Épilogue (Finn)
11e mois de l’an 28 – Région de Mosley
Un matin automnal se levait sur la ville. Les rayons du soleil tentaient de percer à travers un épais tapis nuageux, teintant le ciel de nuances de gris. Vêtus de leurs parures dorées et cuivrées, les arbres semblaient se préparer pour l’hiver. Les premières gouttes commençaient à se former dans l’air, mais aucune ne venait engloutir la sérénité qui régnait.
Aujourd’hui, l’heure était la festivité. À travers les baies vitrées de son bureau, Finn contemplait les rues animées de Mosley. Des drapeaux, des bannières, et même quelques feux d'artifice illuminaient timidement le ciel sombre, et il pouvait presque entendre les rires et les cris de joie de la foule résonner en contrebas.
Car il avait ramené la paix.
Un sourire satisfait étira ses lèvres alors qu’il savourait le calme qui l’enveloppait. Un silence étourdissant que sa petite chose stupide avait délibérément mis à mal au cours de ces derniers mois, tout comme l’avait fait son rôle de président après cela.
Finn tourna les talons et traversa son bureau pour rejoindre le couloir, l’esprit occupé. La paix était revenue, oui, mais elle avait eu un prix : Sadell. Cette décision ne le réjouissait pas nécessairement mais au moins, elle garantissait la tranquillité du reste des habitants de Barden et le posait, pour ceux‑là, comme un sauveur.
Un sacrifice qu’il estimait donc nécessaire.
Le dirigeant de l’Académie poursuivit son chemin jusqu’à l’ascenseur qui le conduirait à l’auditorium où il était censé prononcer son discours. Mais une fois à l’intérieur, son doigt resta en suspens devant le clavier tandis que son regard déviait sur l’étage de son ancien appartement. Depuis son accession au pouvoir – ou depuis le jour où elle était partie, ne put‑il s’empêcher de penser –, jamais plus il ne l’avait visité. Il l’avait parfois envisagé, souvent même, mais ne s’y était jamais résolu. Alors pourquoi diable dérogerait‑il à cette règle aujourd’hui ?
Convaincu, Finn appuya sur le bouton qui le mènerait vers son destin.
*
« Tout était exactement comme il l’avait laissé deux mois auparavant ».
Voilà la pensée qui s’empara de son esprit quand, ravalant son exaspération, le pied de Finn effleura le granit blanc de son ancien appartement.
Il n’avait pas pu résister. Pourquoi ? Il n’en savait rien. Ce qu’il savait, en revanche, était que se retrouver ici alourdissait son cœur d’un poids dont il n’arrivait pas à se débarrasser. Il traversa l’entrée, dépassa la cuisine, puis arriva enfin dans le salon. La table basse était figée dans un autre temps, un bazar organisé de papiers éparpillés qui ne serviraient plus jamais.
Sourcils arqués, Finn s’arrêta devant le divan pour observer le morceau de tissu qui s’y trouvait. Il l’attrapa du bout des doigts, avant de reconnaître l’étoffe bleu nuit qui avait habillé sa partenaire d’un soir. Il la reposa à la hâte et s’en éloigna – la jeta, même –, tant son odeur lui remémora des souvenirs qu’il n’avait aucune envie de se remémorer.
Mais qu’importe où il regardait, tout ici la lui rappelait – à tel point qu’il se demandait pourquoi il avait tant voulu revenir. Le salon où elle l’avait à de si nombreuses reprises poussé à bout, le balcon où elle avait passé tant de nuits à danser, et par‑dessus tout…
Par‑dessus tout, la bibliothèque, ne put‑il s’empêcher de penser, incapable de détacher son regard de la porte fermée. Ses pensées entremêlées, Finn hésita à s’y rendre jusqu’à réaliser que ses pas l’avaient déjà conduit à son seuil, la main posée sur la poignée. Les murs de sa pièce préférée étaient bordés d’immenses bibliothèques abritant des milliers de volumes qu’il ne feuilletait que rarement, mais dans lesquels elle s’était inlassablement plongée. Au fond se trouvait l’espace lecture qu’elle avait investi. Il demeurait figé dans une prison de glace, que ce soit les livres éparpillés jonchant le sol, la couverture abandonnée sur le fauteuil, ou la tasse oubliée sur la table basse.
Le cœur serré, Finn préféra plutôt s’approcher de la petite estrade circulaire au centre de la pièce, où trônait son échiquier. Les paroles de la fille se répercutaient dans son esprit tandis qu’il analysait son dernier coup – celui auquel il n’avait jamais répondu.
« Il semblerait que notre partie d’échecs touche à sa fin. »
Ses yeux parcoururent les pions disposés devant lui, examinant tour à tour les mouvements qui s’offraient à lui pour choisir celui qui le mènerait à la victoire. Mais après avoir envisagé chaque possibilité, la vérité s’imposa comme une évidence : la partie ne touchait pas à sa fin… elle était terminée.
