Chapitre 12 : La flute enchantée
Le Festival des Guildes battait son plein en cette chaude journée d'été, transformant la grande plaine aux abords de Floria en une véritable cité éphémère. Des centaines de stands s'étendaient à perte de vue, reliés par un réseau complexe d'allées bordées de lanternes magiques aux couleurs changeantes. Les étendards des plus prestigieuses guildes du royaume flottaient fièrement au vent, leurs emblèmes brodés scintillant sous le soleil de l'après-midi.
L'air vibrait des effluves alléchantes : ici, un marchand proposait des brochettes grillées aux épices magiques qui faisaient littéralement danser les papilles, là, une vieille dame vendait des fruits confits qui brillaient comme des joyaux. Un peu plus loin, un cuisinier-mage faisait léviter des boulettes de viande au-dessus d'un feu vert émeraude, créant un spectacle aussi appétissant que fascinant.
La foule bigarrée de mercenaires, d'aventuriers et de badauds se pressait dans les allées, leurs exclamations d'émerveillement se mêlant aux cris des marchands et aux notes de musique échappées des différents spectacles. Des enfants couraient entre les jambes des adultes, poursuivant des papillons de lumière créés par un mage ambulant.
Mini la blondinette aux poings flamboyants, Wiroh le tacticien au sang-froid, Itachi l'illusionniste muet, Seryatte le simplet immortel et Katalyne le télékinésiste s'étaient joints aux festivités, représentant fièrement l'Auberge de la Lune. Ils progressaient tranquillement dans ce dédale festif, s'arrêtant régulièrement pour admirer les nombreuses merveilles.
Devant un petit stand, une magicienne aux cheveux bleus créait des bulles en forme d'animaux qui s'animaient quelques secondes avant d'éclater en une pluie d'étincelles. Plus loin, un homme au visage couvert de cicatrices sculptait des figurines dans la pierre en crachant un acide précis et contrôlé, reproduisant les traits des passants avec une fidélité stupéfiante.
- Regardez ! s'exclama Mini en pointant du doigt un spectacle de rue. Un jeune garçon faisait danser des flammes multicolores au bout de ses doigts, créant des formes complexes qui racontaient l'histoire d'un dragon et d'un chevalier.
Ils s'arrêtèrent près d'un stand de nourriture pour déguster des beignets enchantés qui changeaient de saveur à chaque bouchée. Seryatte en était à son sixième quand Wiroh s'arrêta net devant un immense enclos circulaire où de gigantesques tortues, les fameuses Tortugas, attendaient leurs cavaliers. Ces créatures fascinantes modulaient leur taille à volonté, passant d'un état minuscule à celui de colosses massifs. Un organisateur à la voix tonitruante l'interpella :
- Hé, toi là ! Tu veux tenter ta chance à la course des Tortugas ? Choisis bien ta monture, certaines ont plus de caractère que d'autres !
Le tacticien observa méticuleusement chaque créature, analysant leur comportement avec son attention habituelle aux détails. Son regard s'arrêta sur une Tortuga à l'armure écailleuse miroitante sous les lumières magiques. Son nom, inscrit sur une petite plaque dorée, était Naash. Il s'en approcha et posa une main sur sa carapace, sentant sous ses doigts la chaleur douce de la créature.
- Celle-ci, déclara-t-il avec assurance. "Elle sera parfaite."
Ses compagnons échangèrent des regards amusés. Ils connaissaient bien cette expression sur son visage, celle qui disait qu'il avait tout calculé. Le signal de départ retentit, et... rien. Naash ne bougea pas d'un pouce. Les autres Tortugas s'élancèrent dans l'arène, laissant Wiroh et sa monture immobile sur la ligne de départ.
- Allez, avance ! chuchota-t-il, tentant de la faire réagir.
- ALORS, MONSIEUR LE GRAND STRATÈGE, ON A CHOISI LA SEULE TORTUGA QUI REFUSE D'AVANCER ? hurla Mini depuis les gradins, sa voix portant par-dessus les rires de la foule.
Wiroh lui adressa un regard noir, ses joues rougissant légèrement tandis que les spectateurs autour de Mini éclataient de rire. Même Katalyne et Seryatte, assis dans les tribunes, ne pouvaient s'empêcher de pouffer.
Désespéré, Wiroh fouilla dans sa poche et en sortit un petit bout de fruit confit qu'il avait acheté plus tôt. À peine eut-il tendu la friandise que Naash ouvrit de grands yeux, gobant le fruit avant de bondir en avant avec une vigueur surprenante.
La course devint alors une véritable bataille de stratégie. Les Tortugas alternaient entre leurs différentes tailles, créant un ballet chaotique de créatures qui rétrécissaient pour se faufiler sous leurs adversaires avant de grandir pour les bloquer. Une cavalière tenta de piéger Wiroh en faisant grandir sa monture au dernier moment, mais il répliqua en réduisant Naash à la taille d'un chat pour bondir par-dessus l'obstacle. Dans un dernier effort, il fit grandir sa monture au maximum et franchit la ligne d'arrivée sous les acclamations de la foule.
Alors que Wiroh recevait sa médaille dorée, un attroupement se formait déjà autour d'un autre stand. Un colosse aux muscles saillants, qui se faisait appeler Magnus le Magnifique, envoyait valser ses adversaires dans des duels de bras de fer impitoyables. Les femmes de la foule soupiraient à chacune de ses victoires, tandis qu'il exhibait sa musculature impressionnante.
