Cartes sur table
Erloa se réveilla relativement tard. Noiryc était devant le feu. Il avait la main liée à l’accoudoir, comme lorsqu’elle l’avait surpris le premier jour à Maison-Baude. Elle comprit que pour communiquer, il fallait qu’il s’attachât.
Elle brûlait d’envie de découvrir avec qui il parlait. Elle se leva sur la pointe des pieds et observa le feu. Elle fut un peu déçue car elle ne vit rien. Elle prit une bûche, histoire de se donner un but si jamais il se réveillait, et s’approcha encore plus du foyer. Pas de Lermin. Dommage ! Elle mit malgré tout le bois pour alimenter le feu ; elle avait froid.
Noiryc lui saisit les hanches par surprise. Erloa sursauta. Elle le regarda ; il avait son air dur et distant qu’elle lui connaissait trop bien. Comment un homme pouvait-il être un amant tellement extraordinaire et, la seconde d’après, le plus marmoréen des goujats ? Elle se raidit ; elle ne devait pas se laisser complètement avoir par ses performances nocturnes.
— À quoi tu joues, petite princesse ?
— J’ai froid, bredouilla-t-elle.
— C’est ça ! dit-il, sceptique. Je te demande juste un peu d’honnêteté. C’est si difficile ?
— Est-ce déloyal que de mettre du bois sur le feu ?
Noiryc souffla lourdement. Il se leva et éteignit convenablement le feu en jetant du sable dessus. Erloa suivit ses gestes avec une certaine méfiance.
— Sais-tu comment je communique ?
— Oui, tu es un Fumeux. Je ne sais pas vraiment comment ça fonctionne, mais je sais que je m’éloignerai du feu quand je confierai mes secrets à un quidam !
Noiryc éclata de rire. Il aiguisa son regard sur sa femme. Erloa le dévisagea plus gravement.
— Sache que tu ne dois jamais ajouter une bûche sur le feu dans ce cas-là, tu risques de m’écraser.
— Excuse-moi, dit-elle, je ne savais pas.
Noiryc la scruta à son tour. Il plissa les yeux et se planta devant elle :
— Je vais jouer cartes sur table, petite princesse, j’espère que tu en feras autant. Assieds-toi là. Ce que j’ai à te dire n’est pas facile à entendre. J’ai discuté longuement avec l’homme qui parle aux intestins. Il voudrait que tu obéisses à ce que je vais te demander. Il sait d’avance que ce sera difficile pour toi, mais il t’en supplie.
— Qu’a-t-il exigé ?
— De rester en Cossée.
— Je ne comptais pas partir.
— Et Suajo ?
— On a donné l’ordre à Suajo de rester à proximité de moi, pour me protéger en cas de danger. Il ne quittera son poste que si mon père et moi le lui demandons.
— Et si tu décidais de partir ?
— Suajo a aussi reçu l’ordre de me garder ici. Il n’y dérogera pas. D’autre part, si on m’a mariée à Tiboin, c’est pour garantir à Chandelon de ne pas quitter les amarres. Pourquoi l’homme aux intestins est-il tellement insistant sur un fait qui est déjà acquis ?
— Parce que ce que je vais te dire va te pousser à vouloir rentrer. Erloa, je vais t’aider à sauver ton frère et Chandelon, mais promets-moi d’obéir à l’homme de la légende. Je ne peux avoir les mains libres si je dois en plus penser à te protéger de toi-même.
— Mon frère ? bredouilla-t-elle.
Elle ne comprit pas comment il pouvait sauver Lermin sans savoir qu’il lui parlait régulièrement, mais tout ça n’augurait rien de bon. Tout à coup, elle eut très froid. Elle frissonna. Noiryc se leva, attrapa la couverture du lit et l’enveloppa entièrement. Il s’accroupit devant elle :
— Comme je te l’ai dit hier soir, ça va très mal à Chandelon. Ton père et ta mère ont été assassinés par Peldon. Ton frère a disparu ; il est recherché et sa tête est mise à prix. Les Chandelonnais meurent comme des mouches, tués par des moustiques qui transmettent une maladie inconnue à Chandelon et dont les guérisseurs ne trouvent pas le remède. En plus de cela, l’homme qui parle aux intestins croit que les Hennacoriens qui t’ont agressée vont recommencer, parce qu’ils voudront t’emmener dans leur île : tu as avec toi une partie du cœur de Chandelon. Est-ce vrai ?
