Chapitre 30 - Vendredi 10 avril

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Le silence des oranges

Dans le silence des oranges, j’envoie quelques mots sucrés à Nora. Il est tôt, elle n’est pas encore partie pour sa dernière journée de travail. Elle me reviendra ce soir. J’ai hâte et je l’embrasse. Il y a un cœur enfantin sur WhatsApp, c’est l’heure pleine des cafés crèmes.

Je remonte le fil de nos conversations. Mon doigt glisse longtemps avant d’atteindre le sommet. C’était le 6 décembre, il y a quatre mois. Nos messages sont le jus de tout ce que nous sommes. Timides, écorchés, romantiques, parfois drôles et d’autres fois distants. Il y a l’optimisme qui cache nos blessures, de l’espoir et des crevasses. Dès nos premiers mots, elle a su qui j’étais. À croire qu’elle entendait ma voix éraillée quand elle me lisait. Ses pouvoirs chamaniques sont assez vertigineux. Moi j’ai capté son passé dans son regard, sur ses photos de profil. C’était plus facile à voir.

Toujours est-il que quatre mois ce n’est rien vu mon CV. Je ne suis pas vraiment croyant, mais les anges existent. Aucun doute. Elle m’a sauvé tout simplement. Pourtant ses ailes sont du papier de soie, Nora oscille au moindre coup de vent. Bénis soient Éole et les algorithmes.

En attendant la mère, voici la fille qui clôt le spleen des doigts qui collent. Je termine d’éplucher l’orange que je dépose dans le bol du mixer. J’y ajoute quelques fraises, une pomme et du lait d’amande comme ses yeux. Vroummmmmm...

Éva est contente, je n’ai pas mis de betterave ni de carotte comme maman. C’est délicieux.

Et puis nous attendons son retour, elle et moi. Dans nos silences et dans nos rires, dans la cuisine et la piscine. L’eau est un peu plus chaude avec la bâche à bulles. Vingt-trois degrés, c’est presque tiède. J’accompagne Éva pendant vingt minutes et me sèche plus vite qu’il m’a fallu de temps pour entrer dans l’eau. Elle est plus endurante que moi. Elle cherche des poissons au fond de la piscine avec un masque Décathlon. Il sert aussi à cela. Robin glisse une tête à travers la porte. Il irait bien tâter l’eau, mais dans une tenue digne. Pas comme sa sœur. Bref, il attend aussi le retour de sa mère, les liens textiles ne sont pas rompus.

Son avion a atterri à l’heure. Aucun bouchon dans le ciel planétaire. Les riverains des aéroports peuvent enfin manger dehors. Elle sera là dans une heure et demie. Nous mangeons sans elle dans ce salon trop grand pour trois.

La télé nous parle de plateau, enfin peut-être. On ne sait pas vraiment. Le déconfinement n’est pas pour demain. Il y a encore de la place pour s’aimer et il reste un peu de smoothie au frigo.

Elle crie « Maman ! » comme toutes les petites filles du monde. Elle l’embrasse comme toutes les mamans devraient faire. Robin ne crie pas comme tout ado qui se respecte. Je la regarde comme tous les amants de cette pièce. Ni le travail ni le voyage ne l’ont enlaidie. Même avec une valise à la main, elle ressemble à cette esquisse de Toulouse Lautrec, « Femme qui tire son bas ». Un éléphant au bas de soie. Terriblement érotique. Qu’ai-je bien pu faire pour mériter ça. Ça restera à jamais la plus grande énigme de mon existence, moi qui ne suis ni peintre ni modèle.

Je sors un peu de fromage, un fruit et un verre de vin. Ça lui suffit. Elle me parle de Paris, parce qu’il le faut bien. Je lui parle des enfants et de la piscine. Je l’embrasse dans le cou et son parfum me prend la main. Nora est revenue.

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