Chapitre 14

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Garance constata la première le soudain changement d'ambiance. Reconnaissant par la suite l'origine de cette sensation si familière, elle rengaina vite son épée puis se mit à courir. A cet instant, ce fut comme si son frère et Sérion n'avaient plus eu la moindre importance. La jeune femme avait réagi presque inconsciemment et ses deux camarades derrière elle ne purent rien faire pour l'en dissuader. Inquiets, à la fois pour Garance et pour ce qu'il se passait non loin d'eux, ils parcoururent précipitamment les derniers cent mètres.

Le trio s'arrêta brusquement une vingtaine de mètres après avoir passé le porche d'entrée. Là, au loin, une figure se tenait debout dans le noir et la brume. La main tendue vers la porte du cinquième niveau, elle leur tournait le dos.

— Mais c'est qui celui-là... chuchota alors Garance.

William et Sérion ravalèrent tous deux un hoquet de surprise et ne dirent rien. Garance dégaina de nouveau son arme.

Trente mètres plus loin, la figure se retourna lentement, sans prononcer un mot. Dans sa gestuelle, rien n'avait laissé transparaître sa surprise initiale. Elle semblait au contraire détendue, comme si le groupe ne l'avait jamais troublé de sa présence. Cette figure était parfaitement visible dans la pénombre car, à l'exception de ses bottes et de la large ceinture en cuir noir qui lui cintrait la taille, l'ensemble des vêtements qui l'habillait étaient d'un blanc immaculé.

L'inconnu finit par s'avancer dans leur direction, pas à pas, croisant les mains dans son dos. Sans s'en rendre compte, Garance recula elle d'un pas. Quelque chose au sujet de cette présence la rendait nerveuse. L'homme s'arrêta finalement à une dizaine de mètres du trio.

Les membres du petit groupe parvinrent à observer plus clairement le visage de l'inconnu. Ses traits fins témoignaient d'une froide beauté. Dans son épaisse chevelure noire coiffées en queue de cheval, de nombreuses fines mèches blanches se retrouvaient éparpillés un peu partout sur l'ensemble de la longueur.

— Ses yeux... murmura Garance.

Ses iris étaient blancs et aussi immaculés que sa tenue. Le groupe fit immédiatement le rapprochement avec le sombre individu des bas-fonds. Chacun se mit en garde, prêt à agir si nécessaire. Cet homme était la dernière personne qu'ils s'étaient attendus à trouver ici, en ces lieux, et du peu qu'ils en avaient entendu, mieux valait ne pas le sous-estimer. Il était grand, presque deux mètres de haut, et malgré son apparence physique, sa taille et la couleur de ses yeux faisaient quelque peu douter Garance quant à son humanité.

Voyant qui se tenait en face de lui, un petit sourire froid vint orner le visage de Valion. Voilà une rencontre qui le ravissait particulièrement. Toisant les trois Chevaliers noirs du regard, un air méprisant finit par s'imprimer sur sa figure. Pour une raison que le groupe ignorait, l'homme en face d'eux semblait leur porter une haine profonde.

— Tiens, tiens, les enfants de Kaerolyn Mortis. Mais quelle charmante surprise... Vous êtes venu suivre les pas de votre traîtresse de mère ? leur lança-t-il alors d'un ton acide.

Totalement pris au dépourvus, Garance et William ne surent que répondre.

— Et d'où connais-tu Dame Mortis, étranger ?

Sérion n'avait guère apprécié son ton et encore moins qu'il parle ainsi de Kaerolyn, pour qui il avait toujours éprouvé le plus grand respect.

— Je n'ai pas souvenir de m'être adressé à toi, le cendré. Alors silence, répondit simplement Valion.

Il ne prit même pas la peine de tourner son regard vers l'elfe.

Garance et William se posèrent la même question que leur ami. Et pourquoi donc l'accusait-il de trahison ? Qu'avait-elle donc fait ?

— Mais pourquoi une telle expression ? Oh... Serait-ce parce que vous ignorez ce qui lui est réellement arrivée ? Parce que vous n'avait pas connaissance de la véritable raison de sa présence ici ?

Valion rit doucement.

— Pauvres petites choses...

La mâchoire de Garance se serra, tout comme ses mains autour de la poignée de son épée. Elle ne dit rien. L'inconnu se moquait ouvertement d'eux et il était hors de question qu'elle lui fasse ce plaisir de la voir répondre à ses provocations. Il semblait n'attendre que cela.