— Oui, murmura-t-elle.
— Puis-je te demander de rester tranquillement auprès de moi ?
— Je te le promets.
— Merci. Nous arrêterons dès aujourd’hui le commerce avec Hennacor. Ce sera plus sûr. Ce que nous devons faire ici, en Cossée, c’est trouver le remède pour stopper la pandémie.
Erloa était verdâtre. Les révélations lui tournaient la tête. Elle n’arrivait pas à envisager toute la tragédie comme une vérité. Elle demanda :
— Pourquoi l’homme aux intestins ne me parle-t-il pas ?
— Pardon ?
— Pourquoi doit-il passer par toi pour me dire que mes parents sont morts ?
Noiryc la considéra quelques instants.
— Tu ne me crois pas ? demanda-t-il.
— Je lui avais donné un morceau de tissu pour que nous puissions communiquer. Pourquoi par toi ? répéta-t-elle avec une pointe d’insistance.
Noiryc n’avait pas particulièrement envie de le lui dévoiler. Le Chandelonnais aurait très bien pu lui parler directement ; il fallait simplement qu’elle sût qu’il était dans le feu. Mais il voulait encore rester entre les deux. Il avait très clairement compris que l’homme avait un lien étroit avec sa femme. Il en était relativement jaloux et ne désirait pas qu’elle communiquât avec lui sans qu’il le sût. Il pencha la tête sur le côté et prit la tangente :
— Erloa, je te jure que ce que je viens de te raconter est vrai.
— C’est donc qu’il y a une partie des cartes qui ne sont pas sur la table, dit Erloa en se levant.
Elle sortit de la chambre comme un automate et regagna ses appartements. La petite Genval réclamait à boire ; elle le lui donna en pleurant amèrement devant le feu. Elle resta cloîtrée toute la journée, entre les crises de larmes et sa fille. L’après-midi, sa belle-mère voulut entrer dans sa chambre. Zéluse protégea Erloa d’une énième dispute en refusant l’accès, prétextant le deuil qui la frappait. La Cerbère insista. Erloa l’écouta machinalement. Tout à coup, elle perçut le même ton que celui qu’elle avait entendu le jour où elle surprit la conversation entre Tiboin, son frère et une autre personne qui devait être une femme. Erloa sentit son ventre se nouer. C’était elle, c’était cette voix qui répondait à Tiboin.
Quand Zéluse rentra dans la pièce, Erloa était verdâtre. Elle tremblait légèrement, les lèvres bleues. Zéluse fronça les sourcils. Elle prit les mains de sa patiente et dit :
— Que se passe-t-il, petite princesse ?
— C’est qui, cette femme ? murmura Erloa.
— Une femme revêche mais au bon cœur. Elle voudrait que tu passes chez Cyroine ; celle-ci te réclame et hurle à fendre l’âme parce que tu n’es pas encore allée la voir.
— Où est Noiryc ?
— Je ne sais pas.
— J’y vais.
Erloa empoigna quelques friandises et sortit du château. Elle aperçut Noiryc qui parlait avec le jardinier. Celui-ci s’interrompit un instant, puis reprit sa conversation.
Erloa joua avec Cyroine, mais le cœur n’y était pas vraiment. Elle offrit ses biscuits et s’assit sur le petit muret habituel. Cyroine prit l’épaule d’Erloa et la serra contre elle. Erloa en fut surprise mais se laissa faire. Cela lui faisait du bien et, de cette gentille, rien ne serait faux.
— Gralnic pas pleurer, dit Cyroine. Gralnic a une amie. L’amie de Gralnic est Cyroine.
Erloa s’effondra en larmes.
Elles restèrent ainsi longtemps. C’est Cyroine qui leva la main vers celle d’Erloa et frappa deux fois en disant :
— Au revoir, Gralnic. Demain tu viens me voir et moi je te ferai des biscuits.
— Merci, mon amie, répondit Erloa en la quittant à regret.
