Chapitre 2-1 (Evanna)

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Le jardin était complètement plongé dans l’obscurité, les lumières de la ville n’atteignant pas ce côté de la maison et la forêt entourant la bâtisse au sud et à l’ouest. Au nord, seule dominait la maison de Samuel. Evanna se réjouit de vivre dans ce coin si reculé de Sadell, la seule route menant jusqu’à eux se trouvant au sud‑est, là où les tirs résonnaient encore. Elle remonta le jardin en direction du nord, à moitié accroupie et guettant chaque bruit et mouvement. La pluie capricieuse avait cessé, mais le clapotement des gouttes dégringolant les arbres pour s’écraser au sol continuaient de se faire entendre.

Alors qu’elle avait accéléré le pas, son regard fut happé par des lueurs argentées se dessinant entre les arbres. Elle s’arrêta net, le cœur battant la chamade. Entre deux majestueux bouleaux, un loup immobile la fixait de ses deux iris violets, perçants et insondables. Son pelage gris se fondait harmonieusement avec l’obscurité de la nuit, et il aurait d’ailleurs camouflé sa présence avec habileté si des lueurs mystérieuses et énigmatiques n’émanaient pas de lui avec autant de puissance.

Evanna ferma les yeux et secoua la tête de gauche à droite, désireuse de chasser cette image qui lui apparaissait parfois. Lorsqu’elle les rouvrit, le loup avait bel et bien disparu, plongeant de nouveau la forêt dans le noir le plus total. Des ténèbres qui fit germer une idée nouvelle dans son esprit, et pour la première fois de la soirée, un sourire vint étirer ses lèvres.

Sans attendre, elle se hâta de rejoindre les autres.

— OK, on va…

Arrivée dans le salon, Evanna se figea net sans finir sa phrase. Non loin de Sam et des jumelles, ses parents étaient assis autour de la table et faisaient face à deux hommes qu’elle n’avait jamais vu auparavant. Le plus grand, arme en main et droit comme un piquet, faisait le guet à la fenêtre. Il n’avait même pas pris la peine de tourner les yeux vers elle à son arrivée, comme si elle ne l’intéressait tout simplement pas. L’autre, en revanche, plus jeune et nonchalant avec son col relevé et ses manches retroussées, releva la tête et la dévisagea, stoppant la conversation qu’il entretenait jusqu’alors avec son père. Leur uniforme était d’un bleu similaire à celui que portait Thomas, quoique plus profond encore.

L’Académie.

Ne réfléchissant pas plus d’une seconde, Evanna s’empara de son arme et mit en joue le soldat le plus proche. Celui qui montait la garde lui accorda enfin un peu d’attention, avant de s’en retourner à sa tâche quelques secondes plus tard seulement.

— Que voulez‑vous ? les questionna‑t‑elle sèchement.

Le pris pour cible se redressa, pas plus impressionné que son collègue.

— Evanna Orsby, sans aucun doute.

Elle ne comprit pas en quoi cela était une évidence, mais elle ne se laissa pas démonter.

— Que voulez‑vous ? répéta‑t‑elle. Je n’ai pas de temps à perdre, alors répondez. Et ne pensez pas que je suis incapable de tirer.

Un air suffisant affiché sur son visage, l’homme continua de la fixer plusieurs secondes avant de prendre un pas dans sa direction.

— Tu tireras pas, Princess…

Elle appuya sur la détente. Les secondes s’égrenèrent à l’infini alors que tous les regards se tournaient vers elle, abasourdis et confus. Mais ce n’était pas une détonation qui avait retenti dans l’air. C’était un « clic » discret et presque inaudible.

Instantanément, le soulagement immense de n’avoir assassiné personne se heurta de plein fouet à la peur irrépressible de représailles. Pourtant, c’est le soldat lui‑même qui vint rompre le silence qui s’était jusqu’alors pesamment installé.

— Putain, Yann, t’as vu ça ! s’exclama le soldat en se tournant vers son acolyte dont les traits s’étirèrent pour la première fois en une moue admirative. Elle m’a tiré dessus !

À son plus grand étonnement, celui qu’elle avait bêtement tenté d’assassiner ne semblait pas fou de rage mais agréablement surpris, allant même jusqu’à lui décocher un sourire.

— Baisse ton arme, Evanna. Ils font partie de l’Académie.

L’intervention de son père mit fin à l’enthousiasme déplacé du soldat, qui toussota légèrement avant de prendre un pas en arrière pour les laisser discuter.

— Je sais que je t’ai toujours dit de te méfier, mais… tu dois leur faire confiance, tu n’as pas le choix, ajouta‑t‑il dans un soupir. Ils te protègeront, crois‑moi.

— Qu’est‑ce que… ?

Cette fois, c’était définitif, elle était complètement perdue. Comment son père pouvait‑il lui tenir ce genre de propos ? Après tout ce qu’il lui avait rabâché ces vingt dernières années, après lui avoir si souvent répété, encore et encore, de ne faire confiance à personne, et surtout pas à l’Académie…

— Ils savent, Evanna.

