Chapitre 5

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Elle n’écrivait pas pour garder une trace, parce que rien ne disparaissait vraiment pour elle, jamais complètement, les choses ne s’effaçaient pas, elles se repliaient seulement, elles changeaient de place, elles se cachaient dans des endroits plus profonds, plus difficiles à atteindre, mais elles restaient là, toujours, présentes sous la surface comme une chaleur qui ne s’éteint pas ou une pression qui ne trouve jamais tout à fait d’issue, et c’était précisément pour cela qu’elle écrivait, non pas pour se souvenir, mais pour empêcher ce qu’elle ressentait de se déformer, de se diluer dans quelque chose de plus vague, de moins vrai.

La branche sous elle était solide, suffisamment épaisse pour soutenir son corps sans effort apparent, et pourtant elle percevait chaque micro-tension du bois, chaque infime ajustement dans sa structure lorsque son poids se répartissait différemment, lorsque le vent passait entre les feuilles et déplaçait légèrement l’équilibre du monde autour d’elle, et cette sensibilité constante, qui ne s’interrompait jamais complètement, l’empêchait de se reposer dans une stabilité simple, parce que rien ne l’était vraiment.

La nuit ne la calmait pas.

Elle amplifiait tout.

Les sons ne disparaissaient pas, ils se dépliaient, ils devenaient plus distincts, plus précis, chaque frottement de feuille, chaque déplacement d’air, chaque vibration lointaine trouvant sa place dans un ensemble qu’elle ne pouvait pas ignorer, et même le silence n’était jamais vide, il contenait une attente, une tension légère, comme si quelque chose pouvait apparaître à tout moment sans prévenir.

Elle ouvrit le carnet.

Ses doigts laissèrent une légère pression sur la couverture déjà marquée, usée par les gestes répétés, et lorsqu’elle posa la pointe du stylo sur la page, elle ne chercha pas à organiser ce qu’elle allait écrire, parce que l’organisation venait après, toujours après, quand il était déjà trop tard pour être totalement honnête.

L’encre glissa.

Je crois qu’ils ont oublié.

Ou alors ils n’ont jamais vraiment compris.

Elle s’arrêta un instant, non pas parce que les mots manquaient, mais parce qu’ils étaient déjà trop nombreux, trop rapides, et qu’elle devait choisir ceux qui allaient rester, ceux qui allaient tenir sans se casser sous leur propre poids.

Elle releva légèrement la tête, son regard traversant les branches pour atteindre les lignes lointaines de la ville, ces formes parfaites qui ne bougeaient pas, qui semblaient figées dans une logique que tout le monde acceptait sans la questionner, et cette immobilité, cette précision absolue, lui donna l’impression étrange que le monde était devenu trop étroit pour contenir ce qui existait réellement.

Elle reprit.

Ils disent que l’anima est un désordre, mais ils ne savent même pas de quoi ils parlent, ils utilisent ce mot comme une barrière, comme quelque chose qui empêche d’aller plus loin, alors que ça ne détruit rien, ça ne casse rien, ça ouvre, ça pousse, ça montre ce qui est déjà là mais qu’ils refusent de voir.

Sa main se crispa légèrement, le trait devenant plus appuyé sans qu’elle s’en rende compte immédiatement, comme si quelque chose en elle cherchait à sortir plus vite que ce qu’elle pouvait écrire.

Ils ont peur de ça, pas de la douleur, pas du chaos, mais du fait que ça ne peut pas être contrôlé, que ça ne peut pas être contenu dans leurs règles, et alors ils ont décidé de le couper, de le réduire, de le nommer pour pouvoir le détruire plus facilement.

Elle inspira profondément, mais l’air ne calma rien, il passa seulement à travers elle sans suffire à contenir ce qui s’y accumulait, et pendant un instant, elle ferma les yeux, laissant les sensations remonter sans chercher à les organiser.

Je les vois encore, même quand ils sont vides, même quand ils disent que tout a disparu, il reste quelque chose, une trace, une vibration, quelque chose de trop faible pour exister vraiment, mais trop fort pour être complètement effacé.

Le stylo glissa plus vite.

Ils prennent.

Ils gardent.

Ils accumulent.

Elle s’arrêta brusquement.

Puis reprit, plus lentement.

Ce n’est pas une guérison.

Ce n’est pas une correction.

Ils deviennent autre chose avec ça.

Le vent passa légèrement entre les branches, déplaçant une mèche de ses cheveux contre sa joue, et cette sensation, minime, produisit une réaction immédiate, une conscience aiguë de son propre corps, de sa présence dans l’espace, de tout ce qui la traversait sans jamais se stabiliser complètement.

