Chapitre 1 - Point zéro

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Le réveil ne fut ni brutal ni confus. Il s’imposa comme une évidence silencieuse, une remontée progressive vers une conscience déjà installée ailleurs. Svet Tlana ouvrit les yeux sans sursaut, comme si son corps avait simplement changé de position dans un espace qu’il ne reconnaissait pas encore. Il resta immobile quelques secondes, laissant ses sens reprendre leur place, non pas pour se rassurer, mais pour établir un premier contact avec ce qui l’entourait.

Le ciel occupait une part excessive de son champ de vision. Non pas par son immensité, mais par sa proximité. Une surface pâle, marquée de reliefs trop nets pour être naturels, semblait suspendue au-dessus du monde avec une précision dérangeante. Elle n’éclairait pas réellement, mais imposait sa présence, comme une masse qui aurait décidé de rester là sans explication. Il la fixa sans chercher à l’interpréter immédiatement, conscient que toute conclusion hâtive serait inutile.

Il inspira lentement. L’air pénétra en lui avec une densité inhabituelle, une consistance presque tangible qui se déposait dans la poitrine au lieu de simplement la traverser. Il retint un instant cette sensation, la comparant mentalement à ce qu’il connaissait, à ce qu’il avait déjà respiré, à ce qu’il pouvait nommer. Rien ne correspondait. Ce n’était pas une variation. C’était une autre norme.

Ses doigts se refermèrent légèrement contre le sol. La chaleur qu’il ressentit ne provenait pas d’une source identifiable. Elle était stable, continue, comme si la matière elle-même produisait sa propre énergie sans dépendre d’un environnement extérieur. Il pressa davantage, testant la résistance, la texture, l’adhérence. Tout répondit avec une précision constante, sans variation, sans défaut.

Il se redressa lentement, passant d’abord sur ses coudes, puis sur ses mains, avant de ramener son corps à la verticale. Aucun vertige. Aucun trouble. Son corps fonctionnait parfaitement. Trop parfaitement. Comme si rien n’avait été interrompu, comme si la transition qui l’avait amené ici n’avait laissé aucune trace mesurable.

Son regard balaya l’horizon.

Ce ne fut pas un paysage qui s’offrit à lui, mais une continuité de formes qui refusaient de se fixer. Des masses s’élevaient, disparaissaient, se prolongeaient sans rupture nette. Aucune ligne claire, aucun point d’ancrage évident. Le monde ne se présentait pas comme un décor, mais comme un ensemble en cours de définition, un équilibre en perpétuel ajustement.

Puis il la vit.

La structure.

Elle se dressait à une distance qu’il ne parvint pas à évaluer. Une construction verticale, fine en apparence, mais d’une complexité qui défiait toute lecture rapide. Des arches s’emboîtaient dans des prolongements irréguliers, des volumes semblaient se répéter sans jamais se reproduire exactement. Rien n’était parfaitement symétrique, rien n’était totalement chaotique. L’ensemble tenait, mais selon une logique qui lui échappait encore.

Il plissa légèrement les yeux, cherchant à recalibrer sa perception. Réflexe immédiat, presque instinctif. Estimer les proportions, identifier les points fixes, reconstruire un référentiel. Aucune de ces méthodes ne produisit un résultat stable. La structure semblait se réorganiser à mesure qu’il la regardait, non pas en changeant réellement de forme, mais en déplaçant l’attention qu’elle exigeait.

Il détourna brièvement le regard, non par crainte, mais pour éviter une saturation inutile. Son attention glissa alors vers le sol, puis vers les zones périphériques, cherchant des éléments plus simples, plus lisibles. C’est à ce moment-là qu’il perçut une autre anomalie.

Rien n’était totalement immobile.

Ce n’était pas un mouvement visible, ni même identifiable. Plutôt une sensation persistante, comme si chaque élément, aussi stable paraisse-t-il, participait à une dérive lente, continue, impossible à mesurer. Un monde maintenu en équilibre, mais jamais figé.

Il fit un premier pas.

Le sol répondit immédiatement, avec la même constance que précédemment.

Il en fit un second.

Et cette fois, quelque chose changea.

Pas devant lui.

Derrière.

La modification fut nette, sans transition perceptible. Une altération dans l’agencement de l’espace qu’il venait de quitter. Il se retourna lentement, le corps encore orienté vers l’avant, comme pour retarder la confirmation.

Le paysage n’était plus le même.

Les volumes s’étaient déplacés, certaines masses avaient disparu, d’autres occupaient désormais l’espace avec une cohérence nouvelle. Rien ne criait l’anomalie. Rien ne semblait déplacé. Et pourtant, tout avait changé.

Il resta immobile, analysant.

Son esprit chercha des correspondances, des modèles connus, des phénomènes répertoriés. Aucune grille de lecture ne s’imposa. Ce qu’il observait ne relevait ni d’un dysfonctionnement, ni d’une illusion. C’était une règle. Une règle qu’il ne comprenait pas encore.

Son regard se posa à nouveau sur la structure lointaine.

Puis sur ses mains.

Puis sur l’horizon.

L’ordre des priorités s’installa sans qu’il ait besoin de le formuler.

Comprendre. Localiser. Évaluer.

Et surtout, ne pas se disperser.

Une pensée simple traversa son esprit, sans émotion, sans panique.

Il devait trouver son vaisseau.

Non pas pour fuir.

Mais pour retrouver un point fixe.

Un repère.

Quelque chose qui, dans ce monde où tout semblait se déplacer, resterait identique d’un instant à l’autre.

Il fit un troisième pas.

Et cette fois, il n’attendit pas que le monde lui réponde.

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