- Regardez-moi ces dames qui s'extasient devant ce tas de muscles, marmonna Katalyne, visiblement agacé. "Il n'y a pas que la force brute dans la vie."
- Jaloux ? le taquina Mini avec un sourire malicieux.
Sans répondre, Katalyne s'avança vers le ring. Des murmures surpris parcoururent la foule - son physique, bien que séduisant, semblait bien frêle face à Magnus. Le colosse lui-même esquissa un sourire condescendant.
- Tu es sûr de vouloir risquer ton joli minois ? railla Magnus.
Le combat débuta. Magnus serrait la main de Katalyne avec une force inhumaine, et les muscles du télékinésiste tremblaient sous la pression. Pourtant, il gardait son sourire en coin. Discrètement, il utilisa son pouvoir pour alourdir le brassard métallique de son adversaire, le transformant en une masse de plomb qui tirait inexorablement le bras du colosse vers la table.
Magnus écarquilla les yeux, incapable de comprendre pourquoi son bras devenait si lourd. Dans un mouvement fluide, Katalyne le plaqua contre la table, déclenchant une explosion de vivats. Les admiratrices de Magnus, bouche bée, fixèrent pendant quelques secondes le nouveau champion avant de se précipiter vers lui.
- C'était incroyable ! s'exclama une jeune femme aux cheveux auburn.
- Comment avez-vous fait ? demanda une autre en battant des cils.
- La force brute n'est pas tout, mes chères demoiselles, répondit Katalyne en passant une main dans ses cheveux avec un sourire charmeur. "C'est une question de technique, de finesse... et peut-être un peu de magie personnelle."
Les femmes gloussèrent, se pressant autour de lui. L'une d'elles, particulièrement audacieuse, s'accrocha à son bras en minaudant : "Vous devez avoir tant d'histoires passionnantes à raconter..."
- Oh, mais j'en ai des dizaines, répondit Katalyne en bombant le torse. "Tenez, pas plus tard que la semaine dernière, j'affrontais un groupe de bandits qui..."
- Et Sailor qui t'attend à l'auberge sera ravie d'entendre ces histoires aussi ! lança Mini d'une voix forte et claire qui porta dans toute l'assemblée.
Les murmures ne tardèrent pas à se répandre dans le groupe de femmes. "Encore un qui est pris..." soupira l'une d'elles. "Comme tous les autres..." ajouta une autre en secouant la tête.
- Non, non, vous vous méprenez ! protesta Katalyne en agitant les mains. "Elle... elle vit juste à l'auberge... enfin, avec nous... mais pas avec moi... enfin si, mais..."
Plus il tentait de s'expliquer, plus les femmes s'éloignaient, certaines riant sous cape de sa confusion. Mini, elle, ne cachait pas son amusement, s'appuyant contre un poteau pour ne pas tomber tant elle riait. Katalyne lui lança un regard si noir qu'il aurait pu geler les flammes de l'enfer.
Pour échapper à l'humiliation, il les entraîna vers un stand de boissons fraîches. Devant eux, des mages combinaient eau et feu dans une danse éblouissante, leurs éléments s'entrelaçant dans des formes complexes.
- Eca aurait adoré ça, soupira Mini en sirotant une limonade enchantée qui changeait de couleur à chaque gorgée.
- L'entraînement de Wyw passe avant tout, répondit Wiroh. "Notre maître des transformations prend son rôle de mentor très au sérieux."
- Un peu trop, si tu veux mon avis, marmonna Mini. "Mais bon, au moins l'un de nous deux pourra raconter à Eca ce qu'il a manqué."
Leur progression dans le festival les mena devant un jongleur qui manipulait une dizaine de couteaux avec une précision millimétrée. Itachi s'arrêta net, un sourire malicieux se dessinant sur ses lèvres. Peu à peu, des lames supplémentaires apparurent dans la danse du jongleur, d'abord subtilement, puis de plus en plus nombreuses. Le pauvre homme, persuadé d'avoir mal compté ses couteaux, commença à perdre son assurance.
- Quinze... seize... mais j'en avais dix, j'en suis certain ! marmonnait-il en tentant de maintenir son rythme.
Finalement, dépassé par le nombre croissant de lames, il perdit totalement sa concentration. Les couteaux s'éparpillèrent autour de lui, se plantant dans le sol tandis qu'il se protégeait la tête de ses bras.
- Je ne comprends pas, répétait-il en ramassant ses couteaux, comptant et recomptant sans cesse. "Je deviens fou..."
- Je ne voudrais pas être à sa place, murmura Wiroh en observant Itachi du coin de l'œil. "Notre ami peut vraiment être diabolique quand il s'y met."
Alors qu'ils s'éloignaient, amusés par la farce de leur compagnon, une étrange mélodie vint attirer leur attention vers les bois...
La musique les guida vers un petit espace aménagé autour d'un feu de camp, où une jeune femme jouait de l'ocarina. Sa longue chevelure flamboyante dansait dans la brise du soir comme un feu vivant, parsemée de taches de rousseur qui constellaient ses joues tels des joyaux éparpillés. Ses yeux d'émeraude reflétaient les flammes. Elle portait une robe ample aux tons ocre et safran, ornée de broderies représentant des notes de musique qui semblaient danser le long des manches. Autour de son cou pendait un collier de perles de bois sombre, chacune gravée d'un symbole musical différent. Une sacoche en cuir usé, débordant de partitions froissées et d'instruments en tout genre, reposait à ses pieds.
