Chp 16 - Eivar
Le contact qu’attendait tant Eivar arriva d’une manière aussi soudaine qu’inhabituelle, sous la capuche râpée d’un musicien ambulant. Une vielle pendue à l’épaule, il s’installa à l’entrée du patio, là où l’ombre mordait encore la lumière du jour. Il gratta deux notes fausses, laissa traîner un accord volontairement dissonant - assez pour attirer l’attention, pas assez pour susciter l’intérêt. Nela le remarqua aussitôt.
— Non, non, non. Pas aujourd’hui, grogna-t-elle. On a assez de problèmes comme ça ici, et pas de quoi payer un troubadour ! Dégage avant d’attirer d’autres ennuis.
Elle le repoussa sans ménagement, et il obéit, docile. Trop docile : d’habitude, ce type de quémandeurs insistaient plus. On prêtait aux bardes un pouvoir de prophétie, et éconduits, ils ne repartaient jamais sans avoir murmuré quelques malédiction. D’ailleurs, Nela fit les cornes dans sa direction lorsqu’il passa la porte.
Avant de disparaître, le barde se tourna légèrement. Juste assez pour que la lumière accroche un instant son visage, et surtout, l’or pur de sa chevelure. Ses yeux azur cherchèrent le patio, trouvèrent Eivar, penchée sur une bassine, les manches retroussées, une mèche sombre collée à la tempe.
Il effleura la corde de sa vielle d’un geste précis.
Trois notes. Un motif ancien… Le leur.
Le cœur d’Eivar manqua un battement. La bassine glissa presque de ses mains.
Ælfboerth. Il était là.
Depuis combien de temps attendait-elle un signe ? Des lunes entières à guetter l’ombre d’un message, une rumeur, un souffle de sa présence. Et soudain, il surgissait ainsi, comme s’il n’était jamais parti.
Sans réfléchir, elle s’essuya les mains, lança une excuse à Nela et se glissa hors du patio.
Ælfbeorth s’éloignait déjà, avalé par un lacis de ruelles étroites. Eivar le suivit, le cœur battant trop vite, l’excitation mêlée à une crainte sourde. Ils traversèrent des passages voûtés, des escaliers en colimaçon rongés par la mousse, jusqu’à déboucher sur une petite place oubliée, dominée par une fontaine sèche où l’eau ne chantait plus depuis longtemps.
Là, il l’attendait.
Il retira sa capuche, dévoilant son visage à l’irréelle beauté. Comme les autres elfes paraissaient fades, à côté de lui…
Eivar sentit la tension la quitter d’un coup, remplacée par une chaleur fébrile. Elle sourit - trop vite, trop fort - et s’approcha de lui comme si ses pas ne lui appartenaient plus.
— Tu m’as fait peur, murmura-t-elle, sans vraiment y croire. Je me demandais qui était cet elfe muscien qui venait au Nimfeach en-dehors des heures d’ouverture.
— Mais tu m’as suivi, répondit-il avec un sourire en coin.
Elle hocha la tête, incapable de masquer la joie qui lui gonflait la poitrine. Ses mains tremblaient légèrement. Elle les cacha en les serrant l’une contre l’autre.
— Pourquoi l’atmosphère était-elle si tendue, là-bas ? demanda le semi-elfe. On aurait dit une ruche sur le point de brûler. Il s’est passé quelque chose ? J’espère que tu vas bien.
Eivar inspira profondément et lui raconta tout. Taryn. Les elfes noirs. Leur arrogance. L’attaque nocturne. Les menaces. La peur encore vive sous sa peau.
— Comment t’en es-tu sortie ? demanda Ælfbeorth, le regard soudain plus dur. Les dorśari sont vindicatifs, retors. Ils ne laissent jamais un affront impuni.
— Un client m’a aidée.
— Un client ? Contre un elfe noir ?
— C’était un semi-orc, avoua Eivar, un peu gênée.
Elle marqua une pause. Parler de Śimrod à Ælfbeorth, étrangement, lui coûtait. La honte, sûrement… pour les chrétiens plus encore que pour les elfes, les orcs étaient des êtres impurs, sans la moindre chance de rédemption.
— Il est garde au palais, ajouta-t-elle comme pour justifier cette nouvelle accointance. Il m’a rendu un ou deux services…
Les sourcils d’Ælfbeorth se froncèrent.
— Méfie-toi, Eivar. Les orcs sont d’un naturel violent. On ne peut pas prévoir leurs réactions.
— Je sais, répondit-elle en baissant la tête.
Mais elle releva aussi vite le menton.
— Je compte l’utiliser pour approcher notre objectif.
Le semi-elfe la fixa longuement, comme s’il pesait chaque mot, chaque risque. Puis un sourire lent étira ses lèvres.
— Ingénieux, dit-il enfin. Dangereux… mais ingénieux. Cela dit, je suis venu te dire que quelqu’un du palais allait bientôt proposer à Nela une proposition de rachat pour toi.
Le cœur d’Eivar accéléra.
— Une proposition de rachat ? Pour quelle position ?
— C’est là que ça se complique un peu, murmura Ælfbeorth en détournant le regard. Tu as déjà pris un client ?
Eivar secoua la tête.
— Non. Mis à part le semi-orc…
Ælfbeorth reporta son regard vers elle, vif comme un aigle.
— Tu as couché avec un orc ? demanda-t-il d’une voix d’où perçait une forme d’inquiétude, mais aussi, à sa grande surprise, de colère.
Semi-orc, faillit répliquer Eivar. Il est à moitié elfe, comme toi.
— Non, il ne m’a pas touchée… c’était seulement un prétexte pour me donner une leçon d’escrime, afin que je puisse me défendre contre ces elfes. Je te l’ai dit, il m’a bien aidé.
