— On a pas vraiment eu le choix, se défendit le concerné en se grattant l’arrière du crâne.

Son supérieur ne répondit rien, son regard sombre s’attachant à elle alors qu’Eliott récupérait son couteau et l’essuyait sur le cadavre de sa victime.

— Viens, chuchota Yann.

L’Élite rejoignit sans attendre ses comparses mais elle ne bougea pas, paralysée sur place par l’étrange pressentiment qui lui avait subitement glacé les os. Au‑dessus d’elle, le ciel s’était soudainement assombri. Un vent léger s’était levé, faisant bruisser les feuilles dans les arbres et craqueler les branches sur le sol.

Evanna laissa glisser son regard sur la forêt. Là, une silhouette à l’allure étrange et dérangeante se détachait des arbres et les sillonnait avec aisance et légèreté pour la… rejoindre ? Le cœur en panique, elle sauta en contrebas pour se réfugier auprès de l’Élite mais ne toucha jamais le sol. Suspendue dans les airs par une force qu’elle ne pouvait pas voir, on la manipula de telle sorte qu’elle se retrouva face à cette femme qui avait surgi dans les bois. Mais en était‑ce seulement une ? Ou plutôt, en était‑ce encore une ?

Bien qu’une broche argentée ornait la longue robe en lin grisâtre qu’elle portait, des lambeaux ensanglantés pendaient de ses manches bouffantes. Son accoutrement se mêlait sinistrement à la pâleur cadavérique de son teint, seulement rehaussé par sa longue chevelure noire et emmêlée qui encadrait son visage hanté. Ses yeux voilés semblables à des linceuls se déplaçaient dans tous les sens, comme s'ils percevaient des choses invisibles aux autres. D’ailleurs, ils n’eurent pas besoin de se détourner d’elle pour maîtriser avec aisance les trois Élites qui tentaient vainement de la délivrer en contrebas.

Terrorisée, Evanna abandonna tout espoir de se libérer de son emprise. La chose la dévisageait d’un regard vide, murmurant de manière si inintelligible qu’elle avait le sentiment qu’elle s’adressait en réalité à cette, ou ces forces qui la maintenaient dans les airs.

— Où te caches‑tu, petit vermisseau… siffla‑t‑elle d’un air lugubre, agitée de spasmes incessants. Si, si, c’est elle. Qui d’autre ?

Soudainement, sa gorge se noua jusqu’à ce qu’il ne lui soit plus possible de respirer.

— Ne sois pas stupide ! reprit‑elle, sa main balayant l’air.

La pression invisible autour de son cou se relâcha, permettant à l’air de pénétrer à nouveau dans ses poumons. Mais la peur, toujours aussi intense, continuait de lui retourner l’estomac. Les récits inquiétants que son père lui avait racontés se mêlèrent aux images macabres du site sacrificiel découvert plus tôt, et les larmes commencèrent à rouler sur ses joues.

Tout ce qui arrivait n’était que le résultat d’une obstination et d’une confiance en soi démesurée. Elle avait toujours pensé que rien ne pouvait être plus étrange que ce qu’elle était, mais la femme en face d’elle lui prouvait désormais le contraire. Elle contrôlait des forces inimaginables, alors que la sienne se terrait toujours plus profondément au fond de son être.

La monstruosité gloussa et l’approcha à quelques centimètres de son visage, si bien qu’Evanna ne put rien faire d’autre que de se plonger dans son regard. À cette distance, la multitude de voiles qui l’habillait ne dissimulait pas entièrement ses iris, qui brillaient d’autant de lueurs qu’elle n’accueillait d’âmes. Elle ferma les yeux et sanglota désespérément, mais la chose ne s’en souciât guère : elle continuait de glousser, complètement possédée.

— Tout ce qu’il faut, c’est la faire sortir !

Son corps se retrouva projeté en arrière, la pression se faisant de plus en plus forte non plus sur son cou, mais dans tout son corps. Elle hurla de douleur, comme transpercée de part en part par des milliers de couteaux venant se planter dans sa chair. Un froid glacial s’engouffra dans les morsures béantes laissées par ces lames invisibles, et elle se mit convulser.

Puis, peu à peu, la douleur s’amenuisa jusqu’à s’estomper complètement. Une douce chaleur l’enveloppa, si apaisante qu’elle sentit ses plaies se refermer instantanément. Evanna eut envie de sourire, de rire, de pleurer de joie, mais elle n’était plus maître de ses mouvements. La puissance qui l’enveloppait lui murmurait de lâcher prise et de la laisser faire, comme une mère qui viendrait secourir son enfant et le rassurer. Puis, un vent de puissance la libéra complètement de ses chaînes, et son corps inerte tomba lourdement au sol. Une colère brute se déchaînait autour d’elle, un instinct de survie et de conservation qui n’étaient pas les siens, mais qu’elle avait déjà ressentis.

Erin…

Des voix affolées s’activaient autour d’elle et la soulevèrent, mais elle se concentra de toutes ses forces sur son for intérieur.

Lâche prise…

La voix dans sa tête était douce et chaleureuse, amicale et bienveillante. C’était la première fois qu’elle l’entendait, et pour rien au monde elle n’aurait quitté l’état dans lequel elle se trouvait. Elle ne voulait pas s’en aller. Elle voulait rester à ses côtés, mais elle était lentement happée par la noirceur des abysses qui avaient déjà englouties son corps. Et bientôt, son âme, elle aussi, tomba dans l’inconscience.

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