Devant elle, posée sur une souche, une petite marionnette de bois suivait le rythme de la musique dans une danse étrangement fluide. Les notes cristallines de l'ocarina semblaient donner vie au pantin, ses mouvements parfaitement synchronisés avec la mélodie qui s'élevait dans l'air du soir.
Le groupe de l'Auberge de la Lune prit place parmi les spectateurs déjà rassemblés. La musique était douce et apaisante, un baume bienvenu après l'agitation de la journée. Même Mini, d'habitude si énergique, se laissa bercer par les notes mélodieuses.
La ménestrelle termina son morceau sous les applaudissements chaleureux du public. Elle s'inclina timidement, ses joues rosissant sous les éloges.
- Pfff, ils n'y connaissent rien en musique, lança soudain une voix grave et râpeuse. "T'as raté au moins trois notes dans le second mouvement."
Les spectateurs cherchèrent l'origine de cette remarque déplacée, mais seul le pantin de bois était visible près de la musicienne.
- Caps, je t'en prie... murmura la jeune femme, visiblement embarrassée.
- Quoi ? Tu préfères qu'ils te complimentent par politesse ? La prochaine fois, joue le morceau en entier au lieu de bâcler la fin parce que tu as les jambes qui tremblent !
Les yeux de la foule s'écarquillèrent en réalisant que c'était la marionnette qui parlait. La ménestrelle rougit de plus belle, mais certains spectateurs ne purent s'empêcher de rire face à l'irrévérence du pantin.
- Je crois qu'il est temps de faire une pause, dit-elle doucement en tendant la main vers Caps.
- Ah non ! Pas question de me ranger dans le sac ! La dernière fois tu m'as laissé là-dedans pendant des heures et...
D'un geste délicat, elle posa sa main sur la tête du pantin. Les yeux de bois de Caps, jusqu'alors brillants d'une lueur malicieuse, se fermèrent lentement, comme des paupières véritables, et toute vie sembla le quitter.
- Je vous prie d'excuser son comportement, s'adressa-t-elle au public avec un sourire gêné. "Il est... disons, très franc."
La foule commença à se disperser, charmée autant par la musique que par cet étrange duo. Mini se leva en s'étirant.
- On devrait aller voir ce qui se passe du côté des jongleurs de feu, suggéra-t-elle. "J'ai entendu dire qu'ils préparaient un grand spectacle pour ce soir."
Wiroh acquiesça, suivi par Katalyne et Itachi. Mais Seryatte resta assis, son regard fixé sur la ménestrelle qui rangeait délicatement son ocarina.
- Tu ne viens pas ? demanda Mini.
- Je... je crois que je vais rester encore un peu, répondit-il sans détacher ses yeux de la musicienne.
- Comme tu veux, sourit Mini en échangeant un regard complice avec les autres. "Ne te perds pas en rentrant !"
Ils s'éloignèrent, laissant Seryatte seul près du feu de camp. La ménestrelle s'était assise sur une souche, contemplant les flammes d'un air pensif. Le pantin reposait sur ses genoux, immobile mais étrangement expressif même dans son silence.
Seryatte hésita quelques instants, cherchant le meilleur moyen d'aborder la jeune femme. Il n'avait pas l'habitude d'être à court de mots - d'ordinaire, c'était plutôt l'inverse qui posait problème. Pourtant, face à cette ménestrelle aux cheveux de feu, son bavardage habituel semblait s'être évaporé.
Tandis qu'il rassemblait son courage, il vit la ménestrelle effleurer la tête du pantin inerte. Une étincelle de magie crépita sous ses doigts, et la vie revint habiter le petit être de bois, sa personnalité mordante s'éveillant avec le scintillement de ses pupilles.
- Seryatte ! lança-t-il finalement avec une maladresse qui le fit aussitôt rougir.
La jeune femme sursauta légèrement, surprise par cette exclamation soudaine.
- Pardon ? demanda-t-elle en levant ses yeux d'émeraude vers lui.
- Je... euh... je vous prie de m'excuser. Il prit une profonde inspiration. "Je m'appelle Seryatte. Puis-je vous tenir compagnie ?"
Il avait tenté d'imiter la courtoisie de Wiroh, ce qui sonnait étrangement dans sa bouche mais sembla faire son effet. La ménestrelle lui adressa un sourire plus sincère que ceux qu'elle avait offerts au reste du public.
- Enchantée, Seryatte. Je suis Vahee, répondit-elle en lui faisant signe de s'asseoir. "Je t'en prie, joins-toi à moi."
- Tes mélodies étaient fabuleuses, osa-t-il complimenter, sentant ses joues s'empourprer.
Vahee rougit à son tour, baissant les yeux vers son ocarina. "Merci, c'est gentil..."
- Oh non, pas encore un qui va la faire rougir avec des compliments à deux pièces ! La voix grave de Caps résonna soudainement, faisant sursauter Seryatte. La lueur dans ses yeux de bois sembla danser avec malice.
- Caps ! le réprimanda doucement Vahee.
- Quoi ? Tu préfères qu'il te raconte des histoires comme les autres troubadours ? 'Oh, vos doigts dansent sur l'ocarina comme des fées au clair de lune !' Beurk !
Seryatte ne put s'empêcher de rire, ce qui sembla surprendre autant Vahee que son pantin.
- Tiens, celui-là au moins il a de l'humour, remarqua Caps. "Même s'il n'a pas l'air très futé."
