Chapitre 83 – Mardi 2 juin

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Deux autres !

Il y en a de la misère la nuit. À bout pourtant qu’elle nous vise. S’il n’y avait que moi, je dormirais le jour. C’est plus reposant la sieste, ce n’est que de la digestion. Après quelques côtelettes et un peu de vin, il ne reste que de la fatigue. 

Là, il est trop tôt. Je tire mon chariot au fond de la mine sur des rails, sans logique aucune. Tout s’enchevêtre dans un torrent de fer et pas de plan pour s’en sortir. Je tourne et retourne dans tous les sens, reviens sans cesse à mon point de départ. Pas moyen de dormir. Évidemment, l’horloge s’en cogne pas mal de mes déboires. Deux heures, trois heures et toujours pas de chef de gare. Je retire mon bleu de travail et finis à poil sur la couette. Au moins le froid, ça occupe autrement l’esprit, du concret à la petite semaine. Et c’est comme ça, pantin grelottant, que je trouve enfin de la place pour y glisser un sommeil d’hiver. 

J’arrive à toucher huit heures avec une gueule de chiffon. J’évite le miroir et tous les reflets coquins qui se cachent aux fenêtres. Dehors il y a du bruit de labeur, le chantier a repris de plus belle. Pas moyen de déjeuner tranquille, faut pas traîner. La salle de bain est un refuge temporaire, inutile de s’y attarder des heures. Je sors quelques minutes dans le jardin, je siffle le piaf, sait-on jamais ? Pas de réponse. Je sens bien que, si je ne m’occupe pas un peu, ma semaine sur deux va vite compter double. On a tôt fait de se coller au vide, de s’oublier étrangement quand on est seul. Tout est fatigue, et à l’arrivée, tout est interdit. Comment fait-elle, Nora, pour s’en sortir de cette vie de drapeau, attaché à un poteau, battu sans cesse par le vent, mais jamais vraiment libre ? J’essaye de me convaincre que je finirai bien un jour par la descendre de ce mât. Fuir, encore fuir. 

J’avale un café et pars au magasin de bricolage, papier peint versus peinture, c’est l’heure du choix. La peinture, c’est mieux. Aucun débat, mais encore faut-il avoir des murs qui s’y prêtent. Ça signifie enduit et tout le toutim. Une affaire bien déraisonnable au vu de mon curriculum vitae. Le papier peint c’est cheap et rapide. C’est tout moi. Nora préfère la peinture. Je l’ai noté lors de notre conversation. Va pour la peinture ! Oui, mais Nora n’est pas là, alors... Et si justement elle arrive, comme ça, par enchantement ! Me voici errant, du rayon papier peint à celui de peinture, cherchant que l’un ou l’autre me convainque définitivement. Par hasard, je passe devant un lot de bombes de peinture, et j’ai soudain mon idée conne que j’affectionne  particulièrement. J’en ramasse cinq au passage, file en caisse et remets à plus tard mon choix cornélien. 

À la maison, j’allume aussitôt l’ordinateur à la recherche de mon modèle. Cinq minutes me suffisent, j’imprime ma vigoureuse entreprise. Je cherche frénétiquement une craie dans la trousse d’Hugo, puis ricane bêtement en traçant les premiers traits sur de vieux cartons. Quelques coups de cutter et enfin je les assemble. Mon pochoir est prêt. 

Dans la Grotte aux Pirates, j’avais vu petit, cette fois je vois grand et en couleur. De l’orange, du rouge et du blanc. L’éléphant me tournait le dos, maintenant il me fait face. C’est fait, j’ai tatoué Nora sur le mur, un beau graffiti de presque un mètre de haut. Je m’assois sur les marches du jardin. Une cigarette à la main, j’admire mon œuvre, pas mécontent de ma connerie. C’est précisément à ce moment que Manon ouvre le portail de la maison. Je crois que j’ai choisi l’emplacement idéal pour exposer, c’est la première chose qu’elle voit. Elle ne fait pas le rapprochement avec Nora, mais qui le ferait, après tout il n’y avait qu’elle et moi dans ce rêve où elle m’est apparue sous le trait d’un éléphant. Par contre, elle voit bien que son père a parfois des idées vraiment étranges, un môme tombé du ciel. Moi, je l’aime bien cet enfant qui me tient la main, qui rigole de moi et de mes efforts inutiles pour devenir quelqu’un de respectable. Les faux semblants, la comédie humaine, la pudeur bourgeoise, je ne sais pas faire. C’est causes perdues, on n’est jamais que le début des choses. 

- Ça va ma chérie ?

- Oui et toi ? Tu t’amuses bien ? 

- Ça fait longtemps que ça me trotte dans la tête de faire quelque chose de ce mur. Tu le trouves comment ? 

- J’aime bien. Pourquoi un éléphant ? 

- Je ne sais pas, ils m’ont toujours fasciné les éléphants. Je compte sur toi pour continuer à égayer ce mur. Il est assez grand pour que chacun y laisse sa trace. Je suis sûr que ça va amuser tes frères. 

- Là, j’ai trop de travail, mais oui, quand j’aurai un peu de temps. 

Nous continuons de discuter avant qu’elle ne monte. Elle me parle de son week-end avec ses frères et sa mère. Un petit peu. Elle sait que j’ai besoin de faire le vide de ce côté des choses. Je lui parle de Nora et d’Éva, de leurs venues, de ces morceaux de vie avec mon admirable, de mon envie d’y croire. Je ne lui parle pas de ma peine, de ce chardon qui gît encore sous mon épiderme. Pas besoin, Manon le voit. 

- Et l’oiseau, il est où l’oiseau ? me dit-elle soudainement en regardant la cage de fortune, grande ouverte. 

- Il s’est envolé hier, aucune trace de sa présence depuis. 

- Mince. 

- Éva est comme toi. Elle était triste de ne pas le voir revenir. 

- Il reviendra peut-être. 

- C’est ce que je lui ai dit. On verra bien. Tu restes ici pour la semaine ? 

- Non, Maman voulait que je reste à l’appartement. Je dois aller avec elle choisir le carrelage. Je repars cet après-midi. Ça va aller ? 

- Oui, ne t’inquiète pas. Va bosser. 

Manon me quitte sur le pas de la porte. Je reste encore quelques minutes en compagnie de mon éléphant, seul, suffisamment pour entendre mon cœur battre à petite allure bien régulière. Cette petite musique, elle ne dure pas longtemps. Le chantier d’à côté me réserve inlassablement un coup tordu, sorti de nulle part. Il y a toujours un truc qui s’écrase à grand fracas, comme si la maison du voisin était toujours debout et n’en finissait plus de tomber, elle se rappelle à vous comme un fantôme alors qu’elle a disparu depuis longtemps maintenant. J’adoucis la fureur en rentrant mes oreilles dans la maison. En haut, j’entends la musique de Manon, chacun son stratagème pour oublier le bruit. 

L’après-midi est un long monologue sans intérêt. Je dépose Manon chez sa mère en fin de journée, et termine mon trajet à la terrasse d’un café où m’attend Stéphane, lui aussi de retour. Cela fait presque trois mois que j’attends, avec impatience, la réouverture des cafés et des restaurants. Nous participons fièrement à cette petite Libération. Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. 

- Patron, deux autres ! 

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