Au moment du souper, elle prétexta sa période de deuil pour ne pas voir Noiryc et surtout sa mère. Elle se posait des tas de questions sur elle, sur la fiabilité qu’elle pouvait lui accorder, malgré son côté revêche, comme le dirait Zéluse.
Si elle se souvenait bien de la conversation, elle tentait qu’on ne la tuât pas mais qu’on l’envoyât en exil. Pourquoi ? Est-ce elle ou Noiryc qui avait décidé de l’envoyer dans ce village afin qu’on ne l’envoyât pas à Magora ?
Elle fut interrompue dans ses réflexions par Noiryc qui déboula dans sa chambre comme un ouragan. Erloa était en train d’allaiter. Elle leva à peine les yeux sur son mari.
— Je crois que tu n’as pas bien compris où en est la situation. Donne-moi ce bébé !
— Non. Je l’allaite.
— Ne m’oblige pas à te le prendre des bras.
— Je ne t’y oblige pas, répondit-elle. Tu peux t’en aller manger.
À ce moment-là, Genval lâcha le téton, la mine repue. Noiryc en profita pour la confier directement à Zéluse. Il prit Erloa par le bras ; elle ne se dégagea même pas, et l’emmena dans sa chambre.
— Crois-tu vraiment que tu as le temps de faire des caprices, la tança-t-il une fois la porte close.
— Est-ce un caprice de pleurer ses parents ?
— Sois honnête, petite princesse ! Ce n’est pas pour ça que tu n’es pas descendue. Tu veux savoir pourquoi l’homme aux intestins ne te fait pas assez confiance pour te parler directement. Eh bien, ce n’est pas un manque de confiance, c’est un manque de connaissance. Ça fait des cycles que je lui apprends à utiliser son don. Cette histoire de tissu est ridicule ; il suffit que la personne sache comment on peut communiquer pour le faire.
— Pourquoi ne l’a-t-il pas fait alors ?
— Parce qu’il a peur !
— Ça, ça m’étonnerait !
— Oui, il a peur pour toi, petite princesse capricieuse ! Il craint qu’en visitant un de tes feux, on sache où tu te trouves et qu’on vienne te tuer !
Erloa fit une moue incrédule.
— Que lui as-tu dit pour qu’il croie cela ?
— Tout ! Je lui ai raconté au fur et à mesure toute notre relation. Il est assez malin pour percevoir ce que je ressens et ce que tu refuses de voir ! Il craint ton caractère décidé et il rit quand tu me réponds. Il sait tout de notre vie commune !
Noiryc relata, en marchant de long en large dans la pièce, comment il en était venu à sympathiser avec ce Chandelonnais. Il raconta le nombre de feux qu’il avait visités pour connaître les coutumes du pays de sa femme. Il ne trouvait que des regards tristes et vides autour de ses feux, des enfants qui mouraient à tour de bras et qu’on ensevelissait à la va-vite, tant les décès étaient nombreux.
Il expliqua aussi comment on emportait les jeunes garçons pour les immoler sur la place publique afin d’honorer l’Unique. Un jour, il s’était retrouvé dans le feu d’un garçon de dix ans qu’on exécutait de la sorte. L’enfant hurlait dans les flammes ; il l’avait asphyxié pour qu’il ne souffrît plus.
Erloa, quant à elle, s’était recroquevillée sur son fauteuil, les pieds ramenés contre ses fesses. Elle n’en pouvait plus.
— Stop ! supplia Erloa, baignée de larmes. Arrête, je te crois.
— Non, tu dois comprendre.
Il était intarissable. Il continuait à décrire le génocide qui décomposait la plus belle île de l’archipel.
— Alors oui ! L’homme qui parle aux intestins ne communique pas avec toi parce qu’il a peur d’allumer un feu et de tenter des expériences qu’il ne maîtrise pas bien, car celui qui devait lui apprendre est mort, comme tous les autres !
Tout à coup, il s’arrêta. Il fixa Erloa qui ne le regardait plus. Elle était devenue une petite boule de larmes, pleurant à gros bouillons sans pouvoir se tarir. Il s’en voulut d’avoir été si dur. Il la prit dans ses bras et la consola tendrement.
— Pardon, lui dit-il. Pardon, ma petite princesse. Je ne voulais pas que tu sois dans cet état-là.