- Comment ça ? s'étonna Seryatte.
- Laisse tomber, soupira Vahee en adressant un regard réprobateur à sa marionnette. "Caps manque parfois de... tact."
- De tact ? Je dis juste tout haut ce que tout le monde pense tout bas ! C'est pas ma faute si les gens préfèrent mentir par politesse.
Vahee leva les yeux au ciel, mais Seryatte remarqua qu'un léger sourire flottait sur ses lèvres. Il y avait quelque chose de touchant dans la relation entre la ménestrelle timide et son pantin sans filtre.
- Où as-tu appris à jouer ainsi ? demanda Seryatte, sincèrement intéressé.
Le visage de Vahee s'illumina. "Mon mentor, Bataoui, m'a tout enseigné. C'était un troubadour très apprécié des rois. Il est resté près de dix années auprès du grand Elderim, seigneur des sept vallées de Garvelone."
Seryatte buvait ses paroles, fasciné par le changement qui s'opérait chez la jeune femme quand elle parlait de son mentor. Toute sa timidité semblait s'effacer, remplacée par une passion contagieuse.
- Il maniait le luth comme personne, poursuivit-elle avec enthousiasme tandis qu'au loin, des feux d'artifice magiques illuminaient le ciel nocturne, leurs éclats se reflétant dans ses yeux brillants. "Un expert des instruments à cordes. Il les faisait vibrer avec une énergie débordante et une passion enivrante. Il..."
- Tais-toi un peu, tu vas le saouler avec tes histoires de pacotille ! interrompit Caps, sa voix couvrant momentanément les crépitements du feu et les échos lointains de la fête.
- Pas du tout, protesta Seryatte. "J'adore les histoires, qu'elles soient de Pacotille ou de Floria ou même de n'importe quelle contrée du monde !"
Vahee ne put s'empêcher de pouffer de rire, cachant son amusement derrière sa main alors que des marchands ambulants passaient près d'eux en proposant des lanternes enchantées.
- Eh bien, il n'a pas l'air tout à fait fini ce garçon, commenta Caps. "Mais au moins il est honnête."
- Comment ça, pas tout à fait fini ? demanda Seryatte, toujours intrigué par les remarques du pantin.
- Allons, Caps, ne sois pas médisant, le réprimanda Vahee.
- Je fais ce que je veux, reprit Caps avec virulence. C'est pas ma faute s'il n'y a que des ahuris ou des soiffards qui t'abordent. Pose-toi les bonnes questions, peut-être ?
- Caps... Le ton de Vahee se fit plus menaçant.
- T'oseras jamais me faire taire, je suis ton seul ami, le seul qui daigne t'écouter. Enfin, c'est surtout que j'y suis contraint. Elle parle tout le temps, elle se plaint tout le temps. Pire qu'une...
- Bon, ça suffit maintenant ! Le ton de Vahee était devenu ferme.
Elle posa sa main sur la tête du pantin et absorba son énergie magique. Un long silence s'installa, troublé uniquement par le crépitement du feu et les lointains échos de la fête.
- Je suis désolée pour son comportement, s'excusa Vahee. "Il est parfois un peu difficile, mais c'est le meilleur compagnon de route qu'il soit. Avec lui, je ne me sens jamais seule."
- Ce n'est pas grave, assura Seryatte, fasciné. "Mais comment fait-il pour parler ?"
- Ah... Un sourire mystérieux éclaira le visage de la ménestrelle. "C'est de la magie. Mon don me permet de lui donner vie, de le contrôler... ou plutôt de le laisser s'exprimer. Je l'active avec ma magie et je peux l'éteindre de la même manière. Pour le faire danser, j'utilise mon ocarina. La musique guide ses mouvements."
- C'est incroyable ! s'exclama Seryatte avec un enthousiasme sincère. "J'aimerais tellement avoir un don aussi puissant !"
- Tu n'en as pas ?
- Si, mais ce n'est pas aussi fantastique que le tien qui permet de donner la vie à un être. Moi, c'est juste mon corps qui se régénère.
- Quoi ? Tu es immortel ? s'exclama Vahee, sa voix presque couverte par les acclamations d'un groupe de spectateurs qui applaudissaient un cracheur de feu non loin.
- Oui, soupira Seryatte en regardant une feuille morte tomber dans les flammes. "Mais ça ne m'aide pas beaucoup. Je peux à peine prendre les coups à la place de mes amis pour les protéger. La plupart du temps, je sers juste de bouclier ou de testeur pour les pièges."
Un groupe d'enfants passa en courant près d'eux, poursuivant des lucioles magiques qui changeaient de couleur à chaque battement d'ailes. Le contraste entre leurs rires insouciants et la mélancolie dans la voix de Seryatte était saisissant.
Une ombre de compassion passa sur le visage de Vahee. Elle semblait sur le point de dire quelque chose quand une étrange mélodie, différente de toutes celles entendues jusqu'alors au festival, s'éleva dans la nuit...
Une brise fraîche fit vaciller les flammes du feu de camp, apportant avec elle les premières notes d'une mélodie lointaine. Vahee leva la tête, son visage s'illuminant.
- Quelle jolie sonate, murmura-t-elle en fermant les yeux pour mieux apprécier la musique.
Mais son expression changea rapidement. Ses sourcils se froncèrent tandis qu'elle analysait la mélodie avec plus d'attention. "Attends... ces variations..." Elle se redressa brusquement. "Ce sont les notes de la berceuse de Morphée !"
