L'Entre-Monde

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Johann Johannsson, A Model of the Universe.

Chapitre 1

L’Aube grise.

Le vide.

L’obscurité.

Puis la sonnerie du réveil retentit — stridente, déchirant le silence. Quand elle ouvrit les yeux, les chiffres rouges du cadran brillèrent dans la pénombre, glauques et mornes, vacillant comme des petites flammes instables ou des fantômes incertains.

Le bruit agressif, discordant de l’alarme la rappela au monde et envahit l'espace autour d'elle.

Amy sortit du sommeil, engourdie. Sa main hésitante rechercha un instant le bouton d’arrêt ; lorsqu'elle l'enfonça, le bruit de l'urgence prit fin.

Sa première pensée fut pour son rêve, qui s'estompait.

Il lui semblait qu'elle avait crié un prénom plusieurs fois dans la nuit, mais lequel ?

Elle ne s'en souvenait pas. Même en forçant un peu.

Ce n'était pourtant pas la première fois que cela se produisait...

Dans le calme retrouvé, la jeune femme resta là, étendue, quelques secondes encore, en attente. Ses paupières étaient à peine ouvertes et ses paumes offertes, comme pour tendre un présent au silence. Immobile, elle inspira lentement, garda un moment cet air contenu puis le relâcha d'une traite. Plusieurs fois. En ne songeant à rien.

Jouer avec son souffle lui donna l'illusion furtive de contrôler quelque chose dans sa vie.

Après quoi, elle se frotta les yeux puis fixa le plafond. La peinture, écaillée par endroits, montrait des taches de grisaille. Amy s’étira — une fois, puis une autre encore.

D’un geste vif, elle roula sur le côté. Elle repoussa les draps, s’assit au bord du lit et scruta sans tristesse son désordre familier.

Sa chambre était minuscule. Le parquet montrait des traces d'usure et se décolorait par endroits. Les murs, comme tous ceux de l’appartement d'ailleurs, étaient défraîchis. Sur ces murs ternes, Amy avait suspendu quelques reproductions de peintres et des paysages, mais ils étaient loin d'en cacher la laideur. Sur l'un d'eux, les yeux vides de La Femme à la cravate noire recevaient le monde stoïquement.

Deux grandes fenêtres perçaient la paroi de la chambre et invitaient la nuit dans la pièce.

Une armoire massive, dont la porte ne fermait plus, hantait un coin sombre au fond de la pièce, et laissait entrevoir sa béance. D'autres meubles, plus petits, se dressaient hors de l’ombre, croulant sous les livres.

Malgré l'hétéroclisme, Amy regardait cette chambre avec reconnaissance car, au moins avait-elle avait acquis ici, comme dans les autres pièces d'ailleurs, une forme de paix — fragile, mais réelle.

Vivre dans cet appartement exigu constituait pour elle en effet une véritable victoire et ni la modestie des lieux ni les difficultés quotidiennes n'en altéraient à ses yeux la valeur.

Son inventaire achevé, Amy s'étira encore et tendit l'oreille à la nuit. Une nuit à peine vivante. Une canalisation glouglouta quelque part ; un bruit de voiture fila dans la nuit.

Dehors, la cité prenait vie.

Amy se leva donc de son lit avec un semblant de vigueur et s'estima prête à accomplir tous les autres gestes mécaniques de sa journée. Il faut dire que sa routine à l’aurore était une petite horlogerie bien réglée.

Elle marcha donc jusqu'à sa porte, oubliant encore derrière elle ses pantoufles, et entrouvrit le battant.

Le couloir s’étirait devant elle, long et morne. Elle mit un pied dans sa pénombre.

Et, tout en marchant, elle laissa glisser sa main sur le crépi des murs ; — la matière en relief fit onduler ses doigts et la ramena un peu plus dans le monde.

Elle parvint dans l'encadrement de la cuisine dont la porte était grande ouverte. Elle y demeura un instant, interdite, puis y entra, à peine plus éveillée.

Ses pieds nus frôlèrent le carrelage, le froid la saisit ; et un frisson vif, soudain, s'enroula tout autour de son corps, comme s'il l'enserrait dans une petite tornade ; elle tressaillit puis resserra son peignoir contre sa poitrine, pour se réchauffer un peu.

Amy ne redoutait pas de commencer ses journées seule ainsi ... comme si elle avait été abandonnée par le monde. Au contraire, elle trouvait même que sa solitude était une chance. Elle appréciait sincèrement ces minutes de silence, juste avant que le monde ne donne sa bruyante fanfare.

Ses grands yeux limpides encore gonflés de sommeil, Amy se rendit à sa fenêtre, tira les rideaux et laissa entrer toute la nuit dans la pièce. Ses cheveux en désordre, d'un doux blond vénitien, lui dessinaient dans le carré de la fenêtre comme une petite auréole sauvage ; elle avait l'air d'un tableau vivant dans la nuit.

Les éclairages lointains et désincarnés de la ville faisaient entrer dans la pièce une lueur trouble, brumeuse et indécise. Dehors, cette ville immobile dormait encore son sommeil de plomb. Des tours grises à peine illuminées et semblables à la sienne s'élevaient dans l'obscurité, à perte de vue.

Consciente, Amy inspira toute la sérénité de la nuit et gonfla sa poitrine de cet élan naturel qui précède l’aurore. Puis, relevant la tête, elle accrocha son regard d’émeraude au ciel qui filait vers l'aube et l'enthousiasme la gagna un peu plus encore. Elle observa avec attention une étoile qui brillait au loin bien plus intensément qu'une autre. Elle sourit alors avec cette confiance enfantine qui chez elle était ordinaire : “Tout ira parfaitement bien aujourd’hui !”

L’horloge au-dessus de l'évier affichait quatre heures trente, sa longue journée commençait.