C’est à ce moment-là qu’elle le sentit.

Avant même de le voir.

Un rythme.

Régulier.

Maîtrisé.

Elle releva la tête, lentement cette fois, sans précipitation, comme si le simple fait de bouger trop vite risquait de briser quelque chose de fragile, et son regard trouva la silhouette entre les arbres, découpée par les fragments de lumière qui traversaient les branches.

Lenzo.

Elle resta immobile.

Mais quelque chose en elle se tendit.

Pas de peur.

Pas exactement.

Une attention.

Plus forte.

Plus précise.

Elle le suivit du regard, observant la régularité de ses pas, la stabilité de sa respiration, cette manière qu’il avait de se déplacer comme si rien ne pouvait jamais le dévier, et pourtant, cette fois, quelque chose n’était plus totalement fermé, pas dans son corps, pas dans son mouvement, mais dans la manière dont il occupait l’espace.

Elle reprit le carnet.

Sans quitter Lenzo des yeux.

Lui, il est différent.

Le mot resta.

Pas encore.

Pas vraiment.

Mais ça résiste.

Sa main trembla légèrement.

Je l’ai senti.

Quand il ne répondait pas.

Quand il continuait.

Quand il faisait semblant que rien ne changeait.

Elle inspira.

Plus lentement.

Mais sans retrouver de calme.

Ils pensent que tout disparaît quand ils enlèvent le cœur, mais ils se trompent, ça ne disparaît pas, ça se déplace, ça cherche une autre sortie, ça revient autrement, plus faible ou plus fort, mais jamais complètement éteint.

Elle observa encore Lenzo, qui s’éloignait maintenant, sa silhouette se fondant progressivement dans les lignes régulières de la ville, et cette disparition-là, contrairement aux autres, ne lui donna pas l’impression d’une fin.

Et si ça revient…

alors ils ne pourront plus le contrôler.

Elle s’arrêta.

Puis ajouta, presque malgré elle :

Et lui…

il commence.

Le stylo resta suspendu au-dessus de la page, et pendant un instant, elle ne bougea plus, comme si le monde entier s’était resserré autour de cette seule certitude, avant qu’elle ne referme lentement le carnet, sans que les mots s’arrêtent vraiment.

Parce qu’ils continuaient.

Toujours.

Et cette fois, pour la première fois depuis longtemps…

elle n’était plus seule à les porter.

Elle descendit de l’arbre sans précipitation, laissant son corps suivre le mouvement plutôt que de le contrôler entièrement, chaque point de contact avec l’écorce lui renvoyant une sensation distincte, trop nette pour être ignorée, trop persistante pour disparaître une fois le geste terminé, et lorsqu’elle toucha finalement le sol, la pression remonta le long de ses jambes avec une clarté presque douloureuse, comme si la simple action d’exister dans cet espace suffisait à produire une réponse en elle.

Elle resta immobile quelques secondes, non pour s’arrêter, mais pour laisser le trop-plein se répartir, pour éviter que tout ne s’accumule au même endroit, parce qu’elle savait désormais que si elle avançait trop vite, si elle ne laissait pas les sensations se déposer, elles devenaient incontrôlables, elles débordaient, elles se mélangeaient jusqu’à perdre toute lisibilité.

La ville, derrière elle, continuait d’exister dans sa perfection froide, ses lignes parfaitement droites, ses lumières immobiles, et elle n’avait pas besoin de se retourner pour savoir exactement à quoi elle ressemblait, parce qu’elle en connaissait déjà chaque absence, chaque silence trop propre, chaque espace où quelque chose aurait dû être là et ne l’était plus.

Alors elle s’éloigna.

Pas vers les axes principaux, pas vers les zones surveillées, mais dans cette direction que les autres évitaient sans même s’en rendre compte, là où les trajectoires n’étaient plus imposées, où les repères perdaient leur netteté, et à mesure qu’elle avançait, le sol changea sous ses pieds, devenant moins uniforme, plus irrégulier, chaque pas produisant une variation qu’elle ne pouvait pas ignorer, une texture différente, une résistance différente, comme si cet endroit refusait de se laisser lisser.

Les bâtiments, eux aussi, portaient cette même résistance silencieuse, leurs façades légèrement altérées, non réparées, certaines surfaces marquées par le temps ou par des interventions humaines qui n’avaient pas été effacées, et il y avait surtout cette présence diffuse, difficile à nommer, mais immédiatement reconnaissable pour elle, comme une densité dans l’air, une accumulation invisible de quelque chose que le reste de la ville avait perdu.