- La berceuse de quoi ? demanda Seryatte, observant un marchand qui bâillait largement en rangeant ses dernières marchandises.
- Une mélodie ancestrale capable d'endormir son auditoire, expliqua-t-elle rapidement. "Comment se fait-il que tu ne sois pas affecté ?"
Seryatte se gratta la tête, observant un marchand qui s'effondrait en ronflant. "Oh, ça doit être parce que ma tête se régénère avant que la musique ne m'endorme !" répondit-il avec un grand sourire, comme s'il venait de résoudre une énigme particulièrement complexe.
Vahee le regarda avec surprise, puis un petit rire lui échappa. "Tu sais... ça fait probablement plus de sens que toutes les théories des grands maîtres sur les résistances magiques."
Ils s'aventurèrent entre les stands, suivant la musique. Sur leur passage, les gens commençaient à s'assoupir. Un jongleur s'effondra au milieu de sa représentation, ses balles rebondissant autour de son corps endormi. Plus loin, un groupe d'aventuriers glissa sous leur table, leurs cartes encore en main.
- C'est étrange, murmura Vahee en s'arrêtant. "Le son devrait être plus fort maintenant que nous nous rapprochons, mais..."
Elle fut interrompue par un changement soudain dans la mélodie. Le rythme s'accéléra, devenant plus vif, plus enjoué. Une agitation inhabituelle attira leur attention. Des dizaines de petites silhouettes émergeaient de l'ombre, se déplaçant au rythme de la nouvelle mélodie.
- Ces sonorités..., confia Vahee en observant les créatures. "Elles ressemblent à celles que j'utilise pour animer Caps. Mais il y a quelque chose de différent, de plus puissant."
Ils suivirent les petites créatures, s'enfonçant plus profondément dans le festival. À chaque tournant, ils s'attendaient à trouver le musicien, mais la source de la mélodie semblait toujours aussi distante.
- Ce n'est pas normal, déclara Vahee en s'arrêtant net. "Nous avons traversé la moitié du festival, la musique devrait être plus forte à certains endroits, plus faible à d'autres. Mais elle reste constante, comme si..." Elle hésita. "Comme si elle venait de partout à la fois. C'est impossible..."
Un ménestrel masqué jouait d'une flûte extraordinaire. Son masque n'était pas un simple accessoire de carnaval - mi-oiseau mi-humain, il était taillé dans une porcelaine si fine qu'on devinait presque les traits du visage en dessous. Une larme dorée, figée sous l'œil gauche, scintillait comme si elle venait juste d'être versée. Sa cape pourpre brodée de fils d'argent représentait des partitions musicales qui semblaient changer de notes selon l'angle de vue. Ses doigts, anormalement longs et fins, dansaient sur la flûte avec une grâce quasi inhumaine.
Vahee se figea en reconnaissant l'instrument, ses yeux s'écarquillant. Une flûte qui semblait avoir été taillée dans un cristal bleuté vivant. Des plumes de phœnix étaient enchâssées à sa base. Des motifs runiques complexes couraient le long de sa surface, pulsant faiblement au rythme de la musique. Chaque note qui s'en échappait émettait une lueur magique colorée.
- Cette flûte..., murmura-t-elle, la terreur dans la voix. "Elle appartient au village de Mistraleau. Elle bloquait les vents violents qui menacent de raser le village. Sans elle, les habitants risquent de mourir. Comment a-t-il découvert son existence ?"
Elle hésita, fronçant les sourcils comme si quelque chose clochait.
- Peu de personnes sont censées connaître cette flûte en dehors du village…
Un craquement de branche sous le pied de Seryatte l'interrompit. Le ménestrel releva brusquement la tête, sa musique s'arrêtant net. Dans ce silence soudain, les plumes de la flûte cessèrent de briller, plongeant la clairière dans une pénombre plus profonde. Les lutins se figèrent comme des statues.
- Tiens donc, lança le musicien d'une voix mélodieuse qui semblait résonner de plusieurs octaves à la fois, comme si plusieurs personnes parlaient en harmonie. Chaque mot était prononcé avec une précision théâtrale, presque moqueuse.
- Ma sonate du sommeil n'a pas fonctionné sur tout le monde, on dirait.
Il se leva avec une grâce féline, la flûte désormais inerte dans ses mains. Son masque de carnaval, orné de motifs dorés, reflétait la lumière de la lune d'une manière inquiétante.
- Une ménestrelle, poursuivit-il en observant Vahee. "Cela explique ta résistance. Quant à ton ami..." Il inclina la tête vers Seryatte. "Voilà qui est plus intriguant."
- Cette flûte n'est pas à vous, déclara Vahee d'une voix ferme malgré sa nervosité apparente.
Un rire mélodieux s'échappa de derrière le masque. "Oh ? Et qui es-tu pour juger de ce qui m'appartient ou non ?" Il fit tournoyer l'instrument entre ses doigts. "Les objets de pouvoir vont à ceux qui savent les utiliser, tu ne crois pas ?"
Il porta la flûte à ses lèvres, et instantanément, les plumes s'illuminèrent d'une lueur surnaturelle. "Laissez-moi vous montrer à quel point cet instrument m'a... choisi."
Le ménestrel abaissa sa flûte, et les lutins s'immobilisèrent instantanément, redevenant de simples poupées sans vie. Les plumes de l'instrument perdirent leur éclat dans l'obscurité.