Elle éclaira donc la pièce, mit la cafetière en marche. L’eau s’y écoula avec peine et la machine se mit à faire des bruits infernaux, ce qui l'arracha à sa torpeur. L'odeur intense et réconfortante du café s'épanouit amplement autour d'elle et dans l'air. Les premières rumeurs de la ville lui parvinrent : une porte de voiture qui claque, un moteur qui démarre.

A présent, elle était tout à fait réveillée.

Comme de coutume, elle jouerait sa petite symphonie journalière, celle dont elle maitrisait tous les accords triviaux, une sorte de petit air triste mais vif qui évoquait un quotidien trop chargé, fait de responsabilités qui n’étaient pas vraiment de son âge.

Car Amy venait d'avoir vingt ans.

Et elle vivait ainsi seule dans ce studio à peine salubre au troisième étage d’un immeuble gris comme il en existait beaucoup à Lyon. Une tour. Où beaucoup de locataires s’efforçaient de rester dignes malgré l'âpreté du quotidien tandis que d'autres s'enfonçaient chaque jour davantage dans la marginalité.

Ceci dit, Amy préférait largement sa solitude, parfois pesante dans ce studio modeste, à sa famille de sang et, à tout ce qu’elle avait pu vivre avec celle-ci auparavant.

Couper les ponts avec eux et venir s’installer dans une ville très distante des siens, s’arranger pour n’en plus dépendre financièrement était, de loin, ce qu’elle avait pu faire de mieux pour elle.

Dommage que dans cette ville y résidait aussi son frère ainé, Paul, car elle ne s'entendait pas avec lui. Souvent d'ailleurs, elle avait l'impression d'appartenir à une toute autre famille que lui. Sa suffisance, ses certitudes et ses airs autoritaires agaçaient Amy au plus haut point même si elle ne le lui aurait montré pour rien au monde.

“Allez, remue-toi, Amy ! s’exclama-t’elle à haute voix, sois énergique en ce début de journée !”

Et il valait mieux en effet qu’elle s’active ! Car d’ici quelques minutes, Jeanne, sa voisine et son amie depuis qu’elle avait emménagé ici il y a deux ans, viendrait lui confier sa petite fille, Lily, laquelle était âgée de quatre ans.

Les deux jeunes femmes du même âge, s’entendaient à merveille. Elles avaient croisé avec joie leurs petites solitudes et tisser avec douceur une amitié sincère et solide. Elles s'épaulaient moralement au jour le jour et se rendaient divers services chaque fois que l'une d'elles en exprimait le besoin. Amy avait donc pris l’habitude de garder la jeune Lily tous les matins et cela ne représentait pas pour elle une contrainte. Elle s'en occupait même avec joie pendant que sa mère se rendait au travail, dans un bar au cœur de la ville.

Amy prenait soin de la petite avant de conduire celle-ci à l’école puis de se rendre à son tour à la fac où elle demeurait toute la journée. Parfois, elle avait la chance de tenir elle-même un emploi, qui lui permettait de vivoter quelques temps. Mais ce n'était pas le cas à ce moment-là, de sorte qu'elle manquait d'argent.

Amy se versa un café dans une tasse, voulut le boire, se brûla les lèvres et reposa le contenant sur l'ilot. Ce serait pour plus tard.

Vite, elle se rendit jusqu’à la salle de bain, enthousiaste à l'idée de retrouver Lily et de pouvoir picoter sa frimousse de multiples baisers. Elle ouvrit le robinet et s’aspergea d’eau glacée. Le froid la vivifia et aiguisa ses sens. Elle se redressa pour s'essuyer en hâte et s'observa avec une moue dans son miroir un peu terni. Elle y scruta son visage qu'elle jugea ingrat du fait de ses traits trop saillants, de sa bouche trop fine, de son menton trop pointu. Elle avait l'impression de n'être qu'excès de lignes et d'angles. Une horreur ! Même son regard immense et tendre n'obtint pas sa compassion.

Sur le miroir au tain passé, un peu opaque, était accrochée une carte postale en haut, sur le côté droit. Amy y jeta les yeux. L'on y voyait une mer paisible, infinie, nimbée de la lumière brûlante d’un lever de soleil. Le ciel rejoignait harmonieusement la mer à l'horizon mais sans s'y fondre.

Amy se verrait bien aller dans ce genre d'endroit un jour, juste au titre d'expérience. L'idée lui plaisait assez, oui. En fait, elle se rêvait là-bas : elle s'imaginait d'abord avancer à pas mesurés sur la plage, laissant glisser lentement ses jambes, enfonçant ses pieds nus dans le sable et y traçant un sillon, profond comme celui d'une anguille ou de toute autre bête marine. Elle songeait aussi à laisser venir à elle les vagues et à tendre son visage au soleil. Oui, elle voyait très bien cela...

A l'opposé de cette carte postale, dans le coin gauche du miroir, elle avait réécrit sur la feuille volante d’un carnet, ces quelques vers, comme une réponse ou un écho au paysage marin :

“Elle est retrouvée.

Quoi ?

_ L’Eternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil”

Amy faisait des études de lettres et il paraissait naturel que ces vers d’Arthur Rimbaud, sans qu'elle sache vraiment dire pourquoi, l’emplissent de joie. Cette forme gaité-là lui était d'ailleurs naturelle et pouvait aussi s'orienter vers toutes les petites choses douces qui composaient sa vie.

Dans les minutes qui suivirent, Amy enfila maladroitement son pantalon, d'abord en dansant sur une jambe puis, sur l'autre, sans grâce. Ensuite, tournant sur elle-même presque sans raison, elle endossa un sweet jaune, dans un premier temps à l'envers, bien sûr, avant de l'ajuster en souriant, en se décoiffant davantage. A ce haut flamboyant, elle épingla une broche figurant une clé de sol argentée. Puis une fois habillée, elle prit quelques minutes pour ordonner la masse folle de ses cheveux mi-longs.

La sonnerie de l’entrée rompait déjà le silence.