— Eliott, le coupa l’homme à la fenêtre. Ils seront là d’un instant à l’autre.

Le dénommé Eliott hocha la tête dans sa direction. Il s’approcha ensuite d’elle, et elle le regarda récupérer le pistolet qu’elle tenait toujours en main.

— La prochaine fois, retire le cran de sûreté, OK ? chuchota‑t‑il.

Elle ne répondit rien, son regard perdu alternant entre ses parents, Sam, et les jumelles qui s’étaient mises à pleurer. Indéniablement, les deux hommes n’avaient pas l’air d’en vouloir à leur vie, et leur expérience militaire lui serait assurément d’une grande aide si elle voulait pouvoir protéger ses parents.

— OK, se décida‑t‑elle enfin. Allons‑y.

— Non, ma puce…

Son estomac se noua à l’entente de la voix teintée de gravité de sa mère, qui s’était doucement levée et approchée d’elle. Elle prit son visage entre ses mains, la contemplant d’un air tendre mais résigné. Et bien qu’elle adorât son contact, Evanna ne comprenait que trop bien ce qu’il signifiait.

— Même pas en rêve, maman…

— S’il te plaît, ma puce…

Au bord des larmes, Evanna la supplia de changer d’avis, supplia son père aussi, mais aucun d’eux ne flancha. Seule brillait dans leur regard une détermination à toute épreuve, l’une de celles qu’elle ne leur avait jamais connu.

— Non, répéta‑t‑elle avec résolution. Jamais je ne vous laisserai.

— Tu n’as pas le choix, ma chérie, insista son père. Ils ne nous feront rien, mais à toi, rien n’est moins sûr, crois-moi. Je sais de quoi je par…

— Bon, désolé, mais on a vraiment plus l’temps maintenant, faut bouger.

Avant qu’elle ne puisse réagir, on l’arracha aux bras de sa mère et la tira en arrière.

— Non ! Lâchez‑moi, non !

Elle se débattit de toutes ses forces, tentant désespérément d’échapper à la poigne du soldat, mais l’emprise se faisait de plus en plus forte. Et bientôt, elle ne pût plus résister.

Sous ses yeux impuissants, le regard de Samuel oscillait entre ses parents et elle, complètement perdu, tandis qu’il serrait ses filles contre lui pour les empêcher d’assister à la scène. Pauvre de lui. Il ne devait rien comprendre à ce qui se passait. À ce qu’elle était. Elle‑même n’en mesurait d’ailleurs pas toute l’importance. Elle n'avait jamais voulu être spéciale. Elle voulait simplement retourner à sa vie, aussi morose était‑elle.

Sa complainte intérieure prit fin quand on la traîna dans le placard encastré du salon, à l’abri des regards. Le renfoncement était petit, trop bas pour qu’ils puissent se tenir debout, mais assez profond et large pour les accueillir tous les trois. Elle avait pourtant arrêter de hurler, sa colère et son indignation étouffées par la tristesse, mais l’autre soldat se saisit d’elle pour la maintenir fermement contre lui avant de placer sa main sur sa bouche. Elle ne put alors rien faire d’autre que de regarder ses parents, qu’elle pouvait voir dans les interstices des planches qui constituaient le mur.

Soudain, la porte d’entrée s’ouvrit à la volée, claquant contre la pierre dans un bruit sec. Drapés d’uniformes de camouflage forestier, des soldats armés firent irruption dans la pièce et encerclèrent ses parents. Le silence revenu, il fut bientôt de nouveau rompu par le choc de semelles claquant dans l’air. Presque claudicants, ils étaient accompagnés de foulées plus légères et aériennes, comme si ces dernières ne touchaient qu’à peine le sol. Les yeux rivés sur quelque chose qu’elle ne pouvait pas encore discerner, Zoey et Leah se mirent à hurler. Samuel tenta de les rassurer, mais à en voir ses traits tirés, lui‑même se trouvait horrifié par ce qui venait d’apparaître.

Les bruits de pas se rapprochèrent encore tandis que leur écho éthéré, lui, cessa. Ce qui avait tant effrayé les jumelles resta hors de sa vision, ne lui laissant qu’entrevoir le boiteux qui l’accompagnait. À en juger par sa blouse froissée et tâchée de diverses substances chimiques, il ne s’agissait pas d’un militaire mais d’un scientifique. Attaqués par l’âge, ses cheveux bruns en prenaient d’ailleurs peu à peu la teinte. Grand et maigre, il avait des épaules voûtées et une posture avachie, comme si des années de travail acharné l’avaient usé. Son visage se distinguait par des yeux profondément enfoncés dans leurs orbites et des joues creuses, faisant ressortir des pommettes saillantes.

L’homme tendit une main sèche et rugueuse en direction de son père. À l’instar de sa mère, ce dernier ne détourna le regard ni des soldats surarmés, ni du scientifique, qui dégageait pourtant une aura de folie. À les voir ainsi, Evanna les trouva courageux. Elle avait passé tellement de temps à s’occuper d’eux qu’elle n’avait pas réalisé à quel point ils étaient forts, et n’avaient probablement pas autant besoin d’elle qu’elle se l’était imaginé.

