Quatrième partie

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QUATRIÈME PARTIE

I

La lumière rasante de la glace de la salle de bains faisait briller les granules de sa peau ; ses rides lui semblaient des crevasses. Les poils blancs de sa barbe naissante dessinaient des taches grises, pareilles à la carte d’un continent imaginaire, aux territoires d’une partie de go, sur son menton aux plis fatigués. De nouvelles rides étaient apparues à la commissure des yeux, de nouveaux poils blancs dans les narines et les sourcils. Avec un demi-centimètre de poils le rasoir électrique ne saurait que transformer le bas de son visage en friche irrégulière, plus hirsute encore. Et ses rares tentatives au rasoir mécanique – à l’époque où Odette lui faisait porter des foulards et trouvait chic qu’il se rasât à l’aide d’un sabre en plaqué or – s’étaient achevées en boucheries sanglantes. Ce n’était pas Ramon, en tous cas, qui lui ferait une réflexion.

Les deux tentatives tardives de se connaître avaient échoué. La reconstruction de son ménage, l’expérience de Saint-Gratien lui apparaissaient maintenant comme une parenthèse au cours de laquelle il avait endossé de fausses identités. Elles avaient, peut-être, une valeur exploratoire – elles confirmaient l’impossibilité de lire clairement en soi et de s’affranchir des choix passés.

Il se disait parfois qu’il venait de revivre, presque à l’identique, mais sous l’éclairage de sa lucidité amère, des fragments de son passé. L’ignoble couple Maillard n’avait-il pas pour frères ces amis insipides qu’il devait endurer à l’Île d’Elbe ? N’y avait-il pas subi la même passivité brûlante de l’estivant ? La démagogie d’Escobar, trop vite oubliée, ne tenait-elle pas déjà de la corruption chamarrée de l’Esplanade ?

Ce recommencement avait le charme morbide de l’interdit. Il avait transgressé le cours du temps, violé quelque cycle sacré, qui tournait désormais à rebours.

Il était trop tard pour apprendre les règles d’un autre jeu que celui des laboratoires Formol. Et même celui-là, il ne l’avait pas su assez bien pour s’en tirer.

Il craqua le bouton de col de sa dernière chemise repassée. La femme de ménage était en vacances. Qu’importe ; il irait au bureau sans cravate. Il était neuf heures et quart et Ramon avait déjà déposé une pile de formulaires sur son bureau. Ceux-là n’étaient pas, après tout, très différents de ceux qu’il avait toujours signés, et qu’il aurait continué à signer, eût-il été nommé à la direction générale. Ceux de la direction des archives étaient plus poussiéreux, leur design n’avait jamais été revu par un professionnel. Il y avait aussi une foule de sigles et de codes que l’on devait interpréter à l’aide de grimoires que seul Ramon avait ouverts. Il n’y comprenait rien, se contentant d’apposer sa signature. Il avait perdu le geste élégant et sûr de lui qu’il avait mis au point pendant des années : il n’y avait plus personne pour le regarder signer. La Direction des Archives n’avait jamais été réagencée en style panoramique ; les vieux bureaux crasseux aux portes translucides n’avaient pas bougé.

Il n’arriverait rien si, au lieu de se rendre au bureau comme tous les lundis, il passait sa journée au-dessus d’un pont à cracher dans la Seine. Il savait pourtant que, dans cinq, dix minutes, un quart d’heure au plus, il mettrait son pardessus – pas le pardessus Blondel qu’il avait acheté en prévision de sa nomination à la direction générale ; un paletot jaune moutarde que lui avait offert S. dix jours après sa chute – sortirait de son immeuble et prendrait le bus qui chaque jour le menait au siège. Sa liberté n’était pas plus longue que les poils de sa barbe ; son indifférence n’excédait pas celle du bouton de col qui avait roulé sous la commode ; sa révolte ne durait pas plus que le quart d’heure de retard qu’il s’était permis.

En entrant dans son bureau, il remarqua que la pile de formulaires était plus importante que prévu ; comme chaque matin, il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur le casier, habituellement vide, dans lequel on déposait son courrier. Il ne put réprimer un pincement au cœur en remarquant trois lettres. Quelqu’un, quelque entité, avait donc quelque chose à lui dire. Cela ne pouvait être que des prospectus, sans doute cette entreprise de mobilier professionnel qui les abreuvait de réclames. Il sentait pourtant monter en lui cette rêverie puérile qui s’emparait souvent de sa pensée et qu’il haïssait. Il se voyait déjà rappelé, réhabilité, enfin nommé. Il se voyait favori du grand Manitou. Il imaginait les pages poignantes écrites par Frelon sur sa traversée du désert ; le scandale de sa disgrâce éclatait, les lâches et les traîtres étaient punis, etc. Il n’avait pas abandonné cette habitude, héritée de l’enfance, d’imaginer l’accomplissement de ses désirs. Et il devait s’avouer que le bonheur facile que lui procuraient ces fictions fugitives avait une saveur plus pure et voluptueuse que les vrais succès, toujours corrompus par les jalousies, les compromissions et les combats incertains. Mais chaque fois qu’il avait perdu vingt minutes à échafauder des avenirs somptueux, il rougissait de honte.

Il scruta l’enveloppe de la première lettre. Quel était ce logo ? D’où venait ce timbre ? Un instant, il craignit une simple note de service de Zoroastre. Mais non, ils passaient toujours par le courrier intérieur. Il ouvrit le pli. Encore une réclame.

LE SUCCÈS VIRTUEL

(Marque déposée)

À l’heure où la planète globale vit au rythme des super-autoroutes de l’information, une évidence s’impose : la réalité virtuelle. La R.V., ou V.R. comme disent les Américains, est sur le point de bouleverser notre style de vie et même notre conception de l’univers. Un nouveau système global, qui englobera la totalité de l’expérience humaine, est en train de nous submerger. Ne ratez pas le train de la Virtual Reality. Déjà, aux États-Unis, des millions de cadres sont connectés pour le challenge global des carrières virtuelles. Le slogan, lancé par Jim Broth, le président de HARDRAM, est sur toutes les lèvres : NOUS SOMMES TOUS DES SUPERSTARS.

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Dans un étui cartonné, une disquette de démonstration accompagnait la lettre.

Sous un autre pli, la dernière livraison de Business Challenge. À sa rubrique « l’homme du mois », Félix Frelon avait substitué un article de fond.