Elle se précipita vers le salon, tourna la clé et défit le verrou. Puis elle ouvrit la porte. Le spectacle qui l’attendait sur le seuil provoqua chez elle le déferlement d'un large sourire. Ce simple geste, en effet, elle pouvait rarement le contenir.

Jeanne se tenait là, encore toute engourdie de sommeil et en équilibre instable. Un de ses bras ployait sous la charge d'un sac qui débordait des affaires de sa fille. Autour des poignées de celui-ci s’enroulaient les bribes de son propre sac à main. Quant à son autre bras, il soutenait la petite créature d’amour. Celle-ci était d'ailleurs enroulée de façon maladroite dans une couverture.

— Hello Amy ! Ca va ?

— Oui, je vais bien. s'exclama celle-ci en riant. Et toi ? Oh ! Attends ! ... Donne-moi le sac de la petite ! Ah la la ! Doucement ! Pas comme ça ! Tout est emmêlé !

Amy déposa derrière elle le sac de la petite et se redressa en soufflant sur une mèche de cheveux qui lui retombait sur l'œil et dont elle souhaitait se débarrasser, sans succès.

Un rien embarrassée en regardant plus attentivement son amie, Amy essaya de mettre les formes à la remarque qu'elle voulait formuler :

— Je pense que ton rouge à lèvre a débordé, là, oui juste là, regarde !

Et elle promena un doigt agité autour de sa propre lèvre supérieure, pour que Jeanne se représente bien où se situait ce modeste carnage.

— Oh ! répondit Jeanne en se passant un doigt au-dessus des siennes. Ce n'est pas grave. Je verrai ça tout à l’heure, dans ma voiture.

— Allez, allez ! Donne-moi la petite ! s'empressa Amy.

Et Jeanne lui tendit l’enfant qui se précipita avec enthousiasme dans les bras d’Amy et enfouit son visage dans le creux de son épaule comme un petit animal. Amy serra un peu plus Lily contre elle, dans une étreinte aimante, presque emprunte de ferveur. Sa joie ne la quittait plus et elle eut du mal à détacher son regard de l'enfant dont elle admirait toute la délicatesse pour revenir à celui de son amie.

A lire la fatigue alors sur le visage de celle-ci, Amy redevint grave. Son élan de compassion ne sut plus où rejoindre Jeanne. Alors elle dit peu de choses, n'importe quoi, ce qui lui vint immédiatement à l'esprit, pour faire disparaitre cet éclair de peine qui venait de passer sur le visage de Jeanne :

— Veux-tu rentrer un moment et boire un café avec moi ?

Les épaules de Jeanne se voutèrent imperceptiblement mais Amy s'en aperçut ; Jeanne resta un instant sans bouger, le souffle suspendu, les yeux perdus au loin puis elle revint à elle pour répondre :

— Tu sais bien que je peux pas...

Les amies s'observèrent attentivement, aussi désolées l'une que l'autre, sans trop savoir que dire, immobiles. Tout à coup, elles se sourirent conjointement, avec la même candeur sincère et complice. Et Jeanne s'avança vers Amy et sa fille pour les ramener toutes les deux contre elle, rien qu'un instant avant qu'elle ne parte. Elle embrassa leur front et elle chuchota à sa fille des mots tendres. Puis elle recula un peu et soutint le regard d'Amy :

— Amy, il faut que je te dise merci, mille fois ! Sans toi, ce serait vraiment compliqué pour Lily et moi et je ne sais...

— Arrête Jeanne, tout de suite, la coupa Amy qui avait mal comme son amie à ce moment-là ; je t'en prie ... Pas de ça entre nous, jamais. Ce que je fais, c'est juste normal. Et j'ai au moins autant besoin de toi au quotidien que toi tu as besoin de moi. D'accord ?

— Oui, je sais, Amy, je sais, soupira Jeanne.

Après avoir passé une main fébrile sur son front, elle ajouta :

— C'est moi qui vais chercher Lily à l'école le soir cette semaine, ok ?

— Ok, pas de problème. Mais si tu as besoin que j'aille la chercher moi-même à un moment donné, tu ne dois pas hésiter, compris ?

— Oui Amy, compris. Reçu cinq sur cinq même. Et prends ton parapluie en sortant. La météo annonce un orage.

Amy hocha la tête en exagérant : "Oui, maman !" Et Jeanne lui rendit un sourire déguisé en grimace.

Alors dans cet immeuble gris, le sourire d'Amy rayonna pleinement et les deux amies se sentirent plus légères.

Quand Jeanne s'éloigna dans la cage d'escalier, Amy rajusta la position de l'enfant sur sa hanche ; elle tourna le dos à l'obscurité du couloir, rejoignit la chaleur relative de son appartement et ferma le verrou.

Immédiatement, elle se pencha sur l'enfant endormie dans ses bras et, à la contempler ainsi, si petite et si menue, elle en eut presque les larmes aux yeux. "Mon Ange, lui murmura-t-elle, mon petit chat, mon écureuil, mon pinson..."

Et elle plongea son nez dans les boucles blondes de Lily, qui sentaient le beurre, le lait et le biscuit et ferma les yeux, longuement. Les boucles soyeuses ondoyaient chaudement sur son propre visage.

Ainsi elle resta là, enlacée à l'enfant, sans aucune autre volonté.

C'est le bruit de succion que fit l'enfant avec son pouce qui la sortit de ses rêveries. Elle déposa la petite à son endroit habituel, sur le canapé en velours brun du salon, où Lily finirait sa nuit et elle remonta sur elle la couverture laissée par sa mère.

Elle recula, contempla cette scène, mains sur les hanches, et trouva qu'il y avait à y redire : nous étions à la fin de l'automne, la fraicheur s'installait, il lui faudrait donc une autre couverture. Elle ne voulait pas que la petite prenne froid.

Amy tourna donc les talons pour rejoindre sa chambre, en quête de ce qui lui manquait.

