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Marlus attend ma réponse. Il s’est installé sur la table du salon, les bras croisés. Ses cheveux n’ont jamais été si longs. Ils ondulent devant son visage mal rasé. Son regard n’a pas changé. Il a la profondeur des horreurs qu’il a vues et vécues. Je me suis toujours demandé quelle était son histoire.

— Légendairement parlant, ça peut avoir un lien avec le démon chouette et la secte d’Apone. La légende dit qu’un envoyé du démon récoltera les âmes les plus pures pour faire ressusciter une terre sainte où la mort et la misère n’existent pas et où l’amour règne en maître, réponds-je.

— Ouais. Des âmes pures.

Je sens une vive colère monter en lui.

— Et selon toi, qui est pure dans ce monde ?

— Une question qui a une ribambelle de réponses, Marlus. Tous ceux et celles qui n’ont pas côtoyé l’horreur. Pas encore.

— Y’a des gosses qui disparaissent, tranche-t-il. Chaque fois, c’est la même. Une branche de sapin rouge est laissée.

— Marlus, je ne suis plus inspecteur.

J’aimerais lui dire tout autre chose. C’est tellement étrange de parler avec un mort. Un mort qui a vieilli.

— C’pour ça que j’suis là. Parce que toi, t’peux aider et choper le taré qui vole nos gosses. C’pas juste les bas-fonds, c’est aussi dans le camp. La petite que Jomarie a recueillie a disparu avec deux gamins et un nouveau-né.

Il longe le salon, regarde la déco. Il n’y a rien à voler à part un fauteuil, une table basse et sa plante verte. La cheminée est encastrée dans le mur. Il n’y a que des bûches à l’intérieur.

— T’sais comment l’histoire finit ? aboie-t-il.

— Suicide collectif et amas de sang.

Je ne ressens rien en particulier pour cette affaire dont il m’avise. Je suis préoccupé par sa présence, par sa résurrection.

— J’suis mort pour te sauver. Est-ce qu’tu veux bien mourir pour mon fils ? me lance-t-il sans que je comprenne ce qu’il me révèle.

Donnant, donnant. Cela a toujours été ainsi avec Marlus.

Son fils ?

Je réalise qu'il a largement l’âge d’être père, mais ça me surprend. Je l’ai côtoyé quatre ans, toujours pour mes enquêtes, mais j’avais cru comprendre qu’il était intéressé par les hommes. Je n’oubliai pas la fois, où nous étions en planque et où nous avions failli nous faire repérer par un suspect. Il m’avait plaqué contre un mur, sa main était entrée dans mon pantalon et avait agrippé ma fesse. Sa langue avait joué un instant avec la mienne. J’avais été tant choqué que je n’étais plus parvenu à le regarder dans les yeux après ça. Il nous avait, cependant, sorti d’affaire. Puis il est « mort ». Je l’avais vu tomber de la falaise. J’avais vu son corps en bas. Quand j’étais descendu, il n’y était plus. Pas de corps. Pas de cadavre. Rien. Même pas un morceau de tissu sur lequel pleurer. J’avais même payé pour sa tombe. Une tombe que je fleurissais tous les ans à la même date dans un geste de culpabilité écrasante.

Je n’avais pas imaginé sa survie. Un animal sauvage avait dû le récupérer, c’est ce dont j’ai pensé. J’avais crié son nom pendant des heures, avant d’être récupéré par l’inspecteur Tae. J’étais son jeune inspecteur préféré et on collaborait ensemble.

— Ton fils ? répété-je.

— Ouais, le gamin de la petite Luta. Une gamine tellement attachante. Elle est morte en accouchant. Odom est devenu mon gamin. J’ai promis à sa mère de le faire partir du camp. Ça fait deux ans que j’suis un gars comme ceux des quartiers populaires. Mais j'n’oublie pas d’où je viens et j’m’suis dit que quand le petit il sera apprenti, j’retrouverai le campement. J’vais pas te raconter ma vie. J’pas envie. J’pas le temps.

Un frisson me traverse, j’ai l’impression d’un éclat sombre dans son regard. Le même que j’avais aperçu chez le Loup des années auparavant. Un regard noir. Si noir que je me demande s’il s’agit de l’ombre ou d’autre chose.

— C’bientôt les fêtes, j’veux que les enfants retrouvent leurs parents. T’comprends. On est pauvres, mais on veut le bien pour nos petits. Ils méritent pas de crever pour les idéaux d’un bargeot. Où je sais pas trop quoi. Mais même nous, on sait pas où ils se trouvent.

Je lui passe devant, m’arrête en face de la fenêtre. Il neige encore.