LA FIN DE LA RARETÉ

Le folliculaire s’y élevait à des hauteurs cosmiques. Le principe de rareté fondait, selon lui, notre société. De la conscience de la rareté dépendent nos notions essentielles d’effort, de compétition et de sélection. Or, la rareté va disparaître. Les biens matériels s’amoncellent, à des prix dérisoires. Les biens intangibles – loisir, succès, amour – connaîtront bientôt le même sort. Grâce aux possibilités infinies de la réalité virtuelle, chacun pourra bientôt acheter l’illusion du pouvoir, de la beauté ou de l’amour. Certains s’épuisent encore en querelles et intrigues, et leur ambition les pousse parfois au crime, dans la quête de quelque promotion, médaille ou autre parcelle de gloire. Demain, grâce à la cybernétique, il leur sera aussi facile de satisfaire leur vanité que d’avaler un comprimé d’aspirine. On objectera, à tort, que l’irréalité du virtuel ôtera leur valeur à ces simulacres. Ils oublient que notre vie est déjà largement fictive, et que les conquérants d’aujourd’hui ont déposé les glaives et les cuirasses pour des écrans et des téléphones qu’ils partagent avec les plus médiocres bourgeois.

Si Don Quichotte revenait, il ne serait nullement tragique. Nulle déconvenue brutale ne le ramènerait sur terre. Plutôt que de s’esquinter contre les moulins et de se faire rosser par des muletiers, il construirait sa propre chevalerie cybernétique. Là, il massacrerait à loisir les géants, pour la plus grande gloire de sa dame, sans que personne ne vienne le démentir.

Frelon contait ensuite comment, par le truchement d’une galette magnétique, il s’était lui-même métamorphosé en justicier invincible d’une galaxie perdue. Le temps est proche, concluait-il, où chacun construira sa propre réalité, libre des contraintes sociales, morales ou financières. Libéré de la vraisemblance et de la rareté.

Oui, objectait Philippe mentalement, mais où prendrons-nous nos repères ? Qui déterminera le contenu de notre éducation ? Comment cet individu, ou cette oligarchie, pourrait-il ne pas être un despote ? Car si chacun peut déterminer, librement et arbitrairement, non seulement le contenu de son existence mais aussi son propre système de lois et de règles, humaines et naturelles, alors, non seulement toute relation sociale, qui a besoin d’un cadre commun de conventions, disparaît ; mais sur quels éléments l’homme construira-t-il sa réalité personnelle ? Si l’on peut décider que le rouge est noir, inverser les climats et les saisons, changer l’issue d’une bataille vieille de deux millénaires… alors, pourquoi apprendre que la sauterelle est un insecte plutôt qu’un poisson, que Moscou est la capitale de la Russie et non celle de la Chine, ou même que deux et deux font quatre ? Cela ne sera désormais exact que pour ceux qui voudront bien l’inclure dans leur univers à la carte ; mais comment décider que deux et deux font cinq, sans avoir appris ce que ces chiffres signifient, ni ce qu’est une addition ? Et pourquoi apprendre l’addition, si la somme de deux et deux est un nombre arbitraire ? Déjà, on dit qu’en Amérique… mais alors la réalité virtuelle ne peut conduire qu’à la destruction de la culture, du savoir et du langage. Un monde d’analphabètes où l’individu se réduira à une collection de réflexes et de réponses nerveuses aux stimuli d’une machine ; un cauchemar à l’odeur de plastique, gris comme le silicium. Certes, on peut prévoir un âge d’or, où la virtualité se nourrira des décombres de l’ancienne réalité ; et l’on croira un temps à l’utopie libertaire de Frelon. Mais lorsque cette source sera tarie, lorsqu’on contestera cette tradition caduque, alors le rêve s’achèvera.

Il abandonna ses pensées, qui lui donnaient la migraine. La troisième lettre était un mot d’S.

II

— Comment ce document a-t-il quitté la direction des archives ?

Il fulminait.

— Abandonnez ce ton offusqué de petit chef dont on vient d’empiéter sur les attributions. Il vous faudra bientôt prendre un peu de hauteur. Ma qualité de Directeur Général en Service Exceptionnel me permet d’ailleurs d’intervenir où bon me semble. Je n’ai de comptes à rendre qu’à qui vous savez. Ramon m’a informé. Il veut votre bien, ce petit. Il enrage de vous voir moisir dans ces bureaux humides. Vous aurez tout le loisir de vous plonger dans ce dossier. C’est jargonneux et bureaucratique, mais si vous savez lire entre les platitudes vous y trouverez le meurtre. Un nommé Carrelet, ancien ingénieur au Bunker, aujourd’hui en fuite, a mis au point une invention astucieuse, à laquelle nous devons Morbastan. Elle présente un léger inconvénient : c’est un poison. À trop en avaler, un chancre purulant se développe dans l’estomac. Faute d’une intervention rapide, la mort est certaine. Vous me direz que ce n’est pas fait pour être avalé. Mais il s’en dépose sur les lèvres, on en lèche sans faire attention, et, au bout de mois d’usage fréquent, l’ulcère apparaît. La première partie de ce texte nous décrit comment Hubert de Berneuil nous a délibérément caché la nocivité de Morbastan. Comment, par ses intrigues, il a obtenu l’abandon d’un produit concurrent, Naphtalès. La seconde partie, toute récente, de la main d’un second rédacteur, relate le retrait discret de Morbastan, six mois après la nomination de Berneuil. Des centaines de malades ont déjà été hospitalisés. Pas encore de morts – un miracle. Vous n’avez plus qu’à brandir ce rapport au prochain comité général pour abattre votre ennemi et être nommé à sa place.

— Mais, demanda Philippe, si l’affaire est si sensible, pourquoi ce rapport existe-t-il ?

— Des actionnaires l’ont réclamé, avant d’entériner le retrait. Berneuil a tout fait pour obtenir un bouillon illisible. Je le soupçonne d’avoir réécrit des paragraphes – il y a de son argot technique dans quelques phrases suspectes. Il a dû soudoyer une partie des experts. Ironiquement, dans leur obsession de l’opaque, ils en ont trop fait, et le scandale apparaît à chaque page. Cependant, pour ôter à l’ennemi toutes ses chances, vous feriez bien d’attendre un peu…

— Attendre quoi ?

— Qu’il y ait un mort, par exemple.

— Mais la réputation des laboratoires ?

— La réputation ? Je crains que vous ne m’ayez compris. Mais vous en souciez-vous ?

— Pourquoi vouloir régner sur un empire pourri ?

— Formol n’est qu’un pion dans le jeu de pouvoir auquel vous accéderez. Formol n’est pas l’enjeu. Formol n’est rien… mais vous avez raison : il est trop tôt pour sacrifier ce pion. J’espérais que vous m’eussiez compris, la pruderie et le scoutisme vous infectent encore. Ce rapport n’est qu’une menace, ce serait folie de le rendre public. Vous abattriez votre ennemi sans profit pour vous. Une fois qu’il sera tombé, il faudra en éliminer les traces, car c’est vous qui serez exposé. Sans oublier les témoins, s’ils ont les mains propres. Mais je comprends que ces détails vous répugnent ; je serai ravi de m’en charger. J’ai simplement besoin de votre accord, d’ici trois jours.

— En somme, vous voulez que je me livre à un chantage ?