Ici, rien n’était vide.

Et c’était précisément pour cela qu’elle revenait.

Elle ralentit instinctivement, non parce qu’elle hésitait, mais parce que tout devenait plus intense à mesure qu’elle s’enfonçait dans cette zone, les sons plus distincts, les vibrations plus présentes, et même le silence, ici, ne ressemblait pas à celui du centre, il n’était pas lisse, il était traversé de micro-variations, comme si l’espace lui-même respirait encore.

Une lumière apparut entre deux bâtiments, plus chaude que celle du système, légèrement instable, et elle se dirigea vers elle sans détour, glissant le long d’un mur dont la surface rugueuse accrocha brièvement ses doigts, confirmant par le contact ce que ses sens avaient déjà compris.

Ils étaient là.

Peu nombreux.

Mais vivants d’une manière que le reste de la ville ne permettait plus.

Elle ne les regarda pas immédiatement, préférant ressentir leur présence avant de la fixer, percevoir la manière dont leurs corps occupaient l’espace, comment leurs respirations ne s’accordaient pas parfaitement, comment leurs mouvements, même minimes, portaient une irrégularité qui n’était pas corrigée.

Et puis elle les vit.

Valentina d’abord.

Assise sur un bloc bas, le dos légèrement courbé, les épaules tendues d’une manière qui ne cherchait pas à se cacher, comme si elle avait cessé de maintenir une façade depuis trop longtemps pour y revenir, ses mains jointes mais jamais immobiles, les doigts se resserrant puis se relâchant sans rythme précis, trahissant une tension qui ne trouvait pas d’issue.

À côté d’elle, Valerio.

Son corps semblait hésiter dans chaque mouvement, comme si chaque geste était ressenti avec trop d’intensité pour être exécuté naturellement, ses épaules légèrement rentrées, ses mains posées contre ses jambes mais incapables de rester fixes, ses yeux, surtout, qui ne parvenaient pas à se stabiliser, passant d’un point à un autre avec une rapidité qui ne correspondait à aucune norme, comme s’il percevait trop de choses à la fois sans pouvoir les filtrer.

Apyria s’approcha.

Et cette fois, Valentina leva les yeux avant même qu’elle ne soit entièrement visible, comme si elle l’avait sentie arriver, comme si elle reconnaissait cette présence sans avoir besoin de la voir.

— T’es revenue.

Sa voix n’était pas stable, elle portait quelque chose de plus brut, une tension qui n’était ni contenue ni maîtrisée, et dans cette irrégularité, il y avait une forme de fatigue, mais aussi une colère qui ne s’était pas éteinte.

Apyria s’arrêta à quelques pas, observant sans détour cette fois, laissant ses sensations s’accrocher à chaque détail, à la manière dont Valentina respirait plus fort que nécessaire, à la manière dont Valerio se raidissait légèrement à sa présence, non par peur, mais parce qu’il ne parvenait pas à stabiliser ce qu’il ressentait.

— Il est encore entier, dit Apyria, sa voix basse, dense, comme si chaque mot traversait plusieurs couches avant de sortir.

Valentina esquissa un sourire, mais ce n’était pas un geste léger, c’était une réaction presque douloureuse, comme si même ça demandait un effort.

— Ma sœur aussi, répondit-elle, et cette fois, sa voix se brisa légèrement, à peine perceptible, mais suffisamment pour que la fissure apparaisse. Encore deux mois.

Les mots restèrent.

Deux mois.

Comme une échéance qui ne pouvait pas être repoussée.

Valerio bougea légèrement à côté d’elle, sa main cherchant celle de Valentina avec une maladresse trop lente pour être naturelle, comme si le geste lui-même demandait un effort immense, et lorsqu’il la trouva enfin, leurs doigts se refermèrent l’un sur l’autre sans précision parfaite, mais avec une intensité qui modifia immédiatement leur posture, comme si ce simple contact suffisait à réorganiser quelque chose entre eux.

Apyria observa.

Et ressentit.

Trop.

Comme toujours.

— Ils vont lui prendre, continua Valentina, cette fois sans détour, sa voix se chargeant d’une colère plus nette, moins contenue, et pourtant mêlée à une tristesse si dense qu’elle semblait alourdir chaque mot. Comme si elle était malade. Comme si c’était pour la sauver.

Elle releva les yeux vers Apyria, et dans ce regard, il n’y avait plus de retenue.

— Tu sais ce que c’est le pire ?