Eclairant la pièce, elle se rendit à son armoire, celle qui ne fermait plus, comme elle en avait perdu la clé. Sur la dernière étagère du haut, il y avait bien une couverture ou deux. Elle prendrait la plus chaude.

Pour ce faire, comme elle était de taille très modeste, Amy tira une chaise jusqu'à l'armoire puis en fit l'ascension. Mais une fois hissée, force était de constater que cela ne suffisait pas ; elle ne pouvait pas encore atteindre son but.

Il lui fallut faire des pointes. Et c'est en équilibre instable qu'elle saisit un coin de couverture puis tira dessus avec force pour qu'elle vienne à elle.

Et ce geste fit affleurer, au bord de l'étagère, une boîte ancienne, et étrange.

En effet, voilà que cette boîte se trouvait là, sans qu'on s'y soit attendu.

Et celle-ci semblait d'ailleurs si près de tomber qu'elle en était comme suspendue dans l'air. En attente de sa propre chute, dans une position presque irréelle, l'objet eut une présence vibrante dans la pièce.

La vue soudaine de cette boîte fit d'ailleurs sursauter Amy au point qu'elle en manqua de tomber. Cependant, elle se ressaisit assez vite et, restant debout sur sa chaise, elle patienta un long moment. Elle s'efforça de contrôler sa respiration, et attendit patiemment jusqu'à ce que son cœur lui batte une mesure plus calme.

Puis, tout en maintenant son attention sur cette boîte, sans trop savoir pourquoi, elle jeta à l'aveugle la couverture au loin, sur le sol, en arrière. Perplexe, elle avança ensuite la main lentement vers la boîte sombre pour la replacer comme il le fallait, évitant ainsi qu'elle ne répande son contenu sur le sol. Elle l'effleura du bout des doigts non sans crainte et darda son regard sur elle, comme si elle eut voulu percer son secret sans toutefois risquer de l'ouvrir.

L'ouvrir. Cela lui était pour l'instant impossible. Trop douloureux.

Pourquoi aurait-il fallu l'ouvrir d'ailleurs cette boite ?

Elle se tourna un instant en pensée vers ses souvenirs...

Quand elle avait quitté la maison de ses parents très jeune, il y a trois ans de cela, Amy n'avait rien voulu emporter avec elle, si ce n'est quelques vêtements et bien sûr quelques livres.

Mais sa mère était intervenue avec force, elle avait insisté plus que de raison pour qu'Amy prenne cette boîte-là avec elle. Elle la lui avait presque jetée entre les mains, sans lui en révéler le contenu. Elle avait simplement ajouté que c'était important pour Amy, important pour la suite, important pour comprendre.

Mais comprendre quoi ? Le disfonctionnement de sa propre famille ? La souffrance qu'on en héritait ?

Amy s'imaginait tout à fait ce qu'il pouvait y avoir dans cette boîte : des photographies jaunies de proches dont elle ne voulait pas se rappeler, des souvenirs sans valeur, peut-être aussi des lettres, de confidences ou d'excuses. Peu importait. Amy redoutait de l'apprendre...

Seul l'intriguait un signe étrange qui figurait en relief sur le devant de la boîte, une sorte de symbole : un cercle ouvert sur le dessus et contenant un point en son centre. Un cercle dont la base portait comme la marque d'une virgule. Qu'était-ce donc que cela ?

"Aucune idée, se dit Amy, et aucune envie de le savoir !"

Et elle repoussa avec dégoût cette boîte au fond de l'armoire comme on repousse dans un coin un insecte hideux.

Elle retourna au salon avec sa couverture sur le bras, son sentiment de malaise ne s'étant pas vraiment dissipé. Elle s'ébroua vainement pour s'en défaire.

Seule la vue de la petite fille sur le canapé la rasséréna : Amy contempla en silence le visage rond et doux de l'enfant, auréolé d'une abondante toison blonde. Cette image simple suffit à réveiller sa joie. Elle déposa avec soin la couverture sur le petit corps blotti là.

Lorsqu'elle la remonta jusqu'à son cou, deux grands yeux s'ouvrirent pleinement, comme deux lunes jumelles, se suspendant à son propre regard. Lily sortit le pouce de sa bouche et murmura : "Tara..."

Ah bien sûr, Tara !

Lily ne pouvait pas se passer de cette poupée, qui restait dans l'appartement d'Amy, et avec laquelle elle souhaitait toujours dormir quand elle venait ici. Amy aurait dû y songer tout à l'heure !

Si Lily ne réclamait que Tara et non pas une peluche ou un autre jouet, c'est parce que Tara n'était pas une poupée ordinaire, bien qu'il faille avouer en toute sincérité que Tara n'était pas belle. Certains l'auraient pu qualifier d'affreuse d'ailleurs, sans être trop loin de la vérité. Et aucune fillette n'en aurait souhaité la possession, c'était là une certitude.

Si elle manquait si cruellement de grâce, c'est parce que Tara n'était pas une simple poupée achetée dans un commerce. Non, elle avait été façonnée par leurs soins un jour où la pluie tombait à verse et qu'il fallait bien s'occuper, toute récréation de plein air étant impossible.

Le tonnerre était particulièrement assourdissant ce jour-là. Il résonnait dans le salon comme s'il s'y trouvait amplifié. Amy sursautait malgré elle et l'enfant pleurait. C'est vainement qu'Amy tentait de la consoler de son mieux. Les éclairs redoublèrent d'intensité et ils tranchaient régulièrement dans la grisaille comme des coups de poignard dans l'air. Toutes deux se regardaient effarées ; la pluie battant les fenêtres comme si elle avait tenu à les briser.

Quand le vacarme épouvantable du tonnerre se retirait, Lily, affolée, se mettait à sangloter davantage. Amy devait faire quelque chose, agir vite et efficacement pour que Lily s'apaise car elle ne pouvait laisser l'enfant ainsi, livrée à sa peur.