— Qui es-tu ? demanda alors William.

Il avait insisté sur chaque mot. Les remarques acerbes de cet individu l’avaient irrité et cela s'entendait dans le son de sa voix.

Valion eut un petit sourire en coin mais plus d’agacement que d'amusement.

— Ainsi, voilà à quoi se résume de nos jours la célèbre Maison Mortis... A une bande de nouveau-nés prétentieux, ignorants du véritable monde qui les entoure... Pathétique.

L'expression sur son visage s'assombrit mais avant qu'il ne puisse ajouter quoi que ce soit d'autre, une voix moqueuse s'imposa dans le silence. Une voix que Garance Mortis ne connaissait que trop bien.

— Ces Immaculés alors... Toujours cette vilaine habitude de constamment mettre leur nez dans les affaires d'autrui. C'est d'un agaçant. En particulier quand les affaires en question me concernent.

La voix qui provint du fond de la salle se répercuta sur les murs en un écho sinistre. Cette fois-ci, Garance ne fut pas la seule à en être témoin. Sous l'effet de la surprise, William et Sérion reculèrent de quelques pas. La mage, elle, ne bougea pas. Elle était trop occupée à se demander à quoi Lua pouvait bien faire référence. Jamais n'avait-elle entendu parler de ces Immaculés.

— Enfin... Ça, c'est quand vous n'êtes pas occupés à larmoyer dans votre coin sur votre triste sort, poursuivit-il tranquillement.

Valion finit par en avoir assez. Il se retourna brusquement, décroisant ses mains. La colère déforma les traits de son visage.

— La ferme, charogne !

Un nouveau silence s'installa. Il dura quelques secondes avant d’être troublé de nouveau.

— Décidément, peu importe l'époque, vous demeurez toujours la même bande d'ingrats.

— Silence ! SILENCE !

Valion effectua nerveusement quelques pas vers le fond de la salle. Ses phalanges étaient devenues blanches, tant ses poings étaient serrés.

Voyant l'homme perdre son calme, le groupe recula à nouveau de quelques pas, se rapprochant de plus en plus du porche principal. Il était dangereux. Au plus profond d'eux-mêmes, ils en étaient convaincus.

— Mais à quoi est-ce qu'il joue ? demanda alors Garance à voix basse.

Elle et ses camarades avaient bien senti que provoquer l'individu en face d'eux n'était pas une bonne idée. La scène qui se jouait en face d'elle ne lui plaisait guère et, malheureusement pour elle, l'abyssal entendit clairement chacun de ses mots. Il ne tarda pas à lui répondre, tout en sachant que la question de l'humaine était purement rhétorique.

— A quoi je joue ? A un jeu tout simple, ma jolie. Ça s'appelle : « Premier arrivé, premier servi. » Alors si vous pouviez vous dépêchez, cela serait fort aimable. Contrairement à ce que certains peuvent penser en ce moment même, je n'ai pas toute l'éternité devant moi.

— Mais de quoi il parle ?

La jeune femme n'aimait pas sa réponse. Cette histoire allait mal se finir.

— Garance...

Sérion n'avait pas quitté l'homme des yeux. Il le vit se retourner et fixer son amie du regard.

— Quel idiot je fais. J'aurais dû m'en douter.

Valion avait vu juste. Depuis le début, faire savoir sa présence aux yeux de la Légion avait été son seul et unique objectif. Il dégaina son épée en un geste de colère et se jeta sur le Chevalier noir le plus proche de lui.

— Et merde.

— Garance !

Encore concentrée sur les paroles de l'Archonte, la jeune femme se rendit compte trop tard de la manœuvre de Valion. Malheureusement, elle comprit vite qu'avec son retard, elle ne pourrait pas parer son coup et se décida donc à l'esquiver. Arrivé non loin de Garance, Valion arma son bras, visant le cou et le visage de la mage.

Son regard finit par croiser le sien et jamais Garance n'y avait vu autant de haine. Cet homme semblait la tenir responsable de toute la misère du monde, de son monde. Il y avait quelque chose d'étrange dans son expression, une intensité comme jamais elle n'en avait été témoin auparavant. Garance ne comprenait pas son sentiment et cela suffit amplement à la déstabiliser quelques instants.