- Voyons comment tu résistes à ceci... Il porta l'instrument à ses lèvres, entamant un air plus strident.
La première note de la flûte fut comme un coup de fouet. Les lutins sournois, jusqu'alors immobiles, se jetèrent sur eux avec une férocité décuplée. Leurs petites mains étaient devenues aussi tranchantes que des lames de rasoir.
Vahee porta instinctivement la main à sa besace où reposait Caps, mais s'arrêta net. "Non", murmura-t-elle, "il pourrait prendre le contrôle de toi aussi..."
Elle sortit son ocarina à la place. Seryatte n'eut pas le temps de réagir. Trois lutins lui entaillèrent les jambes, le faisant tomber à genoux. La douleur était vive, mais déjà ses blessures se refermaient. Il se releva avec un sourire confiant.
Le ménestrel répondit par une variation plus aiguë. Les plumes de sa flûte brillèrent d'un éclat presque aveuglant, et les lutins se mirent à tournoyer autour de Seryatte comme une tempête de lames vivantes. Des entailles apparaissaient sur tout son corps, mais se refermaient presque instantanément.
Vahee commença à jouer à son tour. Sa mélodie, plus douce mais tout aussi puissante, semblait perturber le contrôle du ménestrel sur ses créatures. Quelques lutins s'arrêtèrent, hésitants, comme tiraillés entre deux maîtres.
Le masqué abaissa sa flûte un instant. "Tu maîtrises l'art de l'animation," observa-t-il avant de reprendre un nouvel air mortel.
Les plumes s'illuminèrent d'une lueur écarlate, projetant des vagues de lumière tranchante. Les lutins, libérés de tout contrôle, restaient immobiles tandis que les lames spectrales déchiraient l'air autour de Seryatte. Son corps se couvrit d'entailles profondes qui, pour la première fois, mirent quelques secondes à se refermer.
Le ménestrel changea de mélodie. Les plumes prirent une teinte bleutée, et les lames de lumière s'évanouirent. À la place, les lutins s'animèrent à nouveau, dansant une valse mortelle autour de Seryatte. Leurs petites mains tranchantes le lacéraient de toutes parts.
- Continue d'avancer ! cria Vahee, sa propre musique tentant de perturber le contrôle du ménestrel.
Une nouvelle variation, et les plumes virèrent au vert émeraude. Les lutins redevinrent inertes, mais des lianes de lumière jaillirent de la flûte, tentant d'immobiliser Seryatte. Il les arracha une à une, ignorant la douleur qu'elles infligeaient à ses mains.
Chaque changement de mélodie apportait son lot de surprises : tantôt les lutins attaquaient en formation, tantôt des projectiles lumineux pleuvaient dans la clairière. Mais jamais deux effets ne se combinaient - chaque air était unique, exclusif, comme si la flûte ne pouvait canaliser qu'un type de magie à la fois.
Finalement, profitant d'un moment où le ménestrel passait d'une mélodie à l'autre, Seryatte bondit en avant. Ses mains agrippèrent la flûte, engageant une lutte féroce pour sa possession. Les plumes clignotaient frénétiquement, comme affolées par le conflit.
Un craquement sinistre résonna dans la nuit. Les plumes s'éteignirent brusquement tandis que l'instrument se brisait entre leurs mains. Le chaos s'empara des lutins - certains répondirent à la musique de Vahee, d'autres s'enfuirent dans les bois, plusieurs restèrent là, désorientés.
Seryatte s'écroula à genoux, son corps couvert de blessures qui, pour la première fois de sa vie, persistaient. Il observait avec inquiétude ses mains tremblantes, où des coupures refusaient de se refermer complètement.
C'est alors que le ciel commença à changer.
Un frisson parcourut la clairière. Quelque chose avait changé dans l'air - une tension électrique, à peine perceptible, qui faisait danser les cheveux de Vahee. Le ciel, jusqu'alors parsemé d'étoiles, commença à se troubler. Une tache sombre apparut au zénith, comme une goutte d'encre dans de l'eau claire.
Les nuages qui se formaient n'avaient rien de naturel - ils tourbillonnaient selon des motifs impossibles, défiant les vents nocturnes. La température chuta brutalement, l'air devenant lourd, chargé d'une énergie menaçante.
- Il va pleuvoir ? demanda naïvement Seryatte, levant les yeux vers le ciel tourmenté.
La masse nuageuse s'étendit rapidement, dévorant les étoiles une à une. Des éclairs silencieux dansaient entre les volutes noires, illuminant la clairière d'une lueur spectrale. L'herbe elle-même semblait frissonner sous leurs pieds, chargée d'électricité statique.
Une silhouette émergea des nuages, sa descente gracieuse contrastant avec la violence du ciel. Des voiles noirs l'enveloppaient, claquant dans le vent électrique comme des ailes de corbeau. Son visage, à moitié dissimulé par des bandages sombres, portait une cicatrice sous l'œil droit qui luisait d'un éclat métallique.
- Narsus ! s'exclama Seryatte en reconnaissant le mage de foudre.
Les éclairs qui dansaient sur sa peau n'étaient pas de simples arcs électriques - ils semblaient avoir une conscience propre, s'étirant dans l'air comme des serpents curieux. Chaque mouvement de ses mains laissait des traînées lumineuses, transformant l'atmosphère elle-même en une arme. L'électricité qui émanait de lui perturbait la magie ambiante - même l'ocarina de Vahee émettait un son légèrement grésillant.
