Chp 5 - Śimrod 

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Śimrod posa le pied sur les quais de Tyr-as-lyn.

La lumière, d’abord, le frappa de plein fouet, le forçant à cligner des yeux. Elle ne tombait pas du ciel : elle semblait émaner de la cité elle-même. Les tours élancées, veinées de runes anciennes, captaient l’aube poudrée et la renvoyaient en éclats pâles, presque irréels. Des ponts de pierre blanche se courbaient élégamment au-dessus de canaux limpides où glissaient des feuilles d’or et d’azur. Partout, la végétation s’entrelaçait à l’architecture - racines colossales brisant les pavés sans les fendre, arbres aux troncs argentés poussant au cœur même des places, jardins suspendus respirant lentement comme des poumons vivants.

Śimrod resta un instant immobile, le souffle court. Rien ici ne ressemblait à l’enfer où il avait grandi. À Urdaban, la pierre était brûlante, le sable toujours souillé de sang séché, l’air chargé de rugissements et de poussière. Ici, tout semblait préservé, presque sacré. Une ville bâtie pour durer quand la sienne n’avait été conçue que pour survivre.

Puis il sentit les regards.

Ils glissaient sur lui comme des centaines de lames froides. Les elfes s’écartaient à son passage, leurs visages patriciens se crispant dans une même expression : dégoût à peine voilé, mépris hautain. Certains murmuraient. D’autres se contentaient de le fixer, comme on observe une bête échappée de sa cage.

Ardaxe n’avait pas menti. Les orcs n’étaient pas bien vus, à la capitale.

L’émissaire de la Haute Reine, drapé dans son shynawil clair brodé de fils lunaires, se pencha légèrement vers lui.

— Relevez votre capuche, conseilla-t-il à voix basse. Votre peau… attire l’attention.

Śimrod baissa les yeux sur le tissu sombre entre ses doigts. Il sentit la vieille colère remuer dans sa poitrine, celle qui naissait chaque fois qu’on lui demandait de cacher sa différence. Lentement, il laissa retomber la capuche le long de son dos.

— Non.

Il redressa les épaules et s’avança, la tête haute. Les étoffes luxueuses et bigarrées frôlaient son armure marquée d’entailles, parfums floraux se mêlant à l’odeur du sel et du fer. Il marchait au cœur de leur foule comme une balafre vivante, et les gens, sentant sur lui le parfum du sang, s’écartaient comme des vagues.

Une carriole l’attendait à l’écart : un habitacle fermé d’un bois pâle gravé de symboles mouvants, tiré par quatre créatures massives à la peau aussi luisante que le nacre. Leurs corps nerveux reposaient sur des pattes épaisses, leurs yeux fendus d’ambre clignotaient lentement, leurs oreilles alertes se dressèrent.

Śimrod s’arrêta, méfiant.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des carcadanns, répondit l’émissaire avec un sourire poli. Des créatures dociles, mais pas aussi intelligentes que les wyrms. Ils nous mèneront jusqu’à la cité royale.

À l’intérieur du véhicule garni de coussins, le silence était feutré, presque oppressant. Lorsque la cariole se mit en mouvement, l’émissaire reprit d’un ton plus solennel :

— En présence de Sa Majesté la reine Tintannya, vous ne devrez jamais la regarder dans les yeux. Ne lui adressez la parole que si elle vous y autorise. Au palais, vous serez une ombre. Invisible… mais toujours vigilant.

Une ombre. Ça, il savait faire. Śimrod hocha lentement la tête sans répondre.

Son regard se perdit par la fenêtre étroite. La foule s’épaississait devant un édifice colossal : un colisée, ancien et majestueux, dont les arches semblaient avoir été taillées dans un seul bloc de pierre vivante. Les cris montaient, vibrants, impatients. Parmi les elfes, il distingua même quelques silhouettes orques, agitées, les yeux brillants.

— Pourquoi y-a-t-il autant de monde ici ? demanda-t-il. On dirait une arène… il va y avoir quelque évènement ?

L’émissaire parut surpris.

— Le darsaman. Le sport le plus noble d’Ælda. Je suis étonné que vous n’en ayez jamais entendu parler… vous êtes gladiateur, après tout !

— On ne pratique pas le darsaman à Urdaban, répondit Śimrod, un peu honteux. Les bons combattants coûtent trop cher pour être sacrifiés dans une bataille où un seul l’emporte à la fin.

Le darsaman, l’art le plus prisé par Naeheicnë. Il aurait dû y penser… l’émissaire devait le trouver bien ignorant. Ou stupide : après tout, c’était la réputation qu’avaient les orcs.

— Vous aurez l’occasion d’y assister, répliqua l’émissaire. La reine apprécie beaucoup le darsaman ! Son consort, l’As Sidhe d’Æriban, en est le champion incontesté. Il participera d’ailleurs au prochain darsaman royal dans moins d’une lune… j’espère que vous aurez la chance d’assister à ce spectacle unique.