— Pourquoi utiliser ces vilains mots ? Ramon a vu cette arme ; il a eu le bon goût de me prévenir. À vous de vous en servir adroitement. Vous n’êtes pour rien dans cette histoire ; il n’y a rien d’illégal dans ce que je vous propose. Et je vous promets de m’occuper moi-même des aspects… indélicats. Autre chose. Votre nomination m’arrange ; et « on » a besoin d’hommes comme vous. Cependant, je n’agis pas par philanthropie. En échange du service que je vous rends, je vous demanderai un petit quelque chose…

— Quoi ?

— Votre âme.

Il éclata de rire.

— Simple plaisanterie ! Non, c’est une petite chose dont nous parlerons après votre nomination. Un rien… Vous viendrez un jour chez moi, nous en discuterons autour d’un verre d’hydromel.

À la suite de cette entrevue, Philippe eut peur. Il aspirait, en somme, à une confortable pré-retraite ; le Pouvoir lui faisait peur. Il ne désirait nullement participer au directoire de quelque empire occulte, comme S. l’avait suggéré. Il n’osait s’avouer que la somnolence de la direction des archives, que seul le dialecte coloré de Ramon troublait parfois, lui était bien agréable. Un instant, il eut la tentation de renoncer. Il avait longtemps conçu son existence comme une succession d’étapes, dont chacune appelait la suivante, toujours plus désirable, vers le sommet glorieux de la Direction Générale. Il comprenait seulement maintenant qu’il était poussé par le désir de mettre fin à sa situation courante plutôt que d’accéder à l’échelon supérieur. Il avait travaillé pour finir ses études et s’affranchir de la pesanteur hypocrite de l’École plutôt que pour décrocher un emploi dont il craignait la routine. Il avait fait la lèche à son premier chef, non pour cette promotion, mais pour échapper à sa mesquinerie tatillonne. Il avait peiné jour et nuit sur son premier Plan de Développement, non par goût des responsabilités mais par haine de l’ennuyeux poste intermédiaire auquel il avait été nommé. Cette attitude, il l’avait eue non seulement face à sa carrière, mais face aux autres dimensions de sa vie.

N’était-ce pas d’ailleurs la perspective d’en finir qui rendait l’existence supportable ? Si le prix de l’immortalité, c’était la prolongation indéfinie de l’instant présent, bien rarement nous accepterions de le payer. Que diraient les voyageurs du métro si le bruit, la saleté et la puanteur contre lesquels ils se crispent en vain se figeaient soudain pour l’éternité ? Même le vacancier ne supporte l’indolence et la langueur de l’été que parce qu’il sait qu’un jour cela ne sera plus.

Mais Philippe se trouvait bien à la direction des archives. Outre l’humiliation subie, l’anonymat et l’absence de contraintes l’auraient mené, dix ans plus tôt, à la folie. Mais il goûtait cet état stationnaire, ce purgatoire sans joies ni peines, et les longs corridors dans lesquels il aimait à se promener, y détaillant les piles de bordereaux et de bons de commande. Il en avait appris la structure secrète, les subtiles hiérarchies – issues sans doute d’une tradition millénaire scrupuleusement conservée par Ramon – qui réglaient l’accessibilité et l’état de conservation respectifs des dossiers comptables, rapports d’activité et bilans intérimaires. Il aimait s’arrêter dans ces recoins à l’odeur de soufre et de méthane où s’entassait la comptabilité artisanale des Temps Héroïques, les billets manuscrits de Jacob pleins d’additions surchargées, les mémorandums de Lazare à la graphie déjà déviante.

III

— Dis moi, mon petit pote…

— …mmh…

— Comment tu t’appelles ?

— Carrelet.

— Carrelet, c’est un drôle de nom ?

— ….

— Et comment que t’es arrivé là ?

— J’en avais assez… je suis parti…

— Marre de quoi ? Tiré d’où ?

— Marre de ma femme… Tiré de mon boulot…

— Quel genre ?…

— Ingénieur… Chimiste…

— Diantre !… Un In-tel-lec-tuel… Ça va relever le niveau de la profession, qui en avait besoin.

— Ah ?

— Monsieur, tout le monde ne s’improvise pas clochard. Il y a seulement dix ans, tous les touristes savaient qu’à Paris les clochards avaient l’agrègue. Des philosophes… des hellénistes… On était respectés, admirés, adulés, comme jadis les putains sacrées de la Vénus Eryx, on accourait des antipodes pour notre conversation, on écoutait nos déblatérations, nos malédictions, nos exécrations, comme des oracles… Maintenant ils font de l’œil à l’assistante sociale, ils font le guignol dans les wagons, y en a même qui volent ! Tout un métier, un art de vivre, une dignité qui se perdent ! Les clochards parisiens, comme les cigognes alsaciennes, dans dix ans, y en aura plus que des ersatz. On devrait être protégés, subventionnés… que fait la Mairie ? Que fait le Ministère de la Culture ?… Mais pourquoi que tu t’es tiré de ton boulot ?

— On me payait pour faire le Mal.

— Alors là, je te respecte vachement.

Le vieux clochard, ému par sa propre grandeur d’âme, avala une lampée de rouge, tout en retenant une larme.

— Pourquoi ? Le Mal continue, sans moi. La terre tourne.

— C’est déjà pas mal d’être en accord avec sa conscience… Moi, tu vois, quand j’avais ton âge, j’écrivais des poèmes, par terre, avec une craie. Un jour, un type passe, se présente. Soi-disant littérateur, essayiste, nouvelliste, journaliste, homme de lettres dont la plume pèse lourd, et introduit partout. Fasciné par mon charabia, il jure de parler de moi à une huile. Je me vois déjà auréolé. Après trois mois sans nouvelles de l’individu, j’apprends que le pignouf sort une plaquette à moitié pompée sur mon œuvre. Voilà un type qui doit pas se sentir très tranquille ; il me ferait presque pitié. La bassesse et la méchanceté m’ont toujours fait pitié ; même que j’arrive jamais à me venger de ceux qui me font des crasses ; ou alors il faut que je me force…

— Ils sont des milliers, la conscience propre, et pourtant associés à des entreprises maléfiques. Ils ne veulent pas penser. Englués dans leur confort de sardines. Combien d’humbles consommateurs, en ce moment même, sont en train de crever, pour que les petits gains s’accumulent, que les petites ambitions soient satisfaites…

— Bon, de la sauce marxoïde, maintenant !

— …Détruire, mutiler, torturer, souiller, tout ça pour rien, pour des bouts de papiers, pour de la gloriole, par forfanterie même… voilà l’Homme !

— Allons, faudrait tout de même pas sombrer dans la déprime… un peu de dignité, raccroche-toi à du solide ; cette bouteille de pinard, par exemple. Regarde ! Comme elle est généreuse, monolithe dressé vers le soleil, débordant de sucs tectoniques, gorgée du sang de la terre et de la sueur des hommes, pleine de nos rêveries bouillonnantes… principe mâle et femelle à la fois… que sais-je encore… monumentale… colossale… Ah ! j’aime encore mieux en boire qu’en parler ! (nouvelle lampée).