Il atterrit sans bruit entre eux et le ménestrel masqué, qui n'avait pas bougé depuis la destruction de sa flûte. Les fragments de l'instrument gisaient dans l'herbe, leurs plumes désormais éteintes.
- Encore un artefact qui n'aurait pas dû exister, déclara Narsus en examinant les fragments de la flûte.
Des motifs runiques pulsaient faiblement sur la surface brisée. Ses yeux se plissèrent.
- C'est le troisième ce mois-ci, l'affaire semble plus préoccupante que je ne l'imaginais…
- Que se passe-t-il ? demanda Vahee.
Narsus ne répondit pas directement, se contentant de ramasser un fragment.
- Vous avez fait du bon travail, lança-t-il. Son ton était froid, presque absent.
Il se tourna vers le ménestrel qui se recroquevilla comme une petite souris sous son regard perçant. L'électricité dans l'air crépitait de plus en plus fort, faisant dresser les cheveux sur la nuque de Vahee.
- Vous allez venir avec moi. Nous avons beaucoup à discuter de l'origine de cet instrument.
Avant que quiconque puisse répondre, un éclair particulièrement violent illumina la clairière. Quand la lumière s'estompa, Narsus et le ménestrel avaient disparu. Seuls quelques lutins désorientés témoignaient encore des événements de la nuit.
Les nuages commencèrent à se disperser aussi rapidement qu'ils s'étaient formés, laissant réapparaître les étoiles une à une. L'air perdit sa charge électrique, redevenant doux et calme.
- Alors ça... murmura Vahee, "c'était Narsus ? Le célèbre mage d’Orphénia, j’ai conté plusieurs des ses aventures dans les tavernes mais je ne l’avais jamais vu en vrai. Je ne le pensais pas si... impressionnant."
Seryatte acquiesça, toujours à genoux. "Il fait toujours des entrées comme ça. On s'y habitue... enfin, presque."
Il grimaça en tentant de se relever. Ses blessures, bien que moins profondes maintenant, continuaient de le lancer désagréablement.
- Quelque chose ne va pas, murmura-t-il, fixant une coupure sur son bras qui refusait de disparaître complètement. "D'habitude, je ne garde jamais de marques..."
- La flûte, suggéra Vahee doucement. "comment pouvait-il l’avoir… nous nous étions assuré qu’elle soit remise aux habitants de Mistraleau."
Elle hésita un instant avant d'ajouter : "Je devrais peut-être aller vérifier que tout va bien là-bas..."
Puis après avoir repris ses esprits, elle aida Seryatte à se relever et le contempla avec un regard brillant d'admiration.
- Tu sais, dit-elle doucement, "j'ai rencontré beaucoup d'aventuriers qui se prétendent héros. Mais ce soir, j'ai vu un véritable héros au cœur pur. Quelqu'un qui s'est battu non pas pour la gloire, mais pour protéger les autres."
Elle sortit de sa besace un vieux luth usé. "C'était celui de mon maître", expliqua-t-elle en caressant le bois patiné. "Je ne l'utilise que rarement, mais il nous faut réveiller ces pauvres gens. Et peut-être..." Un sourire malicieux éclaira son visage. "Peut-être qu'ils devraient savoir qui les a sauvés."
Seryatte rougit légèrement. "Ce n'était pas grand-chose..."
- Au contraire, le coupa-t-elle. "Les vrais héros sont ceux qui ne se voient pas comme tels."
Ses doigts effleurèrent les cordes du luth, et une mélodie particulière s'éleva dans la nuit. Ce n'était pas un simple air - chaque note semblait contrer la magie soporifique qui persistait dans l'air. Les dormeurs commencèrent à remuer, sortant peu à peu de leur sommeil forcé.
Tandis que la musique dissipait les derniers effets de la sonate du sommeil, Vahee modifia subtilement sa mélodie. Les notes, tout en maintenant leur pouvoir éveillant, prirent un ton plus narratif.
- Écoutez, voyageurs, l'histoire de cette nuit extraordinaire, commença-t-elle alors que les premiers festivaliers ouvraient les yeux. "Écoutez le récit d'un héros qui, alors que vous dormiez tous, a affronté un sombre ménestrel et ses lutins sournois."
Les gens s'approchaient, encore somnolents mais intrigués. Vahee alternait entre le jeu du luth et son récit, tissant une histoire où la bravoure de Seryatte brillait comme une étoile dans la nuit. Elle conta comment il avait résisté aux assauts des lutins, comment il s'était relevé encore et encore malgré leurs lames acérées.
- Et voyez ! dit-elle en désignant Seryatte qui se tenait près d'elle, "Voici celui qui a sauvé vos biens et peut-être vos vies. Car qui sait ce que ces créatures auraient fait une fois leur méfait accompli ?"
La foule se tourna vers lui, remarquant ses vêtements déchirés et les cicatrices qui, étrangement, n'avaient pas encore disparu.
- Comment t'appelles-tu, héros ? demanda une femme dans la foule.
- Seryatte, répondit-il en rougissant légèrement. "De l'Auberge de la Lune."
- L'Auberge de la Lune ? Les murmures se répandirent dans la foule. "Je ne connais pas cette guilde..."
- Vous la connaîtrez désormais, reprit Vahee, ses doigts dansant sur les cordes. "Car en cette nuit de festival, Seryatte, mage de l'Auberge de la Lune, s'est dressé contre le mal quand tous dormaient. Retenez son nom, et celui de sa guilde, car je sens que leurs aventures ne font que commencer."
