Sous les abysses du zéro degré Celsius

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Bien avant les correspondances étranges du Cloud, les crabes numériques et les homards fatigués , notre héroïne romantico-rocambolesque avait déjà connu ses premiers vertiges amoureux.

À l’époque, internet n’avait pas encore envahi les existences. Les cœurs se perdaient encore dans les couloirs des entreprises, les regards furtifs, les silences… et parfois les parfums.

Cloudy ignorait alors que certains êtres pouvaient devenir de véritables énigmes émotionnell

Cloudy travaillait dans ce que l’on appelait alors une société de service. Imaginez quelqu’un vous apportant un mets délicat sur un plateau d’argent… enfin, en théorie.

Elle fut envoyée travailler pour une grande entreprise construisant toutes sortes de navires océanographiques : du bâtiment d’exploration à la manière de la Calypso du commandant Cousteau — dont toute la famille suivait autrefois les aventures à la télévision — jusqu’aux sous-marins les plus sophistiqués, capables d’embarquer missiles et charges nucléaires.

Notre héroïne au cœur sensible vint ainsi collaborer sous la direction d’un jeune homme élégant, toujours vêtu d’un pull à col roulé noir:

Maxence Delorme

Silhouette svelte.
Regard vert mêlé de noisette.
Sourire rare.
Jamais de trop.

Cloudy lui trouvait un léger air de Steve McQueen.

Elle se sentit attirée.

Son visage avait quelque chose d’angélique… mais son attitude demeurait souvent expéditive, presque froide. Pourtant, il semblait s’intéresser à elle.

Enfin… elle le croyait.

Elle espérait qu’un jour, après le travail, il lui proposerait simplement :
un café,
un verre,
une invitation.

Mais rien.

Un jour, alors qu’elle lui présentait un exposé technique avec tout le sérieux dont elle était capable, Cloudy sentit soudain son parfum:
Celsius d’Yvon Saint Laurier.
Une odeur froide, élégante, presque métallique… qui semblait parfaitement lui correspondre.

Mais, pourquoi semblait-il parfois chercher à faire le vide autour d’elle lorsque ses plaisanteries faisaient rire toute l’équipe ?

Cloudy travaillait sérieusement. Le rythme était intense, parfois épuisant. Mais elle adorait aussi retrouver ses amis le week-end pour rire, cuisiner, décompresser… ou parfois ne rien faire du tout lorsqu’elle était trop fatiguée.

Elle avait également un hobby qu’elle gardait soigneusement secret :
l’astrologie.

Elle l’avait étudiée seule, en autodidacte. À l’époque, beaucoup d’ouvrages semblaient encore sortir d’un autre siècle. Les lire revenait presque à ouvrir un vieux Vidal médical : au bout de quelques chapitres, on se croyait atteint de tous les maux possibles et promis à une mort précoce sous l’influence des “planètes maléfiques”.

Heureusement, l’astrologie commençait peu à peu à évoluer vers une approche plus humaniste et moins fataliste.

Mais dans ce milieu scientifique, mieux valait garder cela pour soi. Certains ingénieurs portaient discrètement une croix autour du cou, mais l’astrologie, elle, appartenait officiellement au territoire absurde des “histoires de bonnes femmes”.

Le week-end, lorsqu’elle recevait ses amis, Cloudy adorait cuisiner. Ses plats étaient réputés et elle savait composer des tables élégantes. Ce goût lui venait de sa mère, excellente cuisinière et maîtresse de maison raffinée.

Un jour, notre héroïne — déjà légèrement moqueuse et débordante d’imagination — proposa à quelques amis de transformer l’appartement d’une amie partie en vacances en décor gothique inquiétant. Celle-ci lui avait laissé les clés afin d’arroser ses plantes.

L’idée était simple :
la faire frissonner…
puis rire.

Mais l’arroseur allait devenir l’arrosé.

Et la douche fut glaciale.

Quelque temps plus tard, Cloudy entendit certains ingénieurs rire discrètement dans les couloirs. Elle crut comprendre que Maxence Delorme aurait réussi à se procurer les clés de son appartement.

Au début, elle prit cela pour une plaisanterie absurde.

Puis le doute s’installa.

Pourtant, rien ne semblait déplacé chez elle.

Cloudy, romantique invétérée, imaginait naïvement qu’il pourrait y déposer un bouquet de fleurs accompagné d’un mot mystérieux.

Mais les rumeurs continuaient.

Et rien d’amoureux ne semblait émaner de ce garçon.

Le temps passa.
Beaucoup trop longtemps.

Cloudy attendait un signe désespérément. À cette époque, elle ne comprenait pas encore leur profonde incompatibilité.

Chacun semblait attendre quelque chose de l’autre.
Sans jamais parvenir à se rejoindre.

Un jour, elle finit par interroger son voisin du dessous, un homme âgé qui passait la plupart de son temps chez lui.

— Bonjour Monsieur… excusez-moi… est-ce qu’un garçon vient parfois chez moi ?

— Oui, répondit-il tranquillement. Avant, oui. Plus maintenant. Je pensais que c’était votre compagnon.

Cloudy eut alors la confirmation.

Il venait bien chez elle.

Mais pourquoi ?

Peu à peu, elle comprit.

L’espion.

Il observait.
Il surveillait.

Comme s’il s’était senti menacé par cette jeune femme libre, drôle, entourée d’amis, capable de rire sans lui.

Mais comment aurait-elle pu rire avec lui…
lui qui semblait incapable de simplement s’approcher ?

Elle fut triste.

Et plus tard encore, alors qu’elle quittait son appartement pour aller faire une course, elle le vit passer dans sa rue — une petite rue excentrée sans commerces, où personne ne se retrouvait par hasard.

Une fille était suspendue à son cou et l’embrassait passionnément.

Cloudy fit semblant de ne pas les voir.

Elle poursuivit son chemin.

Puis elle entendit derrière elle une voisine déclarer suffisamment fort pour être entendue :

— C’est des amoureux…

Il resta longtemps dans sa mémoire comme un personnage étrange.
Presque opaque.
Comme un homme nourrissant une vengeance silencieuse contre quelque chose qu’il ne parvenait pas à maîtriser.

Peut-être son esprit libre.
Peut-être son humour.
Peut-être simplement la vie.

Heureusement, leurs chemins finirent par se séparer.

Il changea de poste.
Puis Cloudy demanda elle aussi sa mutation dans un autre département.

Des années plus tard, en regardant ce qu’étaient devenus certains anciens collègues, elle découvrit qu’il était devenu PDG de la même entreprise, dans le secteur sous-marins nucléaires , le PDG se parfumant au Zéro degré Celsius...

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