— Je vois… observa Ælfbeorth, la lèvre pincée. Mais tu as déjà… connu un elfe, dans le sens biblique du terme, n’est-ce pas ?
Eivar baissa les yeux.
— Je ne sais pas, répondit-elle sombrement. Je n’en suis pas sûre.
— Le vieux dieu dans l’arbre, au village…
— Il m’a juste mordue, répondit Eivar très vite.
Elle ne voulait plus penser à ça. Cet elfe affreux l’avait souillée, rendue sale aux yeux d’Ælfbeorth.
— Je pense, moi, qu’il a fait plus que ça. Mais tu ne t’en souviens pas, car il a utilisé le pouvoir du luith sur toi.
Eivar garda le silence. Le luith. La substance qui rendait si soumises les filles comme Taryn, leur faisant accepter les étreintes des clients. Ce baume magique qui se vendait si cher.
Ælfbeorth posa une main sur son bras. Le contact la fit frissonner.
— Si je te demande ça, ce n’est pas par gaieté de cœur, reprit Ælfbeorth d’une voix plus douce. Mais parce que la seule façon d’entrer au palais pour une humaine serait en tant que concubine d’un garde. Les mâles au service de Tintannya n’ont pas le droit de toucher aux dames de la Cour, mais ils sont soumis aux caprices de la Lune Rouge comme tous les autres elfes. La seule façon de conserver un minimum de discipline dans leur rangs et de les empêcher de se révolter, c’est en leur permettant d’avoir une ou plusieurs concubines pour satisfaire leurs besoins charnels. Tu n’auras pas à endurer cela longtemps. Juste le temps de comprendre comment marche le palais, de trouver un moyen de t’introduire auprès de la reine… puis de récupérer la clé, afin qu’on puisse enfin sceller ce portail définitivement et couper la route qui relie notre monde et le leur. C’est un but noble, Eivar, qui dépasse toutes les souffrances du corps.
— Tu crois qu’un elfe voudrait d’une concubine comme moi ? s’enquit Eivar, un peu amère.
Une expression étonnée s’afficha sur le beau visage d’Ælfbeorth.
— Pourquoi ne voudraient-ils pas ?
— Au village, aucun homme n’a jamais demandé ma main, lui fit remarquer Eivar.
— Parce que tu étais une skjaldmö, une vierge guerrière intouchable. Mais les elfes valorisent la force, y compris chez les femelles. Et tu es une belle femme, Eivar.
Eivar releva les yeux vers Ælfbeorth. Pensait-il vraiment ce qu’il disait ? Elle était différente des autres filles, elle le voyait bien. Pas seulement parce qu’elle portait une épée et un bouclier, mais aussi parce qu’elle venait de très loin, de l’autre côté de la mer. Ma peau est aussi sombre que celle de Śimrod, songea-t-elle. Comme lui, elle a toujours marqué ma différence.
Śimrod. Il travaillait au palais, lui aussi…
— Je pourrais peut-être demander à Śimrod de me racheter, dit-elle simplement, comme une évidence.
— Śimrod ? C’est le nom de ce semi-orc ?
Eivar regretta de l’avoir révélé. On ne donnait pas son nom à la légère, ici. Et elle venait de le livrer à Ælfbeorth… mais elle se reprit aussitôt. Ælfbeorth était fiable : il regardait dans la même direction qu’elle.
— Oui. Comme je te l’ai dit, il est garde au palais. Il pourrait me faire entrer facilement.
— Tu te vois vraiment concubine d’un semi-orc ? demanda durement Ælfbeorth. Je t’assure que quoi que tu aies vécu avec le vieil elfe du village, ce n’était en rien comparable à ce que va te faire subir un orc, même demi-sang. Ils sont d’une sauvagerie inimaginable, en ces matières, et d’un appétit insatiable. Je ne parle même pas de la façon monstrueuse dont ils sont dotés… leur anatomie n’est pas la même que celle des elfes.
— Śimrod est différent. Il n’est pas attiré par les humaines. Il me l’a dit, répliqua Eivar en glissant un regard de côté à Ælfbeorth.
Pourquoi prenait-il cela de manière aussi viscérale ? Haïssait-il autant les orcs ?
— Bien… si c’est ce que tu veux, je ne vais pas t’empêcher. Parfois, il faut laisser les choses se faire d’elles-mêmes.
— Tu m’autorises donc à passer par lui ?
— Oui, lâcha rapidement Ælfbeorth. Mais alors, tu seras seule. Tu dois en être consciente. Mon contact sur place ne pourra probablement pas t’aider.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Cela, je ne peux pas te le dire. Je dois protéger mes frères de lutte.
Au cas où Śimrod ne s’avérerait pas fiable, et où je me ferais prendre, comprit Eivar avec une pointe d’amertume.
Mais Ælfbeorth se radoucit.
— Tu as bien agi, Eivar. Tiens-toi prête. Bientôt, les choses bougeront.
Sa voix s’abaissa.
— Et quand ce jour viendra, notre monde changera définitivement. Pour tous les deux.
Avant qu’elle ne puisse répondre, il prit son visage entre ses mains. Ses pouces effleurèrent ses pommettes, et il l’embrassa.
Un baiser profond, assuré, brûlant - chargé de promesses et d’ombres. Le souffle d’Eivar se rompit, ses pensées s’éparpillèrent comme des feuilles mortes. Elle s’y accrocha, une seconde de trop, oubliant tout le reste.
Quand elle rouvrit les yeux, Ælfbeorth avait disparu. La place était silencieuse. La fontaine, immobile. Et Eivar resta là, le cœur affolé, les lèvres encore brûlantes.

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