— Tu as entendu parler de Morbastan ?

— Alors là, mon vieux, je me tiens au courant de rien ! C’est un principe fondamental. La clé du bonheur. Ce n’est pas le moindre privilège de la condition de clochard que d’être affranchi de ce flux ordurier d’images et de slogans, d’en-têtes et de gros titres au milieu duquel on agonise ! Un infect bouillon, oui ! Un brouet grisâtre, fade et nauséabond, où le sublime côtoie le mesquin, où l’on ne sait plus distinguer un footballeur d’un assassin, un génocide des cours de la bourse, une fête de patronage d’une séance parlementaire. Comment distinguer le vrai du faux, le truqué du tronqué ? Je n’ai aucune opinion, d’aucune sorte, et j’en suis fier. Je n’ai d’opinion que sur ce que je connais, et je ne connais que cette station, ses rats, ses contrôleurs, ses clébards et ses gigolos. Alors, Mordanlédan…

Morbastan

Morbastan, jamais entendu parler. Qu’est-ce que c’est, au juste ?

— Une crème que tout le monde met.

— Un truc pour gonzesse ?

— C’est ça.

— Et alors ? Où est le maléfice ? Où est la conspiration ?

— Un détail. On s’est rendu compte qu’on en mourait. On l’a lancé quand même. On ne voulait pas y croire ; tant d’argent perdu, ç’avait l’air trop bête. Puis on a vu que les gens commençaient à crever. Alors, on l’a retiré, et on a fait croire qu’on ne savait pas. Mais on savait. Et moi je sais qu’on savait.

— Alors, tu sais ce qu’il te reste à faire, au lieu de te morfondre dans ce boyau ?

IV

On avait envoyé des sondes, on l’avait criblée de rayons ; on ne savait pas. Puis la douleur avait irradié dans le bas-ventre, au lieu même où naissait la vie, et épuisée de terreur elle avait accepté qu’on l’opérât. Elle gisait sur ce lit de clinique, dans cette chambre au linoléum poisseux, à l’odeur de purgatif et de four crématoire, qui terrassait celle, pourtant violente, des fleurs d’hôpital. Toutes les quatre heures, une infirmière revêche venait faire sa toilette, et on lui apportait parfois une pitance misérable de bouillies trop réchauffées et de ragoûts en conserve. Du fond du couloir, on entendait les convulsions d’un enfant qui agonisait ; à travers l’ouverture de la porte, on voyait les grabataires qui passaient dans un sens et les cadavres dans l’autre.

Elle avait plus mal au ventre qu’avant, et mal à la mâchoire et à l’épaule et sa langue était gonflée d’envie de vomir et poussait sur les lèvres et les gencives pour sortir de sa bouche. Paralysée par la fatigue, elle n’avait pu dire un mot au médecin qui suait l’hypocrisie et la fausse jovialité, et se contentait de remarques anodines, évitant toute allusion au mal qui la tenait. Elle n’avait plus la force d’avoir peur.

Un jour, comme elle tremblait encore et balbutiait à peine, on l’avait fait sortir, après lui avoir demandé deux chèques exorbitants, rétribution d’une piqûre et de vingt-cinq minutes de charcutages. On lui avait fixé un rendez-vous pour la semaine suivante, et elle s’y était rendue pleine de rage et de revendications, mais lui, apaisant, moelleux et sirupeux, l’avait abrutie de paroles. On ne savait pas, il n’y avait pas de raisons de s’en faire… l’opération ? On avait enlevé quelques cochonneries, voilà tout. Il fallait faire confiance à « l’extraordinaire capacité de rétablissement du corps humain ». Il aurait pu en citer des dizaines, de ces nonagénaires que l’on disait perdus, et qui se réveillaient un beau matin, frais comme des nourrissons et repartis pour cinq ans !

Au moment de payer, elle tremblait tant qu’elle déversa le contenu de son sac sur le parquet. Une jouissance sadique éclaira soudain le visage du médecin :

— Quoi ! Vous utilisez encore cette saloperie ? Il fallait le dire tout de suite ! Je croyais qu’on l’avait retirée du marché.

— Mais j’en avais un stock important parce que mon ex-mari…

— Pas la peine de chercher plus loin ! Il faut vous interner d’urgence. Ah, on en aura entendu parler, de Morbastan ! Une belle saloperie, tiens ! Ils nous auront bien empoisonnés, avec leur purée de tournesol et autre poudre de perlimpimpin ! Et on retire ça discrètement, en douceur ! Et messieurs les journalistes, tous les pourfendeurs de scandale et redresseurs de tort, on ne les a pas beaucoup entendus ! C’est qu’on ne s’attaque pas comme ça à une multinationale !

Très vite, on l’avait enveloppée de gaze blanche et couchée sur une civière blanche qu’on avait enfournée dans l’intérieur blanc d’une ambulance blanche qui, avec son timbre tonitruant, filait à travers le trafic comme une truite à travers un filet. Et les obstacles rapetissaient, rentraient sous terre et s’écartaient respectueusement à son approche, elle ne s’était jamais sentie si importante, comme si le monde soudain se préoccupait d’elle et arrêtait de tourner, le souffle suspendu, pour la regarder passer. Très vite, des hommes verts l’extrairent avec hâte de l’ambulance et l’emmenèrent sur un brancard vert à travers les couloirs verts ornés d’affiches syndicales et de posters tropicaux qui défilèrent sous ses yeux jusqu’à l’instant où elle pénétra dans cette chambre verte, où d’autres hommes verts l’attendaient depuis toujours et lui offrirent avec amour ce masque de caoutchouc vert dans lequel elle respira l’air noir qui l’endormit.

Quand elle revint à elle, elle sentit que sa glotte s’épuisait en réflexes vains contre un obstacle lisse. Une sonde descendait le long de son œsophage. Deux infirmières s’affairaient dans un coin de la pièce. Elle voulut leur demander de la soulager, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les infirmières la croyaient endormie.

— Alors ?

— Il y a eu pas mal de complications. Le patron n’est pas très content.

— Combien de temps ?

— Plus de trois heures. Un stade avancé. Elle continuait à en prendre depuis des mois.

Un interne fit irruption.

— Réveillée ?

— Non.

— La garce ! On en a chié ! J’espère qu’elle ne va pas nous faire un coma, maintenant.

— Pas de danger, a dit Corneau.

— Corneau, il se fout dedans au moins la moitié du temps.

— Ça a été dur ?

— Crevant. J’ai une de ces fringales… Y a rien à becqueter ici ?

Odette leva le bras droit, espérant attirer leur regard.

— Avec ça, il y a au moins trois chances sur quatre qu’elle y reste, reprit l’interne, tandis que l’infirmière cherchait de la nourriture dans un petit réfrigérateur.

