Jour de marché
Anne-Lise traversa la rue d’un pas vif. Un camion passa en trombe derrière elle. Il manqua de l’éclabousser en roulant dans une flaque d’eau. Et de tâcher son superbe manteau en cuir.
On était samedi, jour de marché, dans la petite ville de Saint-Simeon. L’automne était déjà là et un vent glacial l’accompagnait. La pluie qui était tombé dans la nuit avait rendu les trottoirs extrêmement glissant.
Ce n’était pas un jour à mettre le nez dehors. La jeune femme resserra sa prise autour de son panier. De nos jours, il y avait tellement de voleurs qui profitait des marchés pour se remplir les poches. Elle reboutonna son manteau pour se protéger du froid et continua son chemin.
Anne-Lise était pressé. Elle avait un ragoût à préparer pour le déjeuner de ces hommes. Et, c’était bien connu, le ragoût était un plat qui prenait du temps à préparer.
Son mari et son fils travaillaient tout deux dans le métier du bâtiment. Et lorsqu’ils rentraient à la maison, mieux valait que le repas soit près.
La jeune femme s’arrêta devant un étalage de légumes. Les bruits autour d’elle l’agaçait. Dieu sait qu'elle avait une sainte horreur de la foule. Tous ces énergumènes qui criaient comme s’ils étaient à un concert de rock !
- Qu’est que se s’ra pour vous ma p’tite dame ?
Anne-Lise releva la tête de l’étalage. Le marchand de légumes la regardait avec son air bourru des mauvais jours.
- Comme d’habitude, Monsieur Durand, répondit la jeune femme d’un ton pincé. Cinq carottes, deux navets, six pomme de terre, deux cent grammes de petits pois et autant de haricots verts.
Le marchand se dépêcha de peser les aliments. Mieux valait se dépêcher avec Madame Létretat. Plus vite elle sera partit et mieux se serait. Il mit les légumes dans une poche et la tandis à sa cliente.
- Sa f’ra vingt cinq euros M’dame Létretat, dit-il en replaçant une étiquette.
Anne-Lise lui lança un regard perçant.
- Vous vous moquez de moi ? s’insurgea-t-elle. Vingt cinq euros ? La semaine dernière, c’était vingt euros !
Le marchand passa un coup de chiffon sur la balance. Avec cette pluie, elle était trempée.
- Les prix ont augmenter ma p’tite dame, se justifia-t-il. Le prix, c’est le prix !
- Je refuse de payer vingt cinq euros pour ça, lança-t-elle. Se sera vingt euros, exigea-t-elle.
Monsieur Durand fronça ses épais sourcils.
- Je f’rais pas d’exception m’dame Létretat. C’est l’même prix au kilo pour tout l’monde.
- C’est se que l’on va voir ! répliqua Anne-Lise.
La jeune femme était bien décidée à en découdre. Vingt cinq euros, c’était bien trop cher ! Jamais elle ne payerait ce prix là. Et elle était bien décidé à le faire céder.
- Et qu’est ce que vous compter faire ? Me jeter un navet à la tête ? Grogna-t-il.
Anne-Lise prit un air outré.
- Je ne m’abaisserait jamais à faire une telle chose. C’est tout bonnement absurde ! Non, je me
contenterais de... marchander, dit-elle en souriant.
C’était un sourire qui ne présageait rien de bon. Sa cliente était la personne la plus influente de leur village. Elle pouvait tout aussi bien redoré une réputation que la détruire.
- Comment expliquer vous que le prix est subitement augmenter en l’espace d’une semaine ? Demanda-t-elle d’une voix agacée.
- L’prix des pesticides à grimper en flèche, expliqua-t-il. Pour les payez, faut augmenter l’prix.
La jeune femme haussa un sourcil.
- Mais si vous faites une réduction pour l’une de vos plus fidèle cliente, cela ne se remarquera pas, attaqua-t-elle. Réfléchissez. Si vous augmentez encore les prix, vous perdrez une cliente. Je pourrais très bien aller voir l’un de vos concurrents...
Monsieur Durand haussa ses larges épaules.
- Se s’rait qu’une seule cliente, ma p’tite dame, pas d’quoi fouetter un chat, dit-il.
Anne-Lise fit une grimace. Il était coriace. Un jeu de regard s’installa entre eux. Elle essayait de l’intimider et de chercher à le faire céder. Elle pouvait très bien être terrifiante quand elle le désirait.
Lui restait de marbre, à la fixer comme si ne rien n’était.
Cela dura au moins une bonne dizaine de minutes. Des villageois s’étaient arrêtés devant l’étalage pour savoir qui allait l’emporté.
La réputation d’Anne-Lise n’était plus à faire dans le village. Monsieur Durand risquait for d’en faire les frais.
- C’est toujours non, m’dame Létretat, lança enfin le marchand.
Anne-Lise jeta un coup d’œil autour d’elle. Ses fichus curieux ne pouvaient pas aller voir ailleurs si elle y était ? En plus, elle était pressé. Elle avait déjà perdue assez de temps. Elle allait devoir passer à la manière forte.
- Et si vous perdiez votre réputation,tiendriez vous le même discours ? asséna-t-elle. Voulez-vous prendre le risque de perdre tous vos clients ?
Ce n’était pas la première fois qu’elle menaçait une personne de détruire sa réputation. Si elle le voulait, elle pouvait ruiné et discrédité le village entier. Mieux valait se tenir éloigner d’elle et ne pas lui causer d’ennuis.
Monsieur Durand devint blanc comme un linge. Si elle faisait ça, c’était la faillite assuré !
- Très... Très bien m’dame Létretat, énonça-t-il d’une voix tremblante. Vingt... vingt euros s’il vous plaît.
Anne-Lise prit un air satisfait. Elle obtenait toujours se qu’elle voulait. Elle s’empara de son porte-monnaie et paya les vingt euros. Elle salua les villageois et le pauvre marchand d’un hochement sec de la tête et s’éloigna fièrement.
Le son de ses talons s’arrêta brusquement à quelques pas de l’entrée du marché couvert.
Des cris et des vociférations se firent alors entendre. Un chauffard avait arrosé son superbe manteau en cuir en roulant dans une flaque d’eau. La jeune femme était complètement trempé et son manteau était bon à passer à la machine.
Elle pesta contre ce satané chauffard qui avait du avoir son permit dans des montagnes russes en tentant d’essorer l’eau de son vêtement. Temps pis pour la viande qu’elle devait encore acheté. Elle reviendrait plus tard. Elle quitta ensuite le marché en faisant des petits pas furieux, sous les rires discrets des villageois.

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