Apyria ne répondit pas.

Pas parce qu’elle n’avait pas de réponse.

Mais parce qu’elle voulait l’entendre.

— C’est qu’elle y croit, lâcha Valentina dans un souffle brisé. Elle est rassurée. Elle pense que ça va aller mieux après.

Le silence qui suivit ne fut pas neutre, il vibrait encore des mots qui venaient d’être prononcés, et Valerio serra légèrement la main de Valentina, son regard perdu quelque part entre eux et le reste du monde, comme s’il essayait de contenir trop d’informations en même temps.

— Ça ne disparaît pas, murmura-t-il, presque pour lui-même, sa voix fragile, instable, mais chargée d’une certitude qu’il ne contrôlait pas complètement. Ça fait juste… plus mal autrement.

Apyria tourna légèrement la tête vers lui, captant la manière dont ses mots semblaient naître directement de ce qu’il ressentait, sans passer par une structure stable, et cette sincérité brute, incontrôlée, résonna en elle avec une intensité immédiate.

— Ils prennent tout, continua Valentina, plus sèche maintenant, plus dure, comme si la colère reprenait le dessus pour ne pas se laisser écraser. Et après ils disent que c’est pour notre bien.

Elle inspira, mais le mouvement ne la calma pas.

— J’les laisserai pas faire.

La phrase tomba.

Lourde.

Pleine.

Apyria resta immobile quelques secondes, laissant cette détermination se déposer, la ressentant presque physiquement, comme une tension dans l’air autour d’eux, puis elle répondit, plus doucement cette fois.

— Tu peux pas les arrêter seule.

Valentina serra les dents.

— Alors je serai pas seule.

Le regard qu’elle lança à Apyria ne demandait pas une réponse immédiate.

Il proposait.

Il appelait.

Il exigeait presque.

Apyria ne répondit pas tout de suite, mais quelque chose en elle se déplaça, une certitude lente, encore floue, mais déjà présente, et derrière cette idée, une autre image s’imposa.

Lenzo.

Pas comme il était.

Comme il pouvait devenir.

Et cette pensée, au lieu de la calmer, intensifia tout, comme si le monde, déjà trop plein, venait de s’ouvrir un peu plus.

Parce que si Valerio ressentait trop.

Si Valentina refusait.

Et si Lenzo commençait…

Alors ce qui avait été contenu si longtemps ne pourrait pas rester enfermé.

Pas cette fois.

Pas complètement.

Et dans cet espace que le système avait laissé de côté, où rien n’était parfaitement corrigé, où les corps continuaient de répondre, où les émotions ne disparaissaient pas entièrement…

quelque chose grandissait déjà.

Valentina ne détourna pas le regard immédiatement après ses mots, comme si elle attendait quelque chose de plus qu’une simple réponse, comme si le silence lui-même devait prendre position, et pendant quelques secondes, personne ne bougea vraiment, mais rien n’était immobile non plus, parce que l’air entre eux portait encore ce qu’elle venait de dire, cette promesse presque violente de ne pas céder, de ne pas accepter ce qui avait pourtant toujours été présenté comme inévitable.

Valerio resserra légèrement ses doigts autour de ceux de Valentina, et ce geste, maladroit dans sa précision, trop lent pour correspondre à une habitude, produisit une variation dans son regard, comme si ce simple contact lui permettait de rester ancré, de ne pas se perdre entièrement dans ce qu’il percevait, et Apyria le sentit presque physiquement, cette manière qu’il avait de vaciller sans tomber, de rester là malgré tout ce qui le traversait.

Elle détourna légèrement les yeux, non pour rompre le lien, mais pour ne pas être submergée par ce qu’elle captait chez eux, parce que leur proximité, leur manière d’exister ensemble, produisait quelque chose de dense, de trop présent, et elle savait que si elle s’y attardait trop longtemps, elle ne parviendrait plus à garder une distance suffisante.

— Vous restez ici ? demanda-t-elle finalement, sa voix retrouvant une forme de stabilité, même si elle restait chargée de ce qu’elle retenait.

Valentina hocha la tête, sans hésitation.

— On bouge souvent, répondit-elle, mais on revient toujours là. C’est… plus supportable.

Le mot resta, imprécis, mais suffisant pour être compris.

Valerio releva légèrement la tête, ses yeux passant brièvement sur Apyria avant de s’attarder sur un point qu’elle ne pouvait pas voir, comme s’il percevait quelque chose derrière elle, ou au-delà d’elle, et lorsqu’il parla, sa voix porta cette même fragilité instable, comme si chaque mot devait traverser trop de choses avant d’arriver jusqu’à eux.