— Ça fait longtemps, hein, Orsby, lança le scientifique d’une voix mielleuse. Quoi, au moins quinze ans ?

— Dix‑neuf, répondit calmement l’interpellé. Alors comme ça, tu as fini par rejoindre les utopistes… Je suppose que ce n’était qu’une question de temps.

L’homme se mit à rire de bon cœur. Il jeta un œil aux alentours, avant d’arracher une arme des mains d’un des soldats.

— L’Académie a toujours eu l’esprit trop étriqué pour moi, Orsby, tu l’as toujours su. Pour toi aussi, apparemment.

Quoi ? s’étonna‑t‑elle. Son père avait appartenu à l’Académie ?

— Mais trêve de bavardage, reprit‑il en le mettant en joue. Où. Est. Elle ?

Evanna pouvait le sentir jusqu’au plus profond de ses tripes. Qui qu’il puisse être, cet homme était prêt à tout pour lui mettre la main dessus, et il était hors de question qu’elle laisse ses parents subir à sa place. Elle se débattit à nouveau et tenta de s’extirper de l’emprise de son protecteur, mais n’obtint sans grande surprise rien d’autre qu’un violent coup dans les côtes.

— Elle est déjà bien loin, Anderson. Oublie‑la, tu n’as aucune chance contre elle.

La foi de son père la toucha plus que de raison, mais lui brisa aussi un peu plus le cœur.

— Bien, abdiqua le scientifique. Voyons voir.

Des larmes silencieuses perlaient sur les joues de sa mère, mais elle ne vacilla pas un seul instant lorsqu’on la mit à son tour en joue. Atterrée, Evanna se débattit de plus belle mais l’homme derrière elle ne faiblissait pas d’un iota. Il la maintenait si fermement contre lui qu’elle eut envie de hurler de colère tant un sentiment d’impuissance la consumait de l’intérieur. Une voix à sa gauche l’interpella pour attirer son attention, mais elle l’ignora. Elle était incapable de détourner son regard de ses parents, se débattant toujours plus et menaçant de les mettre à découvert.

— Regarde‑moi, bordel.

Plus grave et menaçante, cette nouvelle intervention la força à s’exécuter. Le soldat sur qui elle avait tenté de tirer plus tôt l’observait avec attention, un air qui semblait ne jamais s’éterniser bien longtemps sur son visage.

— Tu dois te calmer. Concentre‑toi sur moi et pense à rien d’autre, d’accord ? S’ils te trouvent, ils n’auront aucun remords à les tuer. C’est ce que tu veux ?

Ses paroles firent aussitôt effet. Son agitation retomba, remplacée par une panique sourde et contenue. Le cœur au bord des larmes, Evanna le regarda activer son walkman et déposer son casque sur ses oreilles. La musique ne tarda pas à déferler, apportant dans son sillage une vague de sérénité telle qu’elle ferma les yeux pour apprécier le voile de réconfort inespéré dont il venait de la recouvrir. Ce n’est qu’en les rouvrant qu’elle constata qu’il avait retrouvé sa position initiale, son genou supportant le poids de son avant‑bras sur lequel il s’était appuyé.

Si on le lui avait demandé, Evanna aurait très probablement qualifié cet homme d’attirant. Il avait le visage fin, son nez concave surplombant une barbe naissante et mal taillée. La pâleur de son teint était contrastée par une masse de cheveux en bataille d’un roux foncé qui participait activement à ce charme naturel dont il semblait aimer jouer. Pourtant, ce n’était pas cette apparence légère et insouciante qui la troublait, mais ce qu’elle pouvait y voir en‑dessous. Ses yeux bleus brillaient d’une lueur dont elle était un peu trop familière – la solitude, peut‑être, ou bien cette mélancolie qui ne la quittait jamais.

L’espace d’un instant, ce silence partagé devint un refuge plus rassurant encore que la musique. Il décida pourtant d’y mettre un terme, et elle dut fermement attraper son bras pour le retenir. Un bras où s’étendait un tatouage sombre et dense, représentant une montre à gousset entourée d’une date et d’initiales.

Enfermée dans cette bulle qu’elle s’était créée, Evanna ne réalisa pas tout de suite que l’homme qui l’avait jusqu’alors maintenue prisonnière l’avait délivrée. Il lui retira le casque des oreilles et libéra sa bouche, avant de prendre la parole :

— Ils sont partis, mais mieux vaut rester cachés encore un petit moment, juste au cas où. Le temps d’établir un plan d’action.

Revenant à elle, Evanna relâcha brusquement le bras du soldat qu’elle tenait toujours. Elle chercha désespérément ses parents au‑travers des planches qui la séparait du salon, mais les lieux avaient été désertés. À bout de force, elle se laissa retomber en arrière. Aucun sanglot ne venait lui serrer la gorge, mais elle pouvait sentir la chaleur de ses larmes lui brûler les joues.

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