La foule buvait ses paroles, certains déjà en train de murmurer l'histoire à leurs voisins. C'est alors que des exclamations familières percèrent l'assemblée. Mini, Katalyne, Wiroh et Itachi se frayaient un chemin vers eux.
- On vous a cherchés partout ! s'exclama Mini. "On s'est réveillés entourés de gens qui parlaient d'un héros et de lutins sournois."
Vahee sourit doucement, rangeant son luth avec des gestes mesurés. L'histoire était lancée, son travail de conteuse était accompli... pour l'instant. Elle se pencha vers Seryatte, sa voix à peine plus qu'un murmure : "Les routes m'appellent."
- Tu reviendras ? demanda-t-il, alors que ses compagnons les rejoignaient.
- Les meilleures histoires méritent d'être contées plusieurs fois, n'est-ce pas ? répondit-elle avec un sourire énigmatique, avant de se fondre dans la foule comme une brise d'été.
Les jours suivants, elle chanta dans toutes les tavernes ou elle passait, l’incroyable histoire de Seryatte et du flutiste maudit : ce fier membre de l’auberge de la Lune au cœur pur.
Une semaine plus tard, dans la salle commune de l'auberge, Carra déposa devant eux le dernier numéro de la Gazette des Mages. "Regardez, on parle de nous".
Mini s'en empara aussitôt et fouilla dans les pages jusqu'à trouver un minuscule encart en bas d'une page :
‘L'Auberge de la Plume : des héros discrets… Une nouvelle guilde s'est fait remarquer lors du Festival des Guildes...’
"L'Auberge de la Plume ?!" s'indigna Mini, ses poings commençant à fumer. "Ils n'ont même pas pris la peine de vérifier notre nom !"
"Allons," sourit Carra avec bienveillance, "ce n'est pas pour ça qu'on fait ce qu'on fait, n'est-ce pas ?"
Le journal passa entre les mains de Wiroh qui fronça les sourcils en découvrant le titre principal : ‘PHÉNOMÈNES INEXPLIQUÉS : LA MAGIE ÉCHAPPE À TOUT CONTRÔLE - De mystérieux événements se multiplient à travers le royaume…’
Ses yeux parcoururent rapidement l'article. "Des vents violents brisant les toitures, des brumes continues dans les villages des montagnes…" Il leva les yeux vers les autres.
- Et bien nous aurons du pain sur la planche dans les mois à venir, tenta-t-il de relativiser, mais son regard croisa celui de Carra. Tout ceci n’était pas naturel et cachait quelque chose de plus sombre.
Seryatte, assis près de la fenêtre, observait la fine cicatrice sur son bras - la première de sa vie qui n'avait pas totalement disparu. Dans ses mains, il tenait une lettre de Vahee :
"Mon ami,
Je n'oublierai jamais notre rencontre. Je me rends à Mistraleau pour voir si les habitants ont besoin de mon aide pour contrer les terribles vents de la région, maintenant qu'ils n'ont plus la flûte. J'espère un jour te revoir et qui sait peut-être même prochainement. Il n'est pas improbable qu'une ménestrelle puisse venir conter quelques belles aventures dans votre auberge. En attendant, je continue à conter votre histoire - celle d'un héros au cœur pur et de sa guilde fabuleuse.
Prends soin de toi,
Vahee"
P.S : Caps te fait dire que tu restes un benêt, mais un benêt courageux."
Seryatte replia doucement la lettre, un sourire aux lèvres. Le silence qui régnait dans l'auberge n'était pas pesant, mais empli de cette chaleur particulière des moments où les mots ne sont plus nécessaires.
Carra resta un moment debout, contemplant ses protégés avec une fierté qu'il ne cherchait plus à dissimuler. "Il y a quelques mois à peine, nous n'étions qu'une simple auberge sur une colline. Regardez-nous aujourd'hui... Certes, on nous mentionne dans la gazette, mais ce n’est qu’un détail. "
Il balaya du regard chaque membre de sa famille. "Ce qui compte, c'est ce que nous sommes devenus. Une famille qui s'agrandit, comme avec Sailor qui apporte sa douceur à notre foyer, ou Wyw qui représente notre volonté de transmettre. Des amis fidèles, comme les wapins qui nous font confiance ou les habitants de Blécharmant qu’on a pu aider alors que personne n’aurait couru un tel risque. Une guilde qui aide sans compter, qui voit la valeur de chaque être." "Cette reconnaissance est méritée," poursuivit-il, "mais n'oubliez jamais pourquoi vous êtes devenus aventuriers. Ce n'est pas pour la gloire ou les richesses..."
Mini se leva et s'approcha de la fenêtre, observant le lierre devenu entièrement fleuri avec le temps que Sailor avait fait pousser sur les murs de l'auberge. "Au début, je pensais que devenir une grande guilde signifiait être reconnu, avoir son nom partout..." Elle se tourna vers ses compagnons, un sourire chaleureux aux lèvres. "Mais finalement, on a créé quelque chose de bien plus précieux qu'une simple réputation."
L'Auberge de la Lune n'était peut-être pas encore au panthéon des guildes légendaires et très certainement loin d'y parvenir, mais leur histoire était en marche. Et quelque part sur les routes du royaume, une ménestrelle rousse la racontait, tissant fil après fil la légende qui commençait à naître.

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