C'est alors qu'elle se souvint d'avoir un jour acheté sur un site quelconque un kit à bas prix pour élaborer une poupée personnalisée en tissu. Elle en informa Lily :

— Ce sera notre poupée-totem Lily, elle nous protègera des futurs orages. Ce sera notre poupée magique ! Elle éloignera aussi les cauchemars. N'est-ce pas mon ange ?"

Et Lily avait hoché la tête à plusieurs reprises, convaincue.

Les yeux de la fillette s'étaient illuminés lorsqu'Amy avait défait l'emballage devant elle et l'après-midi entière était passée sans qu'elles n'aient presque plus conscience de l'orage, dans une sorte d'émulation créatrice où elles mêlaient jeu et complicité. Coudre la robe avait été l'affaire d'Amy et, ma foi, elle estimait qu'elle s'en était plutôt bien sortie. En revanche, enfiler des rubans aux chaussons, mettre du vernis aux doigts grossiers de tissu, tracer une bouche au feutre constituaient les taches de Lily.

Ensemble cependant, on avait fait adhérer les mèches de cheveux en laine avec des petits morceaux de velcro : Amy découpait ce velcro, la pointe de sa langue posée à la commissure gauche de ses lèvres et Lily apposait ensuite les mèches, son propre petit bout de langue sorti sur le coté droit, par mimétisme.

Evidemment, se posa en toute fin la question des yeux, qui suscita débat. Allait-on encore faire usage du feutre ? Ce fut la partie la plus ardue du travail à résoudre.

En fin de compte, Amy alla chercher des petits ronds de feutrine qu'elle conservait au fond d'un tiroir. Elle rapporta le sachet en plastique qu'elle déchira, et dissémina les yeux devant elles sur la table.

Les petits cercle de tissu étaient innombrables mais de taille identique. Il s'agissait maintenant de choisir la couleur. Or, il n'était pas question pour Lily de trancher, de faire un choix parmi eux et, curieusement, elle réclama de les placer tous, allez savoir pourquoi...

La poupée fut alors recouverte d'une multitudes d'yeux sur la totalité de son corps et le résultat de cette création fut sans doute plus effrayant encore que l'orage qui l'avait suscité. La poupée prit des allures de monstre mythologique. Du moins était-ce l'avis d'Amy car, de son côté, Lily sembla l'aimer d'emblée et ceci sans réserve :

— Il faut l'appeler, s'écria-t-elle, lui donner un nom de magicienne Amy !

Amy réfléchit quelque temps à ce propos, regardant de travers ce double féminin et inquiétant d'Argos, cette monstruosité abstraite née de la poésie particulière d'un enfant. Puis le nom surgit subitement dans son esprit : ce serait Tara !

En effet, Amy connaissait l'existence d'une Tara grâce à ses lectures, la Tara "aux mille yeux", une divinité bouddhiste bienveillante et peu réputée.

Et, en la nommant ainsi, c'était tout ce qu'Amy pouvait faire pour rendre cette poupée moins ignoble.

Elle avait alors cherché à expliquer le plus simplement possible ce mythe à l'enfant. Pour cela, elle avait fait défiler diverses représentations de Tara sur son téléphone portable pour que Lily sache bien de quelle déesse il s'agissait. Elle lui avait détaillé ses attributions et pourquoi on la vénérait dans son pays d'origine, en Inde. Amy, subjuguée par les images et le mythe, avait assez rapidement accepté le prénom.

Depuis ce jour, on convoquait Tara pour traverser les nuits sombres et les jours d'orage.

Comme Lily réitéra sa demande, Amy extirpa sa poupée du tiroir de la table basse, non sans mal, à cause du désordre qui y régnait. Elle l'offrit aux mains tendues de l'enfant. Lily ramena la poupée vers elle et la fit loger sous son menton, après quoi elle remit son pouce dans sa bouche et se rendormit.

Amy pouvait finir son café.

Dans l'encadrement de la porte de la cuisine, appuyée de l'épaule au chambranle, une main tenant sa tasse de café, Amy observa avec tendresse le petit carré de lumière où la fille de son amie dormait. Elle ne sut dire pourquoi cette vision la ravissait et la faisait tant souffrir à la fois.

La suite de la matinée fut un petit concerto vivant de rires et d'ébats.

La petite se réveilla et Amy la fit manger copieusement. Ce jour-là, à l'initiative d'Amy, elles simulèrent une bataille historique avec tout ce qui constituait leur petit-déjeuner. Peu combattive, la première ligne constituée de quartiers de mandarine et de pomme mourut sur le champ. Chaque soldat fut alors fauché dans la fleur de l'âge ; cependant, les tartines de fromage ne tardèrent pas à faire reddition suivies par quelques céréales en déroute et, assez rapidement, Amy dut nettoyer le carnage de cette victoire autour de la bouche de Lily, qui fila se brosser les dents, hilare.

Amy mit en ordre son sac de cours, habilla l'enfant — les aiguilles de l’horloge tournaient trop vite.

Le temps prit brusquement un essor fulgurant qui lui laissa une sensation de vertige. Elle attrapa son parapluie, abandonné dans l'entrée, et referma vite la porte à clé derrière elles.

Elle porta l'enfant dans les couloirs étroits de l'immeuble. Les murs étaient gris et sales. L'air charriait une odeur mêlée de toutes les cuisines de la veille. Elle descendit les marches où la poussière refluait et s'amoncelait dans les coins. Dans cet espace, la lumière filtrait peu au travers de hautes fenêtres à loquet opacifiées par la crasse. Après avoir dévalé les trois étages, elle poussa la lourde porte de l'entrée, pour enfin respirer un peu, dans l'espace bétonné, situé entre les immeubles.

