Epilogue
Le salon de l’agriculture est le rendez-vous des petits blancs. Des types capables de s’extasier devant la taille d’une vache, ou qui achètent leur vin en vrac pour faire des économies. L’électorat auquel nos princes sont parfois bien obligés de se mêler en se pinçant le nez, ricanant in petto de sa naïveté, dont ils tirent pourtant des revenus confortables.
Il y avait là moultes familles en survêtements fluos, qui avaient docilement garé leur camping-car en périphérie avant de s’entasser dans les tramways ; ça sentait follement le périurbain, avec ses relents de ronds-points et de lotissements : et moi, qu’est-ce que je foutais là ?
Il se trouve qu’une rombière avait perdu son chat, un angora au pedigree exceptionnel, et qu’elle croyait dur comme fer qu’un gang asiatique s’en était emparé afin de le cloner. Voilà pourquoi je traînais ma savate au rayon des félins, à l’affût d’une piste ou, au moins, d’une idée.
Grâce à Dave, j’avais obtenu une entrée gratuite avec un coupon pour déjeuner au restaurant du pavillon 3. C’était une journaliste de France 3, une « connaissance » dont on ne saura jamais sur quel plan elle se situait, qui la lui avait refilée ; elle avait mieux à faire que de se mêler aux bouseux, car notre jet set médiatique ne tolère ce genre de mixité sociale que lorsque c’est indispensable.
Après une pitance médiocre, j’errai dans le pavillon 2.2, l’Odyssée végétale, comptant rejoindre par une trajectoire oblique le but de ma visite : l’animalerie du pavillon 5.1.
On se faisait harponner par des mickeys en forme de poireau ou de citrouille qui nous distribuaient des dépliants ; il fallait slalomer entre des bacs de luzerne et des tournesols géants ; on passait sous des tonnelles luxuriantes qui dégorgeaient d’énormes poires. Entre deux champs de maïs qu’on aurait dit en plastique tant il était lustré, des écrans tactiles proposaient des animations interactives aussi didactiques qu’assommantes.
Au détour d’un carré de cucurbitacées obèses – courgettes, potimarrons, butter squashs – dont les fleurs semblaient sorties d’un Van Gogh, j’avisai une gloriette en forme de pagode, d’autant plus incongrue dans ce temple du protectionnisme qu’elle abritait un syndicat d’exploitants chinois. Il y avait là des jeunes femmes à la silhouette élancée, impeccablement maquillées derrière leurs lunettes de diplômées et moulées dans de stricts tailleurs gris : compétence et séduction.
-- Henri !
Je ne suis pas émotif mais j’ai eu un coup au cœur. Depuis mon retour je pensais à elle tous les jours : encore un coup de ce foutu haplogroupe… D’autant qu’il y avait pas mal de chances qu’elle fût morte.
-- Je suis venue présenter nos nouvelles variétés de mûrier ! J’ai passé mon week-end à discuter avec des gens de l’INRA, d’Eurochrysalide… Ils sont très intéressés. Je pense repartir avec quelques contrats pour Monsieur Zhang. Je termine à dix-huit heures. On prend un verre ?
Attablés dans cette brasserie banale de la porte de Versailles, je ne pouvais croire que c’était ce même corps auquel, six mois auparavant, j’arrachai des cris de jouissance, mes ongles enfoncés dans ses fesses striées de griffures, nos chairs mouchetées de mordons. Si je n’avais fait que redevenir moi-même, Kamila la plus belle salope du 49er s’était métamorphosée sans douleur en jeune ingénieur agronome sérieuse et posée, elle avait bazardé sa vie de putain dont elle ne gardait pas plus de traces qu’un papillon de son passé de bombyx.
-- Quand les gardes-côtes ont vérifié nos passeports, je pouvais me libérer en le dénonçant. Je n’en ai rien fait. Je savais que si je ne me laissais pas emmener par lui, je finirais mes jours au 49er. Je ne savais pas à quelle sauce il allait me manger – j’ignorais tout alors de ce qu’il avait fait à Brenda – mais s’il m’emmenait au bout du monde, ce n’était pas simplement pour me sauter. On a mis un mois à traverser l’Océan Indien – trois tempêtes, tout de même. Je me souviens encore des armadas de cargos, dans le détroit de Malacca : ce monde industrieux qui allait être le mien. A Port Klang, Jean-Louis m’a remis en mains propres, si l’on peut dire, à Monsieur Zhang. J’ai tout de suite signé. Je me suis retrouvée dans un bungalow humide et solitaire, en bordure de la plantation que je supervisais. J’évitais les bars, je ne voulais pas retomber dans…tout cela. Heureusement que mon job comportait un volet public relations. C’est dans un salon comme celui-ci que j’ai rencontré Nigel, mon mari. Australien. Il bosse dans les travaux publics. Un type sérieux, dans le genre de ceux qui viennent s’offrir des parenthèses récréatives au 49er : les seuls écarts qu’ils se permettent, car ils veulent préserver leur famille… Nigel n’a fait aucune difficulté pour adopter ma fille, si un jour il allait s’amuser dans un endroit comme le Dana, qui serais-je pour lui en vouloir ?
Quant au Voyageur, on ne l’a jamais revu. La légende prétend qu’il s’est perdu en mer, quelque part entre les Célèbes et la mer de Banda. Parfois, des morceaux de planche polis par l’écume s’échouent dans le port de Macassar…

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