L’As Sidhe… le guerrier le plus puissant des Vingt-et-Un Royaumes, l’élite des gladiateurs. Dans la hiérarchie ældienne, c’était le seul mâle autorisé à s’asseoir sur le trône du Phénix, au côté de la reine.

Śimrod avait encore beaucoup de questions. Mais avant qu’il ne puisse les poser, un cri fendit l’air :

— Par la gueule béante de Yurg ! Un orc dans la carriole royale !

La clameur enfla aussitôt. Des visages se pressèrent autour du véhicule immobilisé par la foule. Des poings frappèrent le bois. La haine, brute et familière, remonta comme une vieille marée.

D’un geste sec, l’émissaire tira le rideau, plongeant l’intérieur dans la pénombre.

— Mieux vaut ne pas se faire remarquer, murmura-t-il.

Śimrod resta droit, les mâchoires serrées.

Même au cœur de la plus belle cité des Vingt-et Un Royaumes, il comprenait déjà une chose : ici aussi, il ne serait jamais chez lui.


*


Les portes du palais se refermèrent derrière Śimrod dans un murmure de pierre vivante.

L’édifice ne dominait pas Tyr-as-lyn par la hauteur, mais par la mémoire écrasante de l’histoire multimillénaire d’Ælda. Des colonnades cyclopéennes, veinées de lumière pâle, soutenaient des voûtes où couraient des fresques mouvantes : batailles mythiques, pactes oubliés, visages d’elfes aux yeux trop sagaces pour être innocents. La végétation était présente partout, mais disciplinée - lianes taillées comme des arabesques, bassins d’eau claire où flottaient des fleurs nocturnes, arbres dont les racines serpentaient entre les dalles. Tout respirait la maîtrise, la domination du vivant par une volonté aussi implacable qu’ancienne.

L’émissaire ne lui permit pas de contempler en détail toute cette magnificence. Il le mena le long des couloirs, jusqu’à une antichambre aux murs nus : une pièce trop blanche, trop silencieuse.

— C’est ici que nos chemins se séparent, lui annonça-t-il. Bonne chance, Śimrod Surinthiel. Puisse Celle qui préside à Destinée vous être favorable.

Et sur ces derniers mots, il le laissa là. Seul.

Les heures s’étirèrent. Śimrod vit défiler du personnel dans les couloirs, mais personne ne lui adressa la parole. On le regardait à peine, comme un meuble mal placé.

Lorsqu’enfin un officier aux traits sévères se présenta, sa voix était lasse.

— Sa Majesté est fatiguée. Elle ne vous recevra pas aujourd’hui.

Un bref silence, puis :

— Elle vous accepte néanmoins comme garde du corps.

Aucune cérémonie. Aucun serment. Une décision tombée comme une aumône.

C’est tout ? pensa Śimrod, étonné de ne pas être, au moins, interrogé sur ses antécédents. Lorsque Kurgath avait racheté son contrat à son ancien maître, il avait exigé une démonstration de ses talents. Śimrod avait dû affronter son meilleur gladiateur, devant lui, séance tenante. Et la haute reine d’Ælda ne prenait même pas la peine de le rencontrer… les elfes étaient-ils donc si désinvoltes ? Peut-être. La culture orque et la culture elfique différaient sur bien des points, après tout.

À commencer par le goût du luxe.

L’officier le conduisit à travers des couloirs somptueux, tapis de mousse douce, murs incrustés de gemmes pâles, jusqu’à une porte étroite. Derrière, une cellule frustre : pierre brute, lit de bois, table grossière. Un îlot de rudesse enchâssé au cœur de la magnificence, comme si l’on avait tenu à ce qu’il n’oublie jamais sa place.

— Des bassins sont à votre disposition, ajouta le serviteur avant de disparaître. Pour vous délasser du voyage.

Śimrod hésita, puis accepta. La fatigue pesait sur ses muscles comme une armure trop longtemps portée.

Les bains étaient creusés à même la roche, emplis d’une eau tiède aux reflets laiteux. Il se défit de ses armes, puis de ses vêtements, et entra lentement dans le bassin. La chaleur se referma sur lui, apaisante. Ses cicatrices pâlirent sous l’eau. Pour la première fois depuis des jours, sa respiration se calma.

Alors l’eau frémit.

Un mouvement trop rapide. Une ombre dans le miroir aqueux... Le tueur jaillit, masque sombre collé au visage, lame courte levée pour frapper. Śimrod réagit par instinct. Il plongea, saisit le poignet, tordit. L’acier tomba dans l’eau avec un bruit mat. Le combat fut bref, brutal, silencieux. Un craquement sec, un corps qui s’affaisse contre la pierre.