Il pleuvait déjà ! Amy leva les yeux au ciel pour jauger la menace ; quelqu'un l'observait au quatrième étage de l'immeuble, une silhouette indistincte et lointaine postée de biais. A peine Amy l'aperçut-elle que celle-ci rabattit son rideau.

Il faudrait faire avec la pluie. D'un geste maladroit, entravée par son sac à dos et les bras de Lily qui lui enserraient le cou, Amy déploya son parapluie au-dessus d'elle et de l'enfant, qui rit contre son épaule.

...............................

Les deux ombres confondues marchèrent dans les rues incertaines et humides de Lyon, sous un ciel anthracite et froid...

Elles parvinrent à l'école sur le fil. Amy y déposa Lily à regret en l'embrassant avec insistance sur ses joues rebondies. Déjà, elle se hâtait ailleurs, vers l'université.

Elle courut après un bus, le rata, attendit au milieu des flaques, maudissant sa défaite sous des trombes de pluie. Puis monta dans le suivant, tremblant car transie de froid, les vêtements humides. Le front contre la vitre, elle vit passer des paysages maussades noyés dans des mers d'asphalte.

Elle descendit à l'arrêt du campus, dépliant à nouveau son parapluie au-dessus d'elle.

Immobile, elle contempla un instant le chemin à parcourir ; il lui semblait qu'il pleuvait toujours davantage.

...............................

Le campus présentait d'abord, quand on s'en approchait, une longue étendue légèrement arborée. Un très large espace de pelouse bien entretenue remontait par degrés vers la faculté. Un chemin goudronné coupait en deux cet espace qui était ceint d'arbres et de buissons.

Amy observa le paysage autour d'elle.

L'automne était là, il n'y avait aucun doute à ce sujet.

Sous un flot continu de pluie, les lieux s'embrasaient quand même. D'ailleurs, ce mélange de feu et d'eau rendait tout irréel. On aurait dit un paysage sous-marin incendié ou une forêt lacustre assaillie par les flammes. Sur les cotés, les arbres étaient des torches vivantes flambant sous l'orage ; la vigne rouge se répandait sur le sol comme des flaques de sang, que rien ne semblait pouvoir laver. Le parapluie d'Amy se retourna brusquement sous l'effet d'une bourrasque et elle reçut de plein fouet toute l'eau de cette tempête.

Et le bâtiment de Lettres surgit bientôt dans ce tableau improbable.

Peu de temps après cette étrange vision, Amy franchit les portes automatiques de la faculté.

Le hall était vaste, résonnant des rumeurs d'une centaine d'étudiants. Un bruit assourdissant en vérité et des lumières trop crues. Elle protégea instinctivement son regard.

Au centre du hall, il y avait un îlot de machines à café et de distributeurs divers. Il concentrait en sa périphérie de nombreux étudiants. Amy remarqua qu'ils semblaient complices et débordant de vie. Ils échangeaient en effet des paroles et des gestes, des bourrades, tout cela dans un enthousiasme partagé.

Mais dans leurs voix mêlées, Amy distingua chacune de leurs stridences, chaque rire un peu faux, chaque affectation. La cacophonie devenait pour elle progressivement ingérable. Ces bruits ricochèrent sur tous les murs du hall avant de rebondir dans son crâne pour y imploser aussitôt. Plusieurs étudiants se tournèrent vers elle. Un peu comme au ralenti.

Et elle se vit dans leurs yeux : affolée par la perspective du retard, ruisselante d'eau de pluie et fatiguée déjà.

Elle eut honte d'un coup. D'un coup, révélée à elle-même dans ces regards lointains, tanguant parmi des sourires ; des sourires un peu vagues, un peu flous, peut-être pas des sourires...

Puis ces regards glissèrent ensuite sur elle comme sur un mur ou comme sur un décor et la renvoyèrent désormais à l'oubli.

Et la renvoyèrent aussi à son cœur, qui battait la chamade sans qu'elle sache trop pourquoi.

Elle resta immobile encore, laissant les groupes s'éloigner comme un marée qui reflue, incapable de les rejoindre, isolée sans le vouloir.

Cours de littérature sur l'imaginaire.

Elle choisit une place au troisième rang de l'amphi pour s'installer. Elle retira sa veste trempée et épongea ses cheveux avec quelques mouchoirs en papier qu'elle roula en boule et tassa dans la poche avant de son sac à dos.

De biais, elle observait tout à présent, et notamment ces groupes dont elle ne ferait jamais partie.

En travaillant ponctuellement, afin de vivre mieux, Amy manquait évidemment de temps pour se lier aux autres étudiants. Il lui arrivait même de s'absenter des cours à cause des contraintes horaires d'un emploi provisoire. Mais ce n'était pas là la seule raison de son isolement. Elle craignait aussi, peut-être à tort, de ne pas s'entendre avec les siens, c'est-à-dire avec les jeunes de son âge. Pour être tout à fait sincère, elle n'avait jamais vraiment fait d'effort pour nouer des amitiés sur le campus.

Elle réfléchit à cette faille, la sienne, bien présente.

Et elle se maudissait de ressentir parfois les événements trop fort, comme tout à l'heure dans l'entrée, ou encore dans le parc, juste avant de venir.

Ainsi, quelquefois, les lumières étaient trop brûlantes pour elle, trop intenses les sons, et ce bruit autour d'elle prenait parfois des couleurs écœurantes, les couleurs elles-mêmes se mettaient à hurler ; et tout semblait lui crier quelque chose. Mais quoi ?

Amy pensait parfois d'elle-même qu'elle n'avait pas toute sa raison.

Le professeur, un homme d'un certain âge, très élégant, s'avança de façon compassée sur l'estrade en direction de son bureau. Il s'assit au milieu du brouhaha qui faiblissait et régla son micro. Les brefs acouphènes le firent grimacer. Quand ces soucis d'installation furent réglés, il toussa. "Hum, hum." Des mots vides mais qui achevèrent d'imposer le silence.