— C’est ce qu’a dit le patron ?

— Ouais. Il tirait une de ces gueules…

Odette leva à nouveau le bras, mais ils ne virent rien. L’une des infirmières, pourtant, la regardait. Comme un tas de viande. Si convaincue de son inconscience que, son cerveau censurant son œil, elle n’avait pas vu le mouvement du bras.

— Tiens, il y a un reste de saucisson.

— Jambon, saucisson, cornichon… après l’opération, tout est bon.

Il éclata de rire, sans raison ; puis la regarda. Elle leva le bras à nouveau, mais ils ne virent rien. Et Odette non plus ne vit pas son bras. Elle levait le bras, mais le bras ne se levait pas. Elle levait son bras avec ses muscles et ses nerfs qu’elle sentait opérer normalement, mais elle ne voyait aucun mouvement animer le membre ridé et jauni par la maladie.

— Dis donc, reprit l’interne, elle doit avoir été passablement baisable, dans sa jeunesse, notre macchabée… j’ai presque envie d’aller lui palper les cuisses…

— Oh toi, alors, tu dis que des horreurs.

— C’est qu’une opération comme ça, ça donne des idées, mademoiselle !

Odette se démenait, se tortillait, avait conscience de donner à son corps des soubresauts. Mais rien ne bougeait, le cerveau avait cessé de commander aux membres. L’interne, mis en appétit, se rapprocha de l’infirmière ; sa main fouillait sous sa blouse ; celle-ci émettait de petits cris, prétendant fuir ; mais elle le laissait se rapprocher, et elle commençait à frotter sa croupe contre les jambes de l’interne quand entra le grand patron.

— Bonjour tout le monde.

Puis, à Odette :

— Bougez un peu… Dites donc, vous pourriez lui enlever ce tuyau. Ici ce n’est pas une usine de gavage des oies.

Elle fut déchirée par la douleur quand l’infirmière arracha le long aspic stérile qui lui bouchait l’œsophage et elle voulut parler pour geindre, insulter ou seulement demander à boire, mais rien ne sortit, la langue était immobilisée comme les membres ; alors elle voulut pleurer mais les larmes ne répondaient pas plus que le reste.

Le lendemain, trois bonshommes verts, pressés, firent irruption dans sa chambre. On lui palpa la chair, on la cribla de piqûres, on enfila des instruments par tous ses orifices, on l’infiltra de substances ; on lui couvrit la peau de drôles de ventouses, en une matière indéfinissable, qu’un enchevêtrement de fils reliait à quelque baromètre. Elle voyait tout, ne sentait rien, spectatrice impuissante de ce triturage, comme si l’on immolait le corps d’une autre femme. Anonymes, ils pétrissaient sa chair devenue boue, comme pour donner naissance à un être nouveau, qui prendrait vie loin d’elle sous le pâle éclairage d’un sous-sol de clinique.

À nouveau le grand patron, un court conciliabule, soudain :

— Il faut réopérer.

Ce fut encore le brancard et la course à travers les couloirs et le défilement des affiches et des ampoules sales ; très vite, le masque – puis le noir.

V

— Navré du décès de votre ancienne épouse.

— Oh, vous savez…

Morte ou absente, quelle différence ? La perte d’un proche était chez lui sans douleur – seulement la vague gêne de ne savoir la simuler. Son père était parti à petit feu ; sa présence en Philippe n’avait cessé de diminuer à mesure qu’il en mesurait les médiocrités ; lorsque la mort avait conclu ce processus, il n’en restait qu’une silhouette. Quant à Odette… on l’enterrait en ce moment même, alors qu’il arrivait chez S.

— Votre prédécesseur s’est montré, comme je m’y attendais, très compréhensif… nous lui avons ménagé une retraite aussi confortable que discrète.

Il avait imaginé, on ne sait pourquoi, l’appartement de S. chargé de dorures, flamboyant de couleurs vives, aux pièces biscornues et au parquet grinçant, peuplé de cariatides narquoises et de pendules étranges et sonores. Ce n’était qu’une boîte blanche presque déserte ; une chambre froide dénuée de meubles, où l’on avait égaré sur les murs des reproductions de Goya, si jaunies que l’on n’en discernait pas le sujet.

Une appréhension sourde battait en lui ; la peur de l’étudiant à l’approche du panneau où l’on affiche la liste des reçus, la peur du patient qui attend le diagnostic ; S. allait-il lui donner les clefs de son destin, lui révéler le sens secret des choses ?

— Je suis charmé de votre visite. Accepteriez-vous un verre de liqueur de serpent ? Il est peut-être trop tôt…

Philippe ne sut quelle contenance adopter. S. se leva et disparut derrière une porte, pour revenir avec une bouteille, où une vipère marinait.

— Les paysans d’Extrémadure ont cette coutume d’enfermer des serpents dans des bouteilles d’alcool auquel ils donnent, paraît-il, un goût exquis. On y voit parfois aussi des iguanes avec dans leur bec un cadavre d’oiseau. Quoiqu’il en soit, je suis aussi novice que vous. J’ai rapporté ce spécimen d’un voyage au Portugal. Nous allons l’ouvrir ensemble. Cela scellera notre amitié.

Le reptile semblait dévisager Philippe de ses yeux rieurs. S. déplia un canif et s’employa, sans succès, à ôter la capsule.

— Vous excuserez ma maladresse… une vieille blessure… mais peut-être pourriez-vous… ?

Il tendit à Philippe le couteau et la bouteille ; Philippe s’y prit mal et se coupa. Le sang perlait. Le serpent ricanait de plus belle, la face hideusement déformée par les irrégularités du verre.

— Se couper en ouvrant une bouteille ; on dit que cela porte bonheur.

Le silence s’instaura. Philippe attendait la parole de S. Celui-ci lui demanda son opinion sur l’agencement de son appartement ; Philippe balbutiait des banalités. La conversation traînait, on ne parlait que de détails. « Où veut-il en venir ? Que fais-je ici ? ». S. s’étirait, bâillait ; Philippe n’y tenait plus :

— … Vous avez voulu me voir… ?

— Pour vous donner un conseil… cela est peut-être présomptueux de ma part, mais vous risquez l’erreur de voir en cette promotion un aboutissement… sachez que ce sera un commencement, une nouvelle naissance…

— Vous voulez dire que d’autres promotions…

— Une promotion, cela n’aura plus de sens… dans trois mois, vous aurez pitié de ce que vous avez été… vous vous trouverez petit, d’avoir poussé votre propre personne comme un pion sur un échiquier, parmi les autres pions… vous serez hors des lignes, hors des rangées, hors des cases… il sera question de bien autre chose que d’avancer d’une case…

— De quoi ?

Allait-il lui parler de l’Infini, de l’Absolu sur lequel il avait tant spéculé, de quelque conspiration ?