— Ici, ça… s’éteint pas complètement.

Apyria sentit la phrase avant même de la comprendre, parce qu’elle résonnait avec ce qu’elle percevait déjà, avec cette densité particulière de l’air, cette accumulation invisible qui ne se dissolvait pas comme ailleurs, et elle hocha légèrement la tête, sans chercher à expliquer davantage.

Valentina se leva finalement, lentement, ses gestes moins précis que ceux du centre, mais plus ancrés, plus présents, et elle tira légèrement Valerio avec elle, sans lâcher sa main, comme si le simple fait de rompre ce contact risquait de le faire basculer ailleurs.

— On devrait dormir, dit-elle, et cette fois, sa voix se fit plus basse, moins tranchante, comme si la fatigue reprenait sa place derrière la colère.

Apyria ne répondit pas immédiatement, observant leur mouvement, la manière dont ils se dirigeaient vers l’intérieur du bâtiment, où une pièce éclairée faiblement semblait déjà prête à les accueillir, sans ordre parfait, sans symétrie, mais avec une forme de chaleur que le reste de la ville ne possédait pas.

Valerio s’arrêta brièvement sur le seuil, tournant légèrement la tête vers elle, et pendant un instant, son regard accrocha le sien avec une intensité presque dérangeante, comme s’il voyait trop de choses à la fois, comme s’il essayait de comprendre quelque chose qui le dépassait.

— Fais attention, murmura-t-il.

Ce n’était pas une mise en garde claire.

Pas une information.

Mais quelque chose de plus diffus, comme une intuition qui ne trouvait pas de forme stable.

Apyria inclina légèrement la tête, sans promettre, sans refuser, puis elle les regarda disparaître à l’intérieur, la lumière se réduisant légèrement lorsqu’ils fermèrent derrière eux, laissant à nouveau l’extérieur dans cette semi-obscurité vibrante.

Elle resta seule.

Mais pas vraiment.

Parce que cet endroit ne laissait jamais complètement seul.

Elle s’appuya contre le mur, laissant son dos rencontrer la surface irrégulière, sentant chaque aspérité à travers le tissu, chaque point de contact s’imprimant dans sa perception avec une précision qu’elle ne pouvait pas atténuer, et elle ferma les yeux quelques secondes, non pour se reposer, mais pour organiser ce qui s’accumulait.

Valerio.

Valentina.

La sœur.

Deux mois.

Et au milieu de tout ça…

Lenzo.

Elle inspira lentement, mais le calme ne vint pas, seulement une répartition différente de ce qu’elle ressentait, comme si les choses changeaient de place sans jamais disparaître.

Elle avait pensé, au début, que ce serait long.

Que briser la coquille vide qu’était Lenzo demanderait du temps, de la patience, une répétition presque épuisante de tentatives qui ne produiraient que des variations infimes, presque invisibles, et elle s’y était préparée, parce qu’elle savait que ce genre de structure ne cédait pas facilement.

Mais maintenant…

elle n’en était plus aussi sûre.

Quelque chose avait déjà bougé.

Pas assez pour être visible.

Pas assez pour être stable.

Mais suffisamment pour exister.

Et cette idée, au lieu de la rassurer, intensifia tout.

Parce que si c’était possible…

alors ce n’était pas seulement lui.

Elle rouvrit les yeux.

La ville, au loin, restait parfaite, immobile, intacte dans son illusion de stabilité, mais ici, dans cet espace oublié, quelque chose persistait, quelque chose qui ne pouvait pas être entièrement supprimé, pas tant qu’il restait des fragments, des résistances, des êtres comme eux.

Un Veilleur éveillé.

La pensée se forma lentement, mais une fois présente, elle ne la quitta plus.

Un Veilleur qui ressent.

Un Veilleur qui doute.

Un Veilleur qui choisit.

Ce n’était pas une simple variation.

C’était une rupture.

Et si cette rupture se produisait…

alors tout ce qui tenait encore debout risquait de se fissurer.

Apyria laissa cette idée s’installer, sans chercher à la contenir, parce que pour une fois, elle ne voulait pas réduire ce qu’elle ressentait, elle ne voulait pas le rendre plus petit pour le rendre supportable.

Elle voulait le laisser exister.

Entièrement.

Parce que si Lenzo basculait…

alors ce ne serait pas seulement pour lui.

Ce serait pour eux tous.

Et cette fois…

elle n’avait plus l’intention de laisser le système refermer ce qui était en train de s’ouvrir.

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