« Rassurez‑moi, Mademoiselle Orsby, vous n’espérez tout de même pas la gagner. »
Chaque variante qu'il explorait ne semblait conduire qu'à une seule et même conclusion.
« Ne soyez pas ridicule, Monsieur Weber… »
Et ce n’était pas celle qu’il avait imaginé.
« … je n’ai jamais eu la moindre chance de l’emporter. »
Car elle avait gagné.
Atterré, Finn se laissa lourdement tomber sur la chaise. Comment était‑ce seulement possible ? Lorsqu’il avait joué son dernier coup, il avait évalué ses chances de victoire à environ quatre‑vingt‑dix‑huit pour cent, prévoyant une issue favorable en cinq coups tout au plus.
Les poings serrés, il se releva aussitôt pour faire les cent pas dans la pièce. Rien de tout cela n’avait de sens. Il était celui qui avait triomphé, pas elle. Il avait renversé son père et pris le contrôle de l’Académie, avait mis fin à la guerre, ramené la paix et, par‑dessous tout, était devenu l’homme le plus influent de Barden. Ce qui ne signifiait qu’une chose, en réalité : il avait gagné.
Apaisé par cette vérité simple, Finn quitta la bibliothèque et referma la porte derrière lui.
Il prit la direction de son ancien bureau, se laissa retomber sur sa chaise, puis ferma les yeux dans un soupir qui ne lui ressemblait guère.
Oui, il avait réussi.
Il était devenu président et cet appartement n’était plus le sien, désormais.
Il appartenait au passé là où lui incarnait l’avenir.
Il savourait cette idée, enveloppé dans le silence et la solitude qu’il avait tant désiré retrouver, lorsque Finn réalisa que toutes deux sonnaient étrangement fausses. Rouvrant les yeux, il parcourut la pièce du regard jusqu’à repérer un objet qu’il n’avait jusque‑là pas remarqué.
Posé sur son bureau, le walkman de sa petite chose gisait dans le boîtier que lui avait confectionné son père. Son cœur s’emballa dans sa poitrine et il l’attrapa d’un geste brusque, une seule question tournant en boucle dans son esprit.
Pourquoi ?
Pourquoi l’avait‑elle laissé là ?
Bien décidé à ne pas se laisser distraire par cette petite chose qui n’était même plus là, Finn reposa brusquement l’appareil et se leva. Il tenta de la chasser de ses pensées, se concentra sur sa nouvelle condition censée l’emplir de joie, mais rien n’y fit. Elle persistait à le hanter, son regard ne cessant de glisser vers l’objet qu’elle lui avait laissé.
Exaspéré par le geste qu’il s’apprêtait à faire, il se laissa retomber sur sa chaise et se saisit du walkman pour y brancher ses écouteurs. Il les porta à ses oreilles puis appuya sur le bouton de lecture, mais rien ne se produisit.
Intrigué, il ouvrit le compartiment de la cassette. Coincé à l’intérieur, un petit bout de papier empêchait le mécanisme de se mettre en marche. Il le retirait du bout des doigts lorsqu’il remarqua que quelque chose y était inscrit, et il le déplia pour le lire.
« Je savais que vous ne résisteriez pas. »
La lecture de ces quelques mots suffirent à lui faire prendre conscience du moment de vulnérabilité auquel il venait de céder. Résolu à ne pas s'y attarder, il remit délicatement le papier à sa place, referma le walkman, puis retira les écouteurs.
Quels que fussent les élans de nostalgie qui l’animaient, Finn n’avait aucune intention de les laisser dicter sa vie. Il était venu ici pour avancer, et il comptait bien s’y tenir.
Sa main glissa dans sa poche pour attraper la boussole qui y reposait. Sans surprise, l’aiguille pointait vers le nord maintenant que sa petite chose n’était plus là pour la perturber. Elle lui indiquait la voie à suivre. Une voie qu’il s’était forgée à coups de manipulations et de stratagèmes. Une voie qui lui murmurait une vérité simple pourtant si grisante : il avait surpassé son géniteur. Et une chose était désormais certaine, il ne se montrerait pas aussi faible que lui.
Déposant la boussole à côté du walkman, Finn les contempla encore un long moment. L’une appartenait à sa mère disparue et à la culpabilité qui l’avait conduit jusque‑là, l’autre à cette petite chose étrange qui n’avait eu de cesse d’ébranler ce qu’il croyait savoir de la nature humaine.
Deux fragments d’un passé dont il voulait s’affranchir.
Deux chaînes qu’il lui fallait briser, et il ne voyait plus qu’un seul moyen d’y parvenir.
Laisser derrière lui les ombres du passé.

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