— D’être au-delà de l’échiquier ; de tracer ses limites ; de fixer les règles du déplacement des pions ; d’être libre, et seul, sans personne pour vous indiquer la prochaine case… Mais je vois que votre doigt ne cesse de saigner ; je vais chercher un pansement.

VI

Enfin arriva la date du retour triomphal de Philippe Champarnaud. Il n’avait plus mis les pieds au siège depuis sa nomination aux archives. Il se délectait déjà des cérémonies serviles de ses anciens collègues – certains avaient beaucoup à se faire pardonner. La disgrâce de l’ennemi anonyme, de l’homme de la « communication », approchait, si elle n’était déjà consommée. Moultes larves, qui aspiraient à la faveur de Philippe, ne demanderaient qu’à le dénoncer. Gobidart, Frelon, ne manqueraient pas d’implorer son pardon, et il balançait entre la cruauté – leur faire manger ses bottes – et la magnanimité d’un général victorieux. Qui sait ? De jeunes diplômées, soucieuses de leur carrière, viendraient s’offrir à lui, et il glisserait sa main sous leurs jupes noires pour y palper la chaleur de leurs cuisses (son imagination érotique, peu sophistiquée, se contentait de peu).

Jamais, depuis l’enterrement de Pignerol, il n’avait goûté cet état d’exaltation, à peine terni par sa coupure au doigt, pourtant anormalement douloureuse. Il avait soigné son apparence ; impeccablement rasé ; les mains gantées de cuir ; une mallette froide et métallique, presque soviétique ; un pardessus élégant autant qu’antipathique ; abaissant la mâchoire inférieure pour durcir son expression ; faisant claquer les talons de ses chaussures de tortionnaire. Il goûtait déjà le plaisir d’infliger la peur. « Et si je convoquais Un Tel dans mon bureau pour le mettre à la porte ? Cher collaborateur. Nous avons pu apprécier votre esprit méthodique et votre grand sens de l’initiative. Mais vous travaillez trop, vous vous usez… Pourquoi ne pas prendre une ou deux années sabbatiques ? Bien entendu nous vous verserions un dédommagement forfaitaire… »

Quand il franchit le seuil, il manqua de s’évanouir tant son cœur battait fort. Il parvint à modérer son exaltation et le sol se stabilisa sous ses pieds. Au vertige succéda la déception. Était-ce bien le siège des laboratoires Formol ? On avait dû changer la moquette, et pourtant celle-ci semblait déjà plus sale que l’ancienne ; les vitres étaient plus crasseuses ; les sculptures, moins monumentales et d’un académisme désuet. Il ne reconnaissait aucun visage ; les costumes des cadres semblaient fripés, ceux des secrétaires plus vulgaires qu’avant son départ. On s’affairait moins, on déambulait avec une nonchalance mélancolique. La climatisation faisait plus de bruit, des taches jaunes entouraient les grilles d’aération, quelques dalles manquaient au plafond, et des gouttes d’eau en tombaient en maints endroits.

L’hôtesse avait disparu ; les rares employés qui passaient à sa proximité semblaient l’ignorer. Enfin, S. vint à sa rencontre.

— Comme vous le voyez, les choses ont passablement changé. Il y a eu de nombreux départs ; Cipriani, Radisson… Je vais vous conduire à votre bureau.

Les ascenseurs n’avaient pas bougé ; un papier peint à fleurs, qui se décollait déjà, remplaçait le parement de granit qu’avait connu Philippe. Le grand Manitou avait-il, dans un délire d’avarice, revendu les imposantes tentures de Schmöck pour les remplacer par ce décor de pension de famille ? Ou Berneuil, peut-être responsable de l’aménagement des locaux, leur avait-il infligé ce cadre médiocre pour se venger de la crasse dans laquelle on l’avait longtemps maintenu ?

— Les ascenseurs sont en panne, reprit S. Cela fait quinze jours que les réparateurs doivent passer. La personne chargée de cette affaire est… disons… mentalement handicapée. On essaye de la licencier mais cela n’est pas possible sans un nouveau directeur du personnel. Or, seuls quelques clochards se sont présentés pour le poste. Il faut avouer que l’annonce dans la presse était criblée de fautes, sans parler de la qualité de l’encre… par ailleurs, il y a chez certains éléments une mauvaise volonté… mais vous aurez tout le loisir de vous atteler à ces problèmes ; le Grand Manitou compte beaucoup sur vous pour remettre de l’ordre dans la maison.

Ils empruntèrent un vieil escalier en métal que Philippe ne connaissait pas ; le béton, maculé de graffitis, amplifiait le son de casserole de leurs pas ; on croisait parfois le cadavre d’un rongeur ou des bris de bouteille ; des taches d’urine, dont l’odeur se mêlait à celle de poils de chiens, avaient rongé la peinture. Les ampoules agonisaient dans le grésil de leurs lueurs falotes.

— Nous avons eu quelques squatters, comme on dit poliment. On a eu du mal à les chasser ; une association « humanitaire » – comme on dit poliment – a alerté la presse ; il a fallu attendre pour les expulser la sécheresse au Bouchadistan, qui a distrait l’attention de notre chère opinion publique. L’un d’eux a même promis de revenir ; il se prétend ancien employé ; il saurait des choses… en attendant on cherche des fonds pour restaurer tout ça.

Les marches semblaient plus infranchissables à mesure que l’on s’élevait et le souffle manquait à Philippe. — Ménagez-vous, dit S. ; il reste une douzaine d’étages…

Puis, S. énuméra de nouveau les misères des laboratoires. Par suite de la perte d’un livre de comptes, les salaires n’étaient plus versés qu’irrégulièrement. Des fauteurs de grève rôdaient à chaque étage. Certains directeurs avaient reçu des menaces de mort. On avait beau arroser la presse – des journalistes influents avaient même leur rond de serviette, aux frais de Formol, dans une cantine de luxe – la rumeur sur Morbastan ne cessait de se propager. Une harpie, condamnée à brève échéance, avait fondé une association de victimes ; comme elle ne recherchait que la publicité, elle était sourde aux offres qu’on lui faisait. L’action avait chuté de vingt-quatre pour cent. Un comité de redressement, nommé par le conseil d’administration, s’épuisait en querelles de préséance et n’avait toujours pas désigné son président. Puis, S. loua Philippe. On attendait, à l’en croire, tout de lui. Il était le messie, le réformateur valeureux, le ballon d’oxygène de l’entreprise. On avait choisi Philippe parce qu’il ne craignait pas de se faire haïr.

