10 - 96 heures

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Je l’ai déçu. Il va me lâcher, et j’ai juste envie de ricaner. Tu fais pitié, mon pauvre gars.

Le silence entre nous est encore plus froid que la cage dans laquelle Sami doit se tenir à présent.

__________

Quatre jours. Quatre putain de jours. La garde à vue de Sami n’a fait que ça : être prolongée. Je meurs de le savoir si près, en si mauvaise posture, et de ne rien pouvoir faire. Poser des questions sur son état de santé reviendrait à devenir suspect. Les seules informations qui viennent jusqu'à mes oreilles proviennent de Chris, mon collègue :

- Yohan t’a dit ? Sami Haddad s’est rendu ! C’est son chef qui l’interroge. Apparemment, il a prévu de le cuisiner jusqu’à l’os ! 96 heures de gardav, enfermé avec Damien, je peux te dire que ça lui passera l’envie de continuer ses petits trafics. Bon, tu reviens quand à la salle ?

- Je sais pas, c’est tendu avec Yohan en ce moment.

- Tu veux que j’aille lui parler ? C’est pas trop ma spécialité, mais si je peux aider…

- Non, c’est bon.

Chris me file un gobelet de café, la discussion s’arrête là. Je me dis que j’ai de la chance de les avoir à mes côtés, Fatou et lui. Malheureusement, dans cette situation précise, je ne peux pas me confier à eux.

Yohan m’esquive. Nous n’avons pas échangé un mot depuis le fameux soir où nous avons déposé Sami au poste. Depuis, lorsque nos regards se croisent, la glace qui en sort me gèle sur place. Il a besoin de temps, mais va-t-il revenir ? Est-ce que j’en ai envie ?

Ce n’est que le quatrième jour, vers 20 h 30, qu’il vient vers moi. J’étais encore au bureau, seul avec mes dossiers qui n’avancent pas assez vite.

- T’es encore là ? demandé-je, étonné.

Yohan n’est pas le genre à rester très tard, malgré son implication.

- Ton pote va sortir. J’ai pensé que ça te ferait plaisir de l’accueillir.

Je me relève d’un bond, attrape ma casquette et mes clopes. Nous allons dehors. Je n’arrive pas à analyser le visage de mon compagnon, il ne semble pas en colère, ni particulièrement doux. Je tente une approche.

- Merci de m’avoir prévenu.

- C’est normal.

Finalement, Sami n’apparaît qu’à 21 h. Sa démarche est hésitante, ses épaules voûtées. Il ne nous repère pas tout de suite, son regard perdu me terrasse. Il n’était pas en forme olympique avant de rentrer là-dedans, il est désormais clairement en mauvais état.

- Sympa le comité d’accueil, ironise-t-il en nous voyant.

- Ça va ? je m’enquiers.

- À ton avis ?

- T’as faim ? l’interroge Yohan.

- Ouais ! Mais j’ai pas un rond, les gars.

- J’invite, lancé-je.

Yohan nous emmène dans un resto libanais sans nous demander notre avis. Dans la voiture, personne ne parle. À table, en revanche, c’est une autre histoire. Yohan, qui semble très intrigué par Sami, lui pose tout un tas de questions. D’abord méfiant, ce dernier finit par se prêter au jeu et ils échangent allégrement.

Je me mets volontairement de côté lorsque la discussion dévie sur moi. Ils font comme si je n’étais pas là et commencent même à rire.

- Ça va, je vous dérange pas ?

Ils se marrent et continuent de se moquer de mes habitudes. Je ne dis rien, mais ça me fout la nausée de les voir s’entendre ainsi. Comme un mauvais pressentiment. Ils m'échappent. Je sors fumer. Depuis la fenêtre, j’observe mon ancien petit ami et l’actuel, c’est un peu bizarre.

À mon retour, Sami baille. Il passe sa main dans ses cheveux, je vois alors sur son front une estafilade profonde.

- T’as quoi sur la tête ?

- Rien, j’ai dû me cogner.

- Te cogner ou te manger un coin de bureau ? insisté-je.

- C’est Damien qui t’a fait ça ? interroge Yohan, la voix posée.

- Je… J’aimerais rentrer si ça vous va, je suis crevé, coupe court Sami.

Après avoir donné son adresse, il s’endort presque dans la minute. Dans le rétroviseur, j’observe sa blessure qu’il ne cache plus. Elle semble vouloir me hurler tout ce que lui refuse de dire. Mais, au moins, Sami est libre. Il avait raison, nous n’avions pas beaucoup d’éléments contre lui.

Ou quelqu’un a fait le ménage.

Nous le déposons à un hôtel miteux, il nous remercie et s’éloigne en boitant. Après s’être assuré qu’il était bien entré, Yohan redémarre et me ramène devant mon immeuble.

- Tu montes ?

Je lui demande comme une supplication. S’il dit non, j’ai peur de la fin de soirée.

- Non, désolé Karim… J’ai encore besoin de temps.

- Je comprends.

Je reste dans l’habitacle, attendant peut-être une suite. Elle arrive, justement.

- En fait, je ne me demande plus si je suis capable de te donner une seconde chance… Je sais que oui.

- Alors quoi ?

- Alors je me demande si tu la veux, cette seconde chance.

Je ne réponds pas, commence à sortir du véhicule. Esquivant lâchement la main tendue qui m’aurait permis de remonter sur le fil.

- Karim ? Fais pas quelque chose que tu pourrais regretter, ok ?

Sans aucun scrupule, je le regarde droit dans les yeux pour lui mentir :

- Non, t'inquiète.

Cinq minutes plus tard, les doigts tremblants, je commande mon Uber.

Inutile de préciser la destination.

Quitte à tomber, le funambule préfère sauter.

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