J’ai envie d’en flanquer une à ce petit merdeux, déjà trop vieux, de lui dire de ne pas me prendre pour un idiot et de me dire ce que ça signifie. Pourquoi il se dresse devant moi après tant d’années à le croire mort ? Pourquoi il réapparait ? Quel est son problème ? Mais je reste celui que je suis depuis trop longtemps : L'inspecteur Landry.

— Combien d’enfants ont disparu, quel secteur, quelle tranche d’âge. Je veux la profession des parents, les coins qu’ils fréquentent, l’heure des enlèvements et une branche de sapin rouge. De la sève ne peut pas tacher une longueur de manche. Il y a autre chose.

Je me détourne des pavés enneigés. Marlus est derrière moi. Si je recule d’un pas, je serai dans ses bras. Il était déjà plus grand que moi à notre dernière affaire. Il a eu le temps de grandir davantage. J’observe son visage dans le reflet des carreaux, sa mâchoire anguleuse, les quelques mèches de cheveux brun qui lui tombent de part et d’autre de la figure me font oublier le visage du gosse que j’avais rencontré pendant l’affaire de l’artiste peintre. L’âge a accentué sa beauté et la férocité de ses expressions. Qui es-tu Marlus ? Comment as-tu vécu depuis toutes ces années ? Où étais-tu ? Je ne t’ai plus jamais revue au camp. Même Jomari avait fait son deuil.

Mais que t’est-il arrivé ?

Il me regarde à travers notre reflet, silencieux, avant de se détourner et de partir vers la porte d’entrée. Je le suis et lui tends ma carte de visite.

D’un geste rapide, il replace son lourd manteau sur ses épaules et donne un coup d’œil vers la carte.

— J’ai déjà ton adresse.

— Mais pas de quoi me contacter.

Je lui montre mon téléphone sur la table basse.

La carte disparait d’entre mes doigts pour s’insérer dans la poche de Marlus.

Il s’approche de la porte, d’un pas assuré. Sa main se pose sur la poignée.

Je le regarde faire, remarque enfin le parfum qui a pris possession de mon appartement. Ce n’est pas mon odeur.

— Tu te parfumes, dis-je seulement, avec un fin sourire aux lèvres.

— Un cadeau du gamin pour mon anniversaire. Il sait économiser. Je l’ai bien élevé.

— Quel âge a-t-il ?

— Dix ans.

Il m’envoie une dernière œillade, me regardant de haut en bas, avant de partir. Il n’est plus qu’une ombre parmi les ombres.

Je retourne à la fenêtre. Marlus est à nouveau une silhouette dans la rue.

— Comment as-tu survécu ?

Je me le répète comme un mantra, avant de rejoindre mon fauteuil et en accueillant son moelleux. J’attrape un livre. Les crimes se poursuivent. C’est ainsi. L’humanité tue souvent par plaisir, par sadisme, d’autres fois pour des idéaux irréalisables. Nous n’en finirons jamais. Je le crois… Pour toujours, nous serons des êtres maudits.

Marlus m’a offert de quoi occuper mes journées, bien que cette affaire me paraisse sombre et difficile. Oh ! ça ne fait pas peur, mais je me demande si j’ai encore le talent pour parcourir la ville et trouver une seule personne. Nous sommes tellement.

Tellement.

La déduction fera-t-elle mouche ?

Une enveloppe s’échappe de mon livre, je me tords pour la ramasser. Dany me l’a donné la veille.

« Participe à cette soirée. Tu rencontreras une gentille femme, j’en suis certaine. Laisse-toi une chance. Ne reste pas seul. Même nos parents ont retrouvé l’amour. Suzy n’est plus avec nous depuis des années. ».

Je pose l’enveloppe.

— Demain soir… Je pourrai faire ce plaisir à ma petite sœur.

Elle s’inquiète tant.

Trop.

De quoi a-t-elle peur ? J’ai appris à vivre seul et il n’y a rien de pénible à cela, quand bien sûr nous y sommes habitués.

— Après tout, Marlus ne reviendra pas avant deux ou trois jours avec toutes les infos. À moins qu’il ne travaille plus vite qu’avant.

Quand s’érigera-t-il à nouveau devant moi ? J’ai encore cette impression d’avoir vu un mirage. Pourtant, je l’ai senti tout autour de moi. Son parfum est encore présent dans la pièce. Le son de sa voix n’a pas franchement changé. Peut-être est-elle un peu plus orageuse que dans le temps ?

Me dira-t-il ce qu’il lui est arrivé ou se fermera-t-il à mes possibles questions ?

Est-il le même qu’avant ?

Parleras-tu, Marlus ? Me diras-tu pourquoi tu as accepté de n’être qu’une ombre sous une tombe ?

Parce que c’est ce qu’il était il y a encore quelques minutes.

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