— Vous allez tout balayer ! exultait déjà S, dans un accès d’enthousiasme que Philippe ne lui avait jamais vu. Une tempête, un ouragan de renouveau… Le génie de la table rase… Le Rubicon !… Robespierre !… Hiroshima ! Il faut en finir avec cette pourriture, cette mollesse veule qui s’insinue jusque chez les coursiers et les plantons, cette déliquescence orientale, cette paresse pestilentielle, ces formulaires qui traînent des mois sur les bureaux ; ces subordonnés qui s’éclipsent à n’importe quelle heure, et qui vous narguent, gonflés d’irrespect et de révolte ; ces directeurs qui font la sieste et qui se négligent, leurs chemises froissées, leurs vestons imbibés de transpiration, avec des poils qui leur sortent du nez…

— Mais… comment ?… quand ?… qui ?…

— Un glissement imperceptible, une détérioration quotidienne, ont fini par scinder le personnel en deux clans. Technocrates contre bureaucrates. Les ingénieurs – S. prononçait ce mot pâteusement, chaque syllabe se perdait dans une mer de mépris – du Bunker se sont ligués contre le siège, forts du succès de Berneuil. On les voit chaque jour plus hargneux, plus revendicatifs. Les plus bavards parlent d’une croisade contre les ronds-de-cuir (c’est-à-dire nous). Ils ne manquent pas d’appuis : H.D.B., depuis sa nomination, a installé des espions partout où il le pouvait. Le Marketing, la Finance, le Personnel résistent, de même que le Secrétariat Général. La Production est infiltrée, la Logistique près de tomber, l’Action Internationale entièrement acquise aux ingénieurs. Punir tout en rassemblant, telle sera votre tâche.

Ces dissensions rappelaient à Philippe la guerre fratricide des premiers temps. Les hommes du Bunker n’avaient-ils pas hérité de Lazare, et ceux de la tour Alpha, de Jacob ?

Morbastan, reprit S., fut le ferment de la déchéance. Alpha déplore l’avidité criminelle du Bunker. Ceux-ci font valoir qu’à cause des procédures du siège, on a perdu deux mois, une fois la décision prise, avant le retrait effectif du produit. Depuis, ça n’a cessé d’empirer, jusqu’à ces lettres anonymes dont on ne sait si elles émanent d’anarchistes extérieurs à Formol ou des plus effrontés de nos ennemis.

Comme S. lui dévoilait la topographie des conflits qui agitaient les laboratoires, le goût de l’action revenait à Philippe. Bien que ses attributions ne fussent pas encore précisées – mais S. avait dit qu’il aurait « toute latitude pour », etc. – son plan était simple : démanteler le Bunker, le scinder en petites unités géographiquement distantes et sous la coupe de la Direction Générale.

Enfin, l’on cessa de monter. Philippe pénétra dans un immense bureau, meublé d’une longue table noire, de forme étrange, si épaisse que l’on pouvait à peine glisser ses jambes dessous. Il n’y avait rien d’autre qu’une chaise de fonte presque impossible à déplacer et une bibliothèque aux rayons vides. On lui avait adjoint une secrétaire énigmatique, Madame Todd, souvent vêtue de sombre et de cuir clouté ; elle avait les joues creusées par les plaisirs ou les tourments, et sa bouche trop grande dévoilait parfois un sourire sans joie. Avec cela le front fuyant, le crâne proéminent et le teint blafard, et des yeux limpides cernés de maquillage noir. Elle lui tendit tout de suite, comme elle devait le faire tous les jours, une pile de formulaires à signer, bien moins épaisse que celles de ses affectations antérieures (la plus démesurée était celle de la Direction des Archives). Son index endolori faussait le mouvement de son poignet, et il ne reconnut plus sa signature.

VII

Rien n’avait changé dans le sous-sol du Bunker. La même odeur de soufre y flottait, les mêmes tâcherons aux blouses maculées s’y croisaient aux intersections des mêmes trajectoires maladroites, l’esprit perdu dans les variations infinies de la même expérience. Les néons, les traînées de crasse n’avaient pas bougé. Un lieu cyclique, éternel, où des clercs célébraient quelque culte mortuaire. Il passa devant le bureau de Josiane ; elle était là, derrière cette porte vitrée dont le vénilia translucide se décollait. On entendait la voix de Michardon, depuis la salle de réunion. Rabet le croisa sans le reconnaître. Une secrétaire lui demanda ce qu’il cherchait.

— J’ai rendez-vous avec Monsieur Duval.

— Derrière la photo…

— Ne vous inquiétez pas, je suis déjà venu.

Une petite fille le dévisagea avec terreur et s’enfuit ; certains subalternes avaient des problèmes de garde et emmenaient leurs enfants avec eux, au mépris d’une circulaire cent fois réitérée, et l’on manquait souvent, en se ruant vers une salle d’expériences, de bousculer quelque gamin. Le bureau de Duval était vide. Il s’assit sur un tabouret en skaï gris, près d’une armoire en zinc débordante de papiers. Une odeur de tabac froid flottait et des mouches s’agitaient contre la vitre, impuissantes à rejoindre la faible lumière de cette journée d’automne. La climatisation ronronnait, envoyait un vent de frissons malsains. Quand Duval entra, il ne le reconnut pas tout de suite.

— C’est vous qui m’avez téléphoné il y a… Carrelet !

Il avait visiblement peur et s’y prit à trois fois pour allumer une cigarette.

— Qu’est-ce que ?… Alors tu es revenu…

— Pour très peu de temps… Juste une information à te confier… que tu transmettras à l’autorité supérieure…

— Ah !…

— À propos de Morbastan. Tu es au courant ?

— Vaguement. Je sais qu’il y a eu quelques cafouillages… Mais tout est rentré dans l’ordre, n’est-ce pas ?

Pauvres misérables, toujours à se rassurer, incapables de contempler leur propre disparition.

— Cafouillages, si l’on veut… J’ai entendu dire que le patron a changé ?

— Oui, il a été promu ; c’est Roubine qui l’a remplacé.

-- Roubine… ça ne me dit rien.

— Un type de l’extérieur. Pas mal, un peu snob… Mais… pourquoi…

— Le patron savait que Morbastan était dangereux. Ainsi que des types du siège. On le retire seulement maintenant, vu l’ampleur du carnage. Ils n’ont pas eu la force d’arrêter la machine. Si la presse savait ça…

— Oui, il y a eu des rumeurs, mais je n’en crois rien. Les concurrents…

— Peu importe ce que tu penses. Comme tous ceux de Formol, tu ne vois que ta feuille de paye, tes petits avantages, tu ne veux pas décevoir ta fiancée, si tu en as une…

— Je t’en prie ! Tu es devenu fou ?

— Peu importe. Voici : tu diras à Roubine que je sais. Des lettres sont prêtes. Si je les envoie, c’est la fin…

— Tu es cinglé, ou quoi ?

— Tais-toi ! Roubine transmettra. On te remettra la somme. Je te donnerai des instructions.