Śimrod resta immobile, haletant, l’eau troublée autour de lui.

— Magnifique !

La voix s’éleva derrière lui, douce et claire. Śimrod se retourna lentement, avant de tomber aussitôt à genoux.

La reine, ici… Elle se tenait à l’entrée de la pièce, sous l’alcôve, et applaudissait lentement, sans aucune crainte. S’il l’avait croisé dans un couloir, il n’aurait pas pu la différencier des autres dames elfes qu’il avait vu jusqu’ici. Elle portait un déshabillé vaporeux, assorti de bijoux simples mais luxueux. Sa chevelure, dorée comme celle de la majorité des haut-elfes d’Ælda, tombait librement sur ses épaules. Son visage était dissimulé par un masque d’or finement ouvragé, qui rendait traits aussi opaques et immobiles que ceux d’une statue au temple.

Mais derrière, ses yeux brillaient comme des gemmes bleues, brillants et calculateurs. Et ils se posèrent sur le corps de Śimrod avait une avidité qui hérissa le poil de ce dernier.

Le regard de la reine glissa sur le corps nu de Śimrod, s’attardant sans pudeur sur ses muscles marqués, ses cicatrices, sa peau sombre encore perlée d’eau. Il fut envahi d’un malaise qu’aucune arène ne lui avait jamais inspiré. Il baissa légèrement la tête, partagé entre la colère et l’instinct de survie. S’il faisait montre de son caractère insoumis ici, il aurait des ennuis. Il n’était plus à Urdaban, où seule la force comptait.

— Vous avez survécu, dit-elle. C’était… attendu.

Un silence, puis, avec une curiosité presque enfantine :

— On dit tant de choses sur les orcs. Mais face à un sidhe bien entraîné, peu résistent aussi bien ! Yrvain était mon meilleur tueur. Avant vous, bien sûr.

Un test. C’était donc un test… Śimrod grogna, incapable de réprimer sa colère. Ce genre de méthode lui déplaisait. Dans la vapeur des bains, nu et vulnérable, le gladiateur comprit que son véritable combat venait seulement de commencer.

— Parlez-vous l’ældarin ? Je vous autorise à le faire.

— Oui, ma reine, acquiesça Śimrod d’une voix rauque.

— Avec un léger accent khari, je vois, sourit la monarque. Mais c’est très bien. Kharë reste redoutée. Cela ne sera que plus dissuasif pour nos ennemis.

L’officier de tout à l’heure sur ses talons, elle s’approcha du bord du bassin, l’observant comme une œuvre rare, ou une arme nouvellement forgée.

— Relevez-vous, Śimrod Surinthiel. Vous êtes désormais à mon service.

Embarrassé, Śimrod couvrit sa nudité d’une main, cachant ce qu’il fallait cacher avec une serviette.

— Ces orcs sont vraiment impressionnants, commenta la reine, de véritables taureaux de guerre… on dit qu’ils sont également très bien pourvus, plus que la moyenne de nos mâles, et posséderaient même deux appendices… qu’en pensez-vous, Daeluin ?

L’officier émit une grimace méprisante, son casque sous le bras.

— C’est ce qu’on dit, en effet. Pour ma part, j’ai surtout entendu qu’ils faisaient de bien piètres amants. Trop brutaux.

Śimrod ne put le voir, mais il sentit que la reine avait souri.

— Est-ce vrai ? Śimrod, c’est à vous que je pose la question.

— Je ne peux pas répondre, ma Reine, répondit-il avec une pointe d’insolence. Je ne suis que semi-orc.

Le rire cristallin de Tintannya retentit.

— Est-ce à dire que vous ne possédez que la moitié des attributs des mâles orcs ? Comme c’est décevant. Vous êtes ordinaire, en fin de compte !

— Assez, oui, acquiesça Śimrod.

La reine le lâcha enfin des yeux. Elle semblait avoir perdu tout intérêt pour lui.

— Mes appartements sont juste derrière votre chambre, communiquant par une porte secrète. Vous devrez vous tenir prêt à me défendre à tout moment, comme vous l’avez fait aujourd’hui.

— Oui, ma reine.

Tintannya le considéra encore un instant. Elle parut songeuse, hésitant à dire quelque chose… puis elle se ravisa.

— Bien. Daeluin vous instruira du reste. C’est le chef de la garde… c’est à lui que vous devrez vous adresser pour toutes les questions triviales. Est-ce clair ?

— Oui, ma reine. Je suis honoré de votre confiance.

— On verra si vous la méritez vraiment ! En attendant, reposez-vous. Je vous veux en forme cette nuit.

Śimrod sentit un long frisson descendre le long de sa colonne. Il ne savait pas pourquoi, mais son instinct venait de lui envoyer un avertissement. Qu’importe le danger qui se présenterait ce soir : il serait prêt, comme il l’avait toujours été.

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