Correspondances dans les abysses du Cloud 

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Après ce mauvais rêve nocturne, le jour pointait enfin. Il allait faire beau ce matin-là. Le printemps s’installait doucement et l’air semblait déjà plus léger.

Cloudy se dit qu’il fallait sortir de ce maudit site de correspondance encloudé où elle enchaînait les rencontres masculines sans intérêt. Les hommes lui écrivaient de doux messages avant de s’éclipser à tout jamais et, si elle paraissait un peu trop intellectuelle dans ses discussions, bonsoir… et à la suivante.

Seules quelques femmes sur cette planète semblaient plus terre-à-terre et désireuses d’échanger sur des sujets correspondant vraiment à ses attentes.

Elle s’était inscrite sur celui-ci parce qu’il lui paraissait différent de Facebook, ou pire encore, d’Instagram, où, si tu avais le malheur de ne pas contrôler parfaitement tes paramètres, tu pouvais être appelée dare-dare par un chasseur en manque urgent d’amour physique.

Cela faisait des années que Cloudy n’était plus tombée amoureuse…

Elle venait de déménager, déjà trois ans, s'était faite amie avec les commerçants du village, tous avaient leur propre vie, mariés, ou pas mais plus jeunes, et cet hiver avait été difficile à cause d'une santé chancelante.

Elle qui aimait voyager s'etait donc inscrite sur ce site de correspondance internationnal qui paraissait serieux pour échanger.

Là, elle apprit rapidement qu’il existait deux sortes d’hommes : ceux auxquels écrivait Cloudy parce que leur profil semblait intéressant… et ceux qui disparaissaient immédiatement dans les limbes numériques.

Il y eut Flip, le libraire passionné de littérature. Puis un violoniste japonais, car Cloudy adorait le raffinement de la culture japonaise.

Aucun des deux ne répondit jamais.

L’un la bloqua même sans raison apparente. L’autre quitta le site quelques jours seulement après son inscription.

Ah.

Alors Cloudy écrivit à Misoa… une Japonaise cultivée et mariée. On ne sait jamais… Des fois que celle-ci fût attirée par les femmes. Cloudy, prudente, préférait toujours rester attentive à ce genre de détail. Pour elle, ce n’était pas son cas, mais elle ne rejetait nullement l’idée que deux êtres du même sexe puissent s’aimer. L’amour entre deux êtres, après tout, cela se respecte.

Misoa était gentille, délicate, et lui proposa d’échanger par courrier postal.

Cela plut énormément à Cloudy.

Échanger des lettres, c’était échanger lentement. Sur du beau papier. Avec des photos. Des cartes postales. Une écriture plus humaine, plus intime, plus silencieuse aussi.

Puis Linda s’ajouta au cercle féminin. Linda restait plus réservée, sans doute à cause d’un divorce récent.

Et arriva ensuite Simon, un Australien, ancien architecte vivant dans le bush. Cloudy ne comprit que tardivement où il habitait réellement, car il lui demanda presque immédiatement d’échanger par courrier postal. À ce jour, nous ignorons toujours si sa lettre fut avalée par un crocodile australien.

Puis un jour arriva un message délicat, accompagné d’un profil agréable.

Norm.

Lui aussi venait d’Australie.

Mmm…

Cloudy fut réceptive à ses messages.

Il lui racontait ses balades solitaires du matin, les ciels noirs au-dessus de Perth, ses pêches de crabes bleus, et même la manière dont il les cuisinait. Cloudy apprit beaucoup de choses sur cet univers lointain, tandis qu’elle lui parlait de ses propres sorties matinales à Nice : prendre un café face à la mer, laisser son regard se perdre dans le bleu de la Méditerranée, observer les cygnes blancs glissant doucement sur l’eau.

Cela devint un petit rituel.

Le matin, au réveil, elle lisait son dernier message.

Peu à peu, leurs échanges devinrent plus langoureux.

Et lentement… Cloudy tomba sous le charme de cet aventurier des fleuves sauvages australiens.

Puis un jour…

Plus rien.

Cloudy lui avait pourtant envoyé sa photo, puisqu’il la lui avait demandée, alors qu’elle figurait déjà sur son profil. Mais lui, bien sûr… rien.

Son imagination oscillait désormais entre l’image d’un Brad Pitt vieillissant mais toujours séduisant… et celle d’un Frankenstein absolument inavouable.

Quelques jours passèrent.

D’abord furieuse, Cloudy eut envie de lui envoyer un message assassin :

— Non mais tu joues les gentlemen alors qu’en réalité tu sembles être un A.B. Normal !

Cela faisait référence à l’ancien film Frankenstein, dans lequel le laborantin du savant fou devait choisir un cerveau humain parmi plusieurs bocaux poussiéreux. Hésitant quelques instants, il finissait par prendre celui portant l’étiquette :
“A.B. Normal”.

Autrement dit : un cerveau anormal.

On connaît la suite…
Le réveil du monstre fou.

Alors que le professeur l’avait pourtant bien prévenu…

Bon.
C’était tout de même assez méchant d’envoyer un tel message.

Et puis, dans cet étrange pays peuplé d’animaux tous plus dangereux les uns que les autres, peut-être qu’A.B.-Norm s’était simplement fait pincer gravement par un crabe gigantesque et qu’il se trouvait actuellement aux urgences, plongé dans un coma artificiel.

Bouh…
Pauvre Norm…

Ne rien savoir était étrange.

Cloudy regarda alors son statut sur le site et constata que Norm continuait pourtant à se connecter régulièrement.

Donc exit la version catastrophe.
Adieu le coma.
Fin du drame aquatique.

Les jours passèrent encore.

Toujours aucun message.

Alors Cloudy lui écrivit une dernière fois, avec élégance :

“Bonjour Norm,

Je n’ai plus de vos nouvelles, mais je vois que vous continuez à vous connecter. J’espère donc que tout va bien pour vous et vous souhaite une bonne continuation.

Cordialement,
Cloudy.”

Et bonsoir.
Et au suivant.

Cloudy était dépitée.

Son petit cœur recommençait pourtant à battre comme il y avait bien longtemps qu’il n’avait plus battu…

Et tout était parti en fumée.
D’un coup.

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