Amy posa son téléphone sur son pupitre, ouvrit son application et enclencha la fonction "enregistrement". Elle se munit quand même d'un carnet et d'un stylo avec pour objectif principal de noter ses réflexions, au fil de la séance. L'enseignant prit la parole :

« Chers étudiants, rien ne devrait tant parler à des êtres comme vous, c'est-à-dire jeunes, non désabusés, encore plein d'attentes envers l'avenir, que l'imagination. Semblant parfois déserter la vie, l'imagination est cependant au coeur de vos objets d'étude , notamment, mais aussi de vos loisirs les plus précieux. Vous le savez, j'évoque ici ces livres où vous vous égarez volontiers pour mieux vous retrouver. Cette imagination dont je parle, sachez-le, ne reste pas confinée dans vos livres, stérile et inutile, attendant passivement un autre lecteur, sans effet sur le réel. Non, cette imagination, vous la portez ensuite au monde où elle se déploie alors pleinement. Comment me demanderez-vous ? Eh bien en changeant notamment votre façon de le voir, ce monde, ainsi que la manière que vous avez d'y vivre. En résumé, quand l’imagination agit, votre monde cesse d’être un simple décor : vous le réinventez. »

Ces mots résonnèrent comme une évidence pour Amy : le paysage fantastique qui avait jailli dans le parc tout à l'heure, ces regards qui s'étaient transformés en pierres que l'on jette dans le hall, de quoi étaient-ils les produits sinon de son imagination ? Sa façon étrange de considérer la réalité, de la déformer parfois atrocement ou de la remodeler comme un rêve délicieux à d'autres moments, n'était-elle pas le résultat d'une imagination trop grande nourrie par des lectures fiévreuses ?

Amy leva les yeux. La voix du professeur était douce, mais claire et enveloppante. Elle apaisait d'une certaine façon.

Amy traça une courbe à l'aveugle sur le papier de son carnet. Inconsciemment. Elle laissa entrer le mot "imaginaire" par sa propre faille invisible, là, dans sa poitrine. Le stylo semblait animé d'une volonté qui lui était propre. Quand Amy eut achevé son geste, elle fit tambouriner son stylo sur son carnet, sans regarder ce qu'elle y avait esquissé.

« L’imagination, poursuivit l'enseignant, n’est pas une échappée. Ce n'est pas une fuite. Ce n'est pas non plus une défaite de la raison. Ce n'est pas même une volonté à peine consciente de ne plus être au monde. C’est une force. Une force vive, transcendante, une force qui fait vivre,"une force qui va". Car elle transforme la matière même du réel pour en faire un espace plus grand, plus beau, plus compréhensible. Elle rend au réel son sens et son intensité perdus. »

Amy réfléchit aux propos de son enseignant. Elle songea à sa manière particulière de comprendre le monde, au travers d'un imaginaire et d'une sensibilité qui lui semblaient parfois trop vastes. Elle vivait en effet chaque lever de soleil comme un traversée intérieure, chaque instant de sa vie avait sa propre couleur, chaque air de musique lui murmurait des mots qui dansaient dans l'air autour d'elle. Quelle était cette façon particulière d'appréhender le réel ?

Le professeur poursuivit son cours et évoqua cette fois Flaubert :

« Dans Madame Bovary, Emma ne rêve pas pour fuir ; elle rêve pour exister plus fort, pour être pleinement vivante. Et, en effet, si on y regarde bien, son quotidien est ce qu'on peut redouter de pire pour quelqu'un de son âge. Il est ennui et mort d'âme. Il nous faut espérer autre chose pour elle car c'est une question de survie. C'est là que son imagination entre en jeu. Et elle n’est pas faiblesse, vous voyez, elle est flamme, espoir lumineux. L'imagination d'Emma colore Yonville d’un éclat qu’il n’aurait jamais eu sans elle. Mais cet éclat la brûle aussi. Il lui coûte. Car voilà le paradoxe : l’imagination éclaire et consume à la fois. Il faut savoir en somme comment l'habiter justement.»

Tout en suivant en esprit le fil du raisonnement de son enseignant, Amy reprit son stylo en main. Sans trop y réfléchir, elle le planta dans la feuille et en fit tourner la pointe sur elle-même à plusieurs reprises. Puis elle rejeta le stylo au loin sur son pupitre comme s'il avait été chauffé à blanc. Tout cela sans regarder.

Le professeur semblait à présent recueilli, comme s'il se parlait à lui seul :

« Chez Proust, reprit-il, l’imagination est mémoire. Elle ranime ce que le temps a terni, elle ravive le souvenir, ramène au jour et à la lumière de la conscience les heures douces du passé. Le goût d’une madeleine, le tintement d’une cuillère, et voilà tout un monde englouti qui renaît et se déploie et offre ses richesses. L'imagination s'enlace au souvenir et produit alors un bijou particulier et baroque, fait d'inventions et de vérités entremêlées. Et ce qui est produit n’est pas un mensonge : c’est une vérité plus profonde, celle qui nait du désir tenace de vivre et du sentiment conjoint de sa propre finitude. »

Tout en suivant avec beaucoup d'attention le cours, Amy reprit son stylo en main et forma un arc de cercle aussi hasardeux que vif sur la feuille. Son geste aveugle était toujours aussi assuré. Puis elle murmura à sa propre intention : "Il ne faut plus rien ajouter."

Elle se tourna alors vers le fond de l'amphi et contempla l'assemblée des élèves.

Au loin, une fille superbe, droite et fière, siégeait silencieuse entourée d'étudiants enjoués et bavards. Ses cheveux blonds et lisses encadraient un visage aux traits fins, soigneusement maquillés. Elle scrutait Amy d'un air moqueur. Celle-ci s'en trouva immédiatement gênée et passa une main dans ses cheveux. Elle craignait un redoutable désordre de ce côté-là suite à l'orage qu'elle avait affronté. Mais la jeune femme là-bas ne cilla pas. Amy comprit alors que celle-ci ne la regardait pas. Elle posait simplement. Et son regard la traversait sans la voir. C'est en tout cas la conclusion qu'Amy tira de la situation.