Erloa pleura encore longtemps. Quand enfin elle se calma, Noiryc la garda dans ses bras ; il n’arrivait pas à s’en défaire. Erloa s’y lova sans vouloir s’en retirer, profitant pleinement de la grandeur des bras, de la largeur des mains et de la générosité de son cœur.
— Et l’homme qui parle aux intestins te parle-t-il de lui-même ? demanda Erloa.
— Tu crois vraiment qu’on a le temps de s’épancher sur ses états d’âme ?
— N’empêche, il a dû te le dire, non ?
Noiryc la dévisagea un instant. Une dose de jalousie s’immisça dans son ventre.
— Qui est cet homme pour toi ?
Erloa fit la moue. La jalousie gonfla les sens de son mari.
— Qui est cet homme ? insista-t-il un peu plus fort.
Erloa hésita quelques secondes. Elle regarda si le feu était bien éteint. Elle mordit sa lèvre, évaluant les risques.
— Tu n’as toujours pas confiance, c’est ça ? demanda-t-il, déçu. J’ai mis les cartes sur la table, Erloa. Je ne t’ai rien épargné. Pourquoi n’oses-tu pas me le dire ? Est-ce l’un de tes anciens amoureux ?
— Ce que tu peux être jaloux ! répliqua-t-elle avec un petit sourire. Dis-moi pourquoi ta mère tenait à ce que j’allasse à Magora.
— Ma mère ? Sûrement pas !
— Je l’ai entendue la veille du départ de Tiboin discuter avec Birion et lui. Elle demandait qu’on ne me tuât pas pour une raison que je n’ai pas comprise, parce qu’elle parlait très bas.
— Ce n’est pas t’envoyer à Magora !
— C’est toi qui m’as sauvée et elle était ta complice, je me trompe ?
Noiryc hésita un instant. Erloa le fixait, anxieuse, avec au bout de ses cils la confiance qu’elle établissait petit à petit. Il avait réalisé qu’elle était loin d’être idiote ; il valait mieux qu’il lui expliquât plutôt qu’elle ne l’apprît autrement. Il soupira :
— J’étais là aussi, mais dans le feu. Je les ai vus comploter et ma mère était soi-disant de leur côté. Elle tentait d’éviter l’assassinat qui aurait entaché la Cossée et entraîné des représailles. L’exil à Magora s’est décidé plus tard, le lendemain matin, chez le guérisseur. Je ne vais pas te mentir, Erloa. Ma mère n’a agi que parce qu’elle savait ce qui était bon pour la Cossée, non pour toi.
— Je n’en doute pas, mais que puis-je apporter à la Cossée ?
— L’indépendance. Maintenant à toi : qui est l’homme aux intestins ?
— En quoi est-ce que je garantis l’indépendance ? persista Erloa.
Noiryc soupira :
— Ma mère est très superstitieuse. Un sorcier lui a dit qu’une personne viendrait en Cossée pour les délivrer de Guerlon. Cette personne aurait un caillou autour du cou. Quand tu as fait ta Joyeuse Entrée avec Tiboin, juste après l’attaque, tu avais caché le caillou dans ton chignon, mais il est tombé. Elle en a déduit que c’était toi, d’autant plus qu’après tu te baladais toujours avec. Sur l’heure, c’est elle qui l’avait ramassé et remis discrètement dans ton coffret. Maintenant à toi : l’homme aux intestins est-il un de tes amoureux ?
Sans l’ombre d’un doute, Erloa répondit :
— C’est mon frère.
Noiryc resta pantois une ou deux minutes. Tout s’éclaircit en une fois. Comment n’avait-il pas vu la similitude entre eux ?
— Le roi Lermin ! dit-il en riant. Je parle au roi Lermin et je ne mets pas de gants ! J’espère qu’il n’en est pas outragé !
— Oh, mon frère et moi, on n’est pas très portés sur les convenances, répliqua Erloa.
Noiryc éclata d’un rire sonore.
— Ça, je m’en suis rendu compte, petite princesse !
Erloa rit aussi. Elle était bien ; ses grands bras protecteurs lui faisaient du bien. Elle osa la question qu’elle avait sur le bout des lèvres mais qu’elle avait rejetée par peur de la réponse :
— Qu’est-ce que Lermin sait à ton propos et que je refuse de voir ?