Au même moment, Sérion s'élança en direction de son amie sachant qu'elle ne pouvait rien faire pour se défendre efficacement. Il la poussa brutalement sur le côté d'un coup d'épaule puis para l'épée de Valion avec ses dagues. Cette arme ne ressemblait à rien de ce que l'elfe avait vu au cours de sa vie. D'un argent clair, elle était finement ouvragée du pommeau jusqu'à la pointe. Sur la garde et à la base du plat de la lame, de nombreuses pierres d'un vert sombre y avaient été incrusté. La poignée était recouverte de fine bandelettes de cuir noir.

Garance lâcha son épée en percutant le sol, surprise par l'action de son ami. Mais reprenant très vite ses esprits, elle s'en saisit de nouveau avant de se relever. Sa lame pointée en direction de Valion, elle recula de quelques pas tandis que son frère la rejoignait.

Valion était mécontent et cela se voyait sur son visage. Il tenta de forcer le passage mais l'elfe tint bon.

— Barrez-vous !

— Mais Sérion...

Garance avait pleinement conscience du danger mais craignait ce qu'il adviendrait s'ils le laissaient derrière. Elle ne voulait pas perdre un autre proche. Sérion voyait les choses différemment.

— Partez !! Maintenant !!

— Allez, Garance. On y va, lança alors William.

— Vous restez ici !

Bien que d'une force physique égale à celle de l'elfe, Valion parvint à briser la garde de Sérion. Il avait profité de son intervention auprès de ses camarades. Son épée fendit l'air de gauche à droite avant d'effectuer une nouvelle diagonale dans le sens inverse.

Sérion eut grande peine à esquiver le premier mouvement. Lors du second, la pointe de la lame entra en contact avec son visage et dessina dans la chair de sa joue une entaille qui courut du bord de sa mâchoire jusqu'à l'arrête de son nez. Quelques gouttes de sang giclèrent et l'elfe gémit de douleur. Cependant, habitué à ce type de blessure, il reprit quasi instantanément ses esprits.

Un sourire orna le visage de Valion. Bien qu'il s'agisse d'une simple entaille, cela faisait tout de même longtemps qu'il n'avait pas versé le sang d'un de ces prétendus « Chevaliers noirs ». Une part de lui-même jubilait à cette idée.

Empoignant son épée de sa main droite, Valion fit apparaître une sorte d'orbe de flammes dans la gauche, au creux de sa paume. Il le projeta sur Sérion qui parvint à le neutraliser d'un autre sortilège avant qu'il ne rentre en contact avec lui. La faible explosion produite ne le blessa pas mais fut suffisante pour le déstabiliser et le projeter deux mètres en arrière. Valion parvint à se protéger de sa manche et à rester debout en se recroquevillant sur lui-même. Il encaissa plus facilement le choc que l'elfe.

Garance et William n'avaient parcouru qu'une courte distance. A seulement quelques mètres de l'entrée, ils se retournèrent brusquement en entendant la détonation. Là, ils virent Sérion au sol, les cheveux en bataille, une partie du visage couverte de sang et complètement sonné.

Loin de se lamenter de ce petit échec, Valion profita de l'état distrait des Mortis pour s'en prendre de nouveau à eux. Il arma son bras gauche vers l'arrière avant de le tendre rapidement vers l'avant, la paume ouverte. Une puissante onde de choc traversa le reste de la pièce en direction des deux humains. William voulut s'emparer du bras de sa sœur pour la tirer vers l'arrière, en vain. Ils se prirent l'onde de face et se retrouvèrent projetés vers l'arrière. Garance et William se retrouvèrent aussitôt désarmés, leurs épées projetées loin d'eux.

Essayant tant bien que mal de se relever, Sérion ne put rien faire pour les aider. Il observa la scène, impuissant.

Tout comme son frère, Garance se trouvait au sol, sur le dos, et gémissait de douleur. Le choc avait été violent et avait coupé sa respiration pendant quelques secondes. Confuse, elle ne vit pas immédiatement Valion s'avancer vers eux, épée en main.

Sérion se releva et saisit de nouveau ses dagues ; il ne laisserait pas ce fou arrogant s'en prendre aux jeunes Mortis. Mais à peine eut-il fait un pas qu'une violente secousse déstabilisa ses appuis déjà fragiles.

— J'en ai assez vu, déclara alors l'Archonte, las de la scène.

