Une cigarette

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Je sortais avec un groupe d'amis un samedi soir, et comme à mon habitude je me retirais quelques secondes du bar bruyant pour aller fumer une cigarette à l'extérieur pour reposer mes oreilles. Ce soir-là, je n'étais pas seule sur le porche. Un homme dans la cinquantaine fumait également, le bras appuyé sur un rebord de fenêtre en tapotant le bout de sa clope sur un cendrier. Il me salua d'un mouvement de tête en tirant une longue bouffée. J'allumais alors ma cigarette et tirai quelques fois, avant que l'homme ne rompe le silence.

: Bonne soirée ?

Je répondais un peu gênée : "On profite du samedi soir."

: Avant de retourner bosser, hin...

Il écrasa sa clope avant d'en sortir un paquet et d'en reprendre une autre. Je répondis : "Oui, il faut bien, haha."

: Quelle connerie.

Son ton de voix semblait agacé et je pouvais sentir l'alcool dans son haleine de fumeur. Je réfléchis quelques secondes avant de répondre : "Oui, c'est le travail…"

: Non, travailler c'est nécessaire. Mais vivre, c'est un choix. Et vous les jeunes, c'est ce que vous avez compris mieux que nous.

Je fus assez surprise de sa réflexion et, ne sachant pas quoi répondre, je répondis : "Bah… oui c'est vrai que les jeunes préfèrent profiter aujourd'hui."

Il prit appui sur sa jambe gauche et mit sa main gauche dans la poche en portant de l'autre sa clope à la bouche.

: Les vieux de notre génération ont passé plus de temps au bureau que dans le lit de leur femme. J'ai passé plus de temps de ma vie debout devant une machine plutôt que debout à regarder grandir mes gosses.

Le silence se réinstalla tandis qu'il faisait une pause pour tirer sur sa clope. Je crois que j'étais censée répondre mais je ne savais pas trop quoi dire alors je répondis maladroitement : "C'est euh… dommage…"

: Dommage, ouais. J'ai vendu mon temps à un patron qui m'a remplacé dès qu'il en a eu l'occasion.

Il rigola brièvement, esquissa un sourire et tourna son regard vers moi. Il avait les yeux rouges mais je ne savais pas si cela était dû à la nicotine ou à un triste mélange de regrets et d'ivresse.

: Chez les adultes, c'est ce qu'on appelle un mauvais investissement. Et j'ai perdu gros. Quelque chose que l'argent ne pouvait pas acheter.

Je tirais sur ma cigarette, son regard planté dans le mien.

: Tu sais… à l'époque je bossais à m'en brûler les poumons et à m'en crever le dos. Mais au début je savais pour qui je le faisais. Et puis peu à peu l'envie a remplacé l'amour. Je ne me demandais plus pour qui je travaillais mais pour quoi. Pis à partir de là t'es foutu.

Il détourna son regard sûrement pour éviter que je ne voie une larme le long de sa joue. Il écrasa sa seconde clope dans le cendrier et se redressa.

: L'amour n'est plus au centre des cœurs… le matériel l'a remplacé.

Il me regarda tandis que je jetais ma cigarette par terre pour l'écraser.

: N'oublie jamais la personne pour qui tu te crèves au boulot...

Je le regardais dans les yeux. Je comprenais." Travailler pour vivre..."

Il sourit et retourna dans le bar. J'attendis quelques minutes de plus à l'extérieur. Puis, tandis que je passais pour rejoindre mes amis à notre table, je l'aperçus appuyé contre le bar, seul, un verre à la main.

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