Noiryc écarta les sourcils en soufflant bruyamment. Il lui caressa l’épaule, puis la hanche. Tout à coup, il devenait timide. Erloa fut légèrement angoissée. Elle lui murmura :
— Pardon, je ne voulais pas te mettre mal à l’aise. Je désire te connaître, Noiryc. Je sens que je peux me fier à toi, mais je ne sais rien de toi. Je ne maîtrise rien de tes intentions, vis-à-vis de moi ou de la Cossée. Tu me demandes d’obéir à toi et à Lermin, mais tu ne me dis pas ce qui te motive dans cette guerre.
Noiryc soupira.
— Sais-tu pourquoi j’ai accepté si facilement le nom de Genval pour notre fille ? dit-il enfin.
— Parce que la raison que j’ai invoquée était bonne...
— Non, Erloa, tu as voulu l’appeler ainsi parce que tu as fait ton premier geste pour libérer les femmes du « joug des hommes », comme tu le dis à ta guérisseuse.
Il avait employé un ton un peu grandiloquent pour prononcer le « joug des hommes ». Cela fit sourire Erloa. Elle pencha la tête et avoua :
— C’est vrai, mais c’est une excellente raison, non ?
Noiryc rit doucement. Il la prit par les hanches et l’obligea à s’asseoir à califourchon sur ses genoux. Erloa se laissa faire.
— Tu es redoutable et c’est ce que j’aime.
— Tant mieux, parce que je ne changerai pas. Mais tu n’as pas répondu à ma question.
— Donc, si j’ai accepté, c’est parce que c’est là, quand tu as fait l’hommage à Tiboin, que j’ai décidé de faire de toi ma femme. Non pas parce que tu étais nue, ajouta-t-il très vite pour ne pas paraître pervers, mais parce qu’il y avait en toi de la détermination et un mélange de force de caractère et de sensibilité. Mes paroles, quand je t’ai déposé la cape sur les épaules, n’étaient pas vaines ou dénuées de sens.
Tu n’étais pas obligé de me marier ?
J’aurais pu te trouver un autre mari ou t’envoyer dans un couvent.
Un temps passa. Erloa fronça les sourcils.
C’était mal joué de ta part, tu n’as eu que des ennuis avec moi.
Noiryc n’avait aucune envie de réitérer sa déclaration comme il l’avait déjà fait deux fois. Il reprit :
Je n’en regrette aucun. Erloa, tu passes à côté de ce que je tente de te dire...
Erloa réfléchit pendant quelques secondes. Elle leva les yeux sur lui, avec une grosse boule d’émotion dans le fond de la gorge. Il la fixait le regard insistant mais une lueur de taquinerie se dessina sur ses lèvres quand il vit qu’elle avait compris.
Elle fut très émue par ce géant qui se dépêtrait dans sa déclaration. Elle n’arrivait pas vraiment à en sortir non plus. Elle savait que c’était grâce à lui qu’elle avait pu continuer à voir Cyroine ; qu’il l’avait défendue un nombre de fois considérable, vis-à-vis de sa mère et surtout, qu’il l’avait sauvée plusieurs fois. Elle se souvint, en une fois, des petits gestes presque tendres quand il lui avait pris la main pour la soigner lors de l’attaque à la Motte Tannère, de la manière dont, de temps en temps, il lui mettait la main sur la cuisse ou qu’il lui retirait une mèche rebelle. Pourquoi ne l’avait-elle pas vu plus tôt ? Elle se maudit un peu de l’avoir si malmené mais elle se rassura en se disant qu’il en avait fait autant.
Pouvait-elle dire la même chose ? Certes, ils avaient mal commencé. Cependant, il fallait bien avouer que la relation avait évolué. Elle se posa également la question de savoir depuis combien de temps, elle-même, allait souper le cœur léger avec l’envie de dialogue. Les repas n’étaient plus un examen mais des conversations, parfois très animées, certes.
Parvenir à dire à son époux que ce qu’elle ressentait pour lui était de l’ordre la confusion totale. Elle pencha la tête, elle était rouge écrevisse.
Dans ce cas, dit-elle d’une voix hésitante, allons au lit.
Il n’en fallut pas plus à Noiryc pour la déshabiller sur-le-champ.

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