Les symboles blancs lumineux qui parcouraient les murs et la grande porte éclatèrent en une myriade de petites étincelles. Au loin, un grondement sourd se fit entendre puis la porte noire s'ouvrit brusquement venant cogner l'épais mur de pierre de tout son poids. Un puissant courant d'air jaillit alors du fond de l'immense couloir qui se trouvait derrière.

Valion s'écroula au sol. Un genou à terre, il peinait à se relever comme si quelqu'un ou quelque chose ne cessait d'exercer une forte pression sur lui. Lentement, au-dessus de lui, l'Archonte se manifesta sous l’apparence avec laquelle Garance l’avait connu, un pied posé sur le dos de Valion comme pour témoigner de sa victoire. Une aura noire, d'un violet profond, émanait de cet être de façon sinistre.

— Navré, mon cher. Bien que j'adorerais voir un bain de sang, je crains bien de devoir mettre un terme à cette charmante conversation.

Tandis qu'il riait, Valion resserra sa prise autour de son épée. Il masquait de moins en moins sa colère mais ne put rien dire. A cet instant, l'aura de Lua se faisait bien trop écrasante pour qu'il puisse se permettre de lui répondre. Et comme il en avait envie.

Sérion et William n'en croyaient pas leurs yeux. La scène leur paraissait surréaliste. Et pourtant, les choses étranges et inexpliquées étaient très loin de manquer dans leur quotidien. Eux qui avaient été habitués à une absence directe des Abysses dans la zone, les choses prenaient une tournure désagréable. Sérion rejoint Garance et son frère en courant. Dans le même temps, William gardait un œil attentif sur la créature nouvellement apparut, tout en reculant lentement pour récupérer sa lame. Les deux hommes étaient sur leurs gardes comme jamais ils ne l'avaient été auparavant.

Garance était toujours assise sur le sol et se tenait les côtes de la main droite. Elle ne disait rien et fixait l'Archonte des yeux. Bien que caché par son masque, elle pouvait quand même sentir son regard sur elle.

Sa voix retentit de nouveau. Il s'adressa cette fois-ci aux Chevaliers noirs.

— Dégagez.

Sérion attrapa Garance par le bras et la poussa à se mettre debout ce qui eut pour effet de la sortir de sa transe. Les deux hommes rengainèrent ensuite leurs armes tandis que Garance ramassait la sienne. Ils partirent tous les trois en courant vers la sortie la plus proche, non sans un dernier coup d’œil inquiet lancé en direction de l'Abyssal et de l'intrus en blanc.

Une fois le trio suffisamment éloigné, l’Archonte se mit à rire. Il tourna son regard vers Valion.

— Finalement, je veux bien admettre une chose. Toi et moi nous ressemblons sur un point. Nous avons la haine et la rancune tenace, à n'en point douter. Par conséquent, pour cette charmante démonstration de ta « détermination », je promets qu'une fois sorti, je t'offrirai une mort rapide et indolore. Qu'en dis-tu ?

— Vas-y, ris tant que tu le peux encore, répondit Valion avec difficulté. Ta précieuse Légion ne pourra rien pour toi cette fois-ci. Je m'en suis assuré.

— Dans ce cas, je t'attendrai. Tâche de ne pas me décevoir, déchet.

Son rire résonna dans toute la salle. Lua disparut aussi brutalement qu'il était apparu et libéra Valion de son emprise.

Subissant encore les contrecoups de l'aura de l'Archonte, l'Immaculé se releva avec peine. Il observa l'endroit où c'était trouvé les Chevaliers noirs quelques instants auparavant et décida de ne pas partir à leur poursuite. Cela ne lui servirait à rien. Que leur commandant soit désormais au courant de sa présence ne le dérangeait aucunement. Il savait que la Légion manquait cruellement d'effectifs et d'influence dans cette ville, ce qui lui facilitait grandement les choses. Que pourraient-ils faire de plus ? Ils n'avaient aucun véritable pouvoir à la surface et même ici, leur influence se trouvait limité.

Il soupira d'agacement puis rengaina son épée en silence. Il n'avait pas prévu que l'Archonte intervienne directement. Valion pensait qu'il avait à peine la force de parler avec ceux proche de la zone sous son influence et il avait eu tort. Mais cela n'était pas sans lui déplaire. Agir comme l'Archonte l'avait fait avait dû lui coûter une grande partie d'énergie et plus il s'affaiblissait, mieux c'était. L'Immaculé sourit à cette pensée.

Il était temps d'accélérer le mouvement.

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