Rassurée, Amy s'abandonna de nouveau à ses observations.

Elle aperçut certains étudiants qui discutaient sans discrétion et s'agitaient comme s'ils se querellaient, d'autres faisaient défiler des informations sur leur téléphone portable sans jamais en lever le nez. Un étudiant, qui n'avait pas quitté son pardessus, s'était franchement endormi, la tête sur son bras replié, la bouche ouverte, les cheveux dans les yeux.

Tandis que l'enseignant poursuivait son cours, Amy porta son attention sur son carnet et fut stupéfaite.

Elle venait de dessiner sur ce carnet le même symbole qu'elle avait observé ce matin sur cette fameuse boite léguée par sa mère.

Elle resta là à fixer ce motif sans pouvoir expliquer son surgissement.

Le soir, quand elle rentra chez elle en bus et qu'elle prit place sur un siège près de la vitre, le ciel lui présentait toujours son visage gris de colère et la pluie continuait à tomber mais de façon moins violente. A présent, cette pluie ne fouettait plus la ville, elle la lavait.

Amy s'imagina que toute cette pluie emportait avec elle l'asphalte sans âme, les silhouettes des immeubles bétonnés, les ombres des passants sans vrais contours, les lumières malades des lampadaires, les caniveaux, la morosité, l'angoisse et la laideur.

Les gouttelettes sur la vitre brouillaient tout. Tout ce qu'on pouvait surprendre à travers. Le paysage était clairement noyé, miroir perturbé d'un autre qui fut plus calme. Le monde ne se regardait et ne se vivait maintenant qu'à travers un immense prisme aux mille nuances confuses de gris. Cela suintait comme un tableau qui se met à rendre ses couleurs, rongé par l'humidité.

Elle ajusta ses écouteurs sur ses oreilles, ouvrit son application, fit résonner son propre monde.

La Passacaglia d'Haendel, œuvre jouée au piano, coula dans ses oreilles et l'emporta loin en elle-même dès les premières notes.

C'était une autre forme de pluie que cette musique-là. Beaucoup plus agréable. Une pluie délicate et légère. Une ondée sereine sous un soleil franc de printemps. Les gouttes tombaient douces et pleines dans une flaque où baignait un rayon de soleil. Elles s'y multipliaient tendrement, dessinant des cercles qui s'épanouissaient et se rejoignaient. Et ces notes limpides faisaient leur fière musique d'espoir. Dans un petit bois vert isolé...

Elle rentra seule, fatiguée mais sereine.

Elle grimpa les étages en s'aidant de la rambarde, laissant courir ses doigts sur le métal, passa devant la porte d'un couple de voisins, traversée par les éclats d'une dispute.

Ses clés cliquetèrent sur son trousseau quand elle les sortit de sa poche et, non sans efforts, elle finit par introduire la bonne clé dans la serrure avant d'ouvrir la porte et d'éclairer à tâtons son entrée.

Dans sa cuisine, elle ouvrit le réfrigérateur. Elle en observa le contenu sans se laisser abattre. Il restait bien peu de choses. Il était urgent de trouver un travail.

Vraiment.

Vite.

Pour des raisons évidentes de fonctionnement dirait-on, et pour s'offrir aussi la perspective, pourquoi pas, de faire quelques économies.

Elle sortit des restes, alluma le gaz et versa ce que renfermait le tupéroire dans une casserole. Puis elle se rendit dans la salle de bain, pour se rafraichir le visage.

Quelle surprise alors de constater que la carte postale et le poème avaient disparu du miroir où ils se trouvaient encore ce matin ! Où pouvaient-ils bien être ? Elle les chercha partout du regard car elle y tenait beaucoup. Elle se baissa et avisa finalement qu'ils gisaient à ses pieds.

A genoux, et vaguement peinée, elle ne put que constater que tous deux étaient gorgés d'eau. Ils étaient fichus ; il faudrait les jeter. L'eau les avait détrempés.

Comment était-ce possible ?

Aucune idée.

Car le sol lui-même était sec... Aucun tuyau ne fuyait.

Quand elle se redressa et croisa son regard dans son reflet, ce ne fut plus la surprise qu'elle y lut, cette fois, mais la stupéfaction.

Une stupéfaction immense.

Brutale.

Qui la submergea entièrement.

Une de celle qui semble vous broyer le cœur tout à coup dans un poing.

Son miroir était à présent recouvert de buée et aucune raison ne justifiait cela.

Que s'était-il passé ?

Un instant avant, il n'y avait rien.

Désormais, il y avait sur ce miroir une fine couche d'humidité instable comme sur la vitre du bus tout à l'heure. Une humidité du même genre.

Elle en scruta la surface.

S'en approcha.

Et c'est alors qu'elle Le vit.

Dans le fond du miroir, c'est-à-dire dans le décor qui semblait celui qu'elle avait dans le dos mais qui ne devait certainement pas l'être - ou ne plus l'être sans doute ? -, se tenait, repliée sur elle-même, une silhouette d'homme.

Une forme entièrement noire.

Sans regard ni trait. Mais non menaçante.

Une ombre qui lui apparaissait blessée aussi, et de la plus cruelle des façons.

En bas, sur le miroir, un message semblait écrit avec les doigts dans la buée.

Et elle put alors lire ceci, qu'elle articula en silence :

"Viens."

Tout simplement.

Ce mot nu, adressé à elle-même.

Nul doute à ce propos.

Amy n'eut pas peur. Pas le moins du monde. Assez curieusement.

C'est pourquoi elle ne s'expliquait pas pourquoi son cœur se mit à tambouriner si fort au point de résonner dans sa tête.

Le temps de fermer un peu les yeux pour ajuster sa vue, tout avait disparu.

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