Chapitre 60 - Dimanche 10 mai

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Ménages

Il faut attendre que la maison se réveille, qu’elle se soit bien ébrouée pour que la poussière retombe avant de donner le premier coup de balai. Alors j’ai du temps pour moi, je profite de la cuisine chassée de ses mouches. La lumière blanche agresse un peu les yeux, les chaises également ne sont pas très confortables. Ça oblige à écrire vite, l’inconfort vous donne souvent un coup de main. Le plus triste dans ce décor si familier, c’est la colline assaillie par la brume. Il a plu, il va repleuvoir, alors inutile d’espérer la voir aujourd’hui. J’aurais bien voulu lui dire au revoir, on verra ça demain. 

Vers neuf heures, j’entends des jurons. Le passage par le jardin pour regagner le rez-de-chaussée est propice à cet exercice, on laisse les mauvaises ondes dehors. Elles entrent en souriant, bien contentes de se retrouver au chaud. 

- Bonjour, me dit Éva toute pimpante. 

- Bonjour ma belle. 

J’ai le droit à un bisou, puis elle s’engouffre dans le placard du petit déjeuner. 

- Bonjour toi, glisse Nora tout bas à mon oreille. 

Son baiser est plus humide, un petit sucre dans mon café noir.

Je me lève pour mettre en route la bouilloire, elles s’installent tranquillement dos à la fenêtre. Elles redonnent un peu de chaleur à la lumière, à la louche on doit être entre deux mille ou trois mille kelvins. Nous planifions notre journée de ménage dans la bonne humeur à coup de « qui fait quoi », dans nos plans pas de Robin. 

Une heure plus tard, je ne rigole plus. Il pleut et j’ai écopé de la partie extérieure. Rien n’est très lourd, mais ça mouille quand même. Barbecue, salon de jardin, parasols, chaises, tables, transat... c’est Jardiland dans un garage. Il faut aussi enlever au préalable les draps qui y séchaient, et leur trouver un nouveau point de chute. On ne fait que déplacer le bazar d’une pièce à l’autre. Le salon ressemble à une teinturerie avec les draps étendus un peu partout. Mieux vaut s’en occuper en dernier, de toute manière les filles sont à l’étage. 

En fin de matinée, elles redescendent avec aspirateur, balais, seaux et serpillières. Dehors il ne reste que la table de ping-pong et la piscine solidement bâchée. J’ai même eu le temps de faire la salle de bain du rez-de-chaussée. 

Le salon étant impraticable, nous nous retrouvons désœuvrés dans la cuisine. C’est l’arrière-salle des domestiques. On allume la musique, on sort les restes sur la table. Robin vient nous rejoindre et pousse sa sœur pour y placer son saladier de céréales. Je jette une cacahuète au visage d’Éva qui réplique par un lancer de Curly. Il atterrit dans les cheveux de sa mère. Elle s’en saisit, nouveau jet de projectiles. Robin est la victime collatérale. Pour des raisons propres à la géographie des lieux, il s’allie à sa sœur. Vingt secondes plus tard, des matières plus ou moins comestibles prennent des trajectoires paraboliques. Les tirs se tendent, les têtes se baissent, se relèvent. La Guerre des boutons dans douze mètres carrés. Il y a toujours un dernier cri avant de signer l’armistice. C’est un verre de jus d’orange qui vient s’échouer sur mon visage juvénile. Pouce. On a bien rigolé, la cuisine c’est Waterloo sans l’anglais, moins chic. Vaincu, je m’exile à Sainte-Hélène le temps de prendre une douche. 

À ma sortie, tout le monde a retrouvé sa dignité. On enlève le linge du salon pour le déplacer dans les chambres, on réhabilite la cuisine, on termine le déjeuner, on est bien. 

Le puzzle a pris forme, aux trois quarts. On devine clairement les yeux du loup, jaunes et obsédants. Il a les oreilles dressées, un museau fin et allongé. Un loup quoi ! Il manque une partie du pelage et de la végétation ; trop de dégradés de gris, trop de nuances de vert, trop de confusion au bout des doigts. Le loup aux abois rejoint la boîte. J’essaie tant bien que mal de conserver une partie du puzzle en le découpant en quatre parties égales. Le voyage se chargera de tout pulvériser, mais je n’en prends pas la responsabilité. Nora range ses dossiers et réhousse son ordinateur. Il y a encore des babioles qui traînent et du linge plié à mettre dans les valises. Toutes mes affaires sont restées dans la chambre du fond, bien que je n’y ai plus dormi depuis plusieurs semaines maintenant. Je mets de côté les sous-vêtements et un tee-shirt pour demain et ferme la valise. Dans le coffre de la voiture, il y a quelques toiles d’araignée. Je vais probablement ramener des arachnides à Paris, mais après tout c’est un souvenir comme un autre. 

La maison est prête à vivre son reconfinement, loin des hommes et des cris. Elle respire une dernière fois le bruit de nos pas et de nos rires, elle les expulsera cet été. 

Ultime apéro, il reste un peu de Chablis. Nous trinquons au déconfinement, mais le regard est un peu fuyant. Éva ne veut pas rentrer malgré ses copines qui lui manquent. Elle colle Nora, j’ai peur que ça ne soit pas suffisant. De toute façon, elle ira où elle sera. C’est ainsi que les petites filles vivent. 

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