— Qu’est-ce qui me retient de…

— Pas de blagues ! Les lettres sont en lieu sûr. Si on me touche…

VIII

Tous les matins, Madame Todd venait déposer sur son bureau une pile de formulaires à signer, puis, de sa démarche de hyène, déambulait dans la pièce, scrutant les murs au hasard, agacée de ne pas y trouver ce qu’elle cherchait. Ils s’étaient peu parlé. Elle intimidait Philippe par son insolence respectueuse, l’impression qu’elle donnait de ne jamais tout dire, sa façon de le traiter comme un oiseau de passage et d’éluder d’un geste vague toute référence à un avenir un peu lointain, comme s’il eût été vain de s’en préoccuper. Il en venait à regretter les grimaces brachycéphales du commis Ramon.

Les formulaires étaient plus incompréhensibles encore que ceux de la Direction des Archives, infestés de sigles qu’il n’avait jamais vus et de caractères ésotériques qui évoquaient les runes de quelque légende gothique.

Depuis sa nomination, confirmée par une brève note dans le bulletin d’information des laboratoires (dont le nouveau format était moins luxueux que celui que Philippe avait connu), rien ne s’était passé. Ni Frelon, ni Gobidart ne s’étaient manifestés. S. était absent, et il ne pouvait lancer son plan sans que celui-ci lui eût désigné les principaux rebelles. N’y tenant plus, il décida d’interroger le nouveau directeur du Bunker. Mais le Bottin interne qui gisait sur son bureau était périmé, le nom d’Hubert de Berneuil y figurait encore.

— Madame Todd !

— Monsieur le Directeur ?

— Ce répertoire n’est plus valable. Pouvez-vous m’en procurer un autre ?

— C’est que…

— Quoi ?

— Il y a eu des retards dans l’impression…

Il eut envie de la mettre à la porte. Elle ferait les premiers frais de sa campagne d’épuration. Mais il avait trop peur, et S. ne la lui avait-il pas présentée comme une des « rares personnes sûres » ?

— Qui sont les responsables ?

— Une petite entreprise de…

— Eh bien, il n’y a qu’à les liquider !

— Mais les délais n’en seront que plus…

— Je ne veux pas le savoir !

Fier de sa décision, il avait cependant honte de sa colère. Il avait rougi ; ses tempes battaient, les hésitations de sa voix démentaient la fermeté de son discours ; et que signifiaient, chez madame Todd, cette lueur d’effronterie, ce rictus désapprobateur ? Allait-elle obéir ? Et cette façon de lui tourner le dos, l’ondulation de ces hanches osseuses, la tension de ces mollets, tout cela n’était-il pas narquois, rebelle, un gigantesque pied de nez ?

— Ne partez pas !… Connaissez-vous le nouveau responsable de la division de Zoroastre ?

— Monsieur Roubine…

— Voulez-vous le convoquer pour demain matin, huit heures ?

— C’est que…

— Quoi ?

— Je ne suis pas sûre que vos attributions…

— Mais le Comité de Redressement m’a confié…

— Certes… mais Monsieur Roubine… tout de même…

— C’est assez ! Allez ! Obéissez !

Il hurlait, désormais. Ce fut à nouveau ce dos, ces mollets insultants, ces talons pleins de mépris, qu’elle faisait grincer à dessein sur ce parquet où la femme de ménage, sans doute de connivence, avait répandu une cire sonore.

— Et puis, n’y pensez plus. Je le ferai moi-même.

— Comme vous voudrez, Monsieur le Directeur.

Il décrocha le téléphone et composa le 9.

— Ce numéro n’est pas autorisé… Veuillez raccrocher… Ce numéro n’est pas autorisé… Veuillez raccrocher… Ce numéro…

— Madame Todd !

— Monsieur le Directeur ?

— Pourquoi mon téléphone ne marche-t-il pas ? Je n’arrive pas à obtenir le standard.

— Vous avez bien fait le 9 ?

— Absolument.

— C’est étrange. Puis-je essayer ?

Elle prit le combiné et obtint le standard, puis le tendit à Philippe.

— Pouvez-vous me passer Monsieur Roubine ?

— Un instant… Jacques Roubine ou Henri Roubine ?

— Division de la Recherche.

— Ils y travaillent tous les deux.

— Je veux parler du Directeur de la Division. Philippe Champarnaud ! Directeur Général de classe exception…

— Vous voulez parler à Monsieur de Berneuil ?

— Non, à Monsieur Roubine.

— Mais Monsieur de Berneuil…

— Lessivé, limogé, Berneuil ! C’est Roubine, maintenant !

— Mais enfin, sur l’annuaire…

— Imbécile ! Vous entendrez parler de…

Dès qu’il eut raccroché, il comprit.

Roubine n’avait nulle raison de faire changer le numéro de poste du bureau de Berneuil, qu’il occupait !

— Monsieur Roubine, s’il vous plaît.

— Monsieur Roubine est absent. De la part… ?

— Philippe Champarnaud.

— De quelle société ?

— Les Laboratoires Formol ! Je suis direc…

— Ah, le nouveau… un instant.

Il étouffait, la sueur trempait sa chemise et une odeur anxieuse montait des poils collés de son aisselle. Il frottait machinalement une dent contre l’autre, qui semblait se déchausser.

— Monsieur Roubine sera là demain matin. Puis-je prendre un message ?

— Dites-lui que je le convoque dans mon bureau demain à quatorze heures.

— Il est en réunion jusqu’à quatorze heures trente.

— Alors, quinze heures ! Au revoir.

« S’il ne vient pas, qu’est-ce que je fais ? le mettre à la porte ? Me plaindre à S., au Grand Manitou même ? Donner ma démission ? »

IX

Roubine ne vint pas.

Philippe était désemparé.

Il signait les mêmes formulaires chaque matin, sans les comprendre. La solitude lui pesait. Aux archives il n’y avait que Ramon, mais il le rassurait, animal furtif et prévenant. Ici, il n’y avait que Madame Todd, qu’il haïssait. Elle semblait là pour le regarder se décomposer, perdre un peu plus confiance chaque jour, chaque jour se cogner contre un nouveau mur de briques. Personne n’avait répondu à ses convocations, il n’avait nul projet, nulle prise sur les êtres. Un jour, n’en pouvant plus, il s’en ouvrit à S.

— Je sais… J’ai donné des instructions très strictes. Vos fonctions sont trop importantes pour que vous vous exposiez comme cela. Laissez à d’autres l’apparence du pouvoir, contentez-vous de sa réalité. En cas de naufrage, ce seront eux qui se noieront. Au-dessus d’un certain niveau, paraître devient un luxe. Un autre doit s’en charger. Adressez-vous à moi, tout sera plus simple.

— Alors, éliminez Roubine. Ce sera lui, ou moi.

Comme il lui était doux de retrouver le langage clair et sonnant de sa jeunesse ! Le temps où il lui suffisait de pousser pour qu’on pliât et s’écartât sur son passage. Le temps de la force et du mépris des subtilités.

— Vous faites une erreur, mais j’y consens. Je me charge même de lui trouver un successeur convenable.

Les jours suivants furent une lune de miel de la puissance. S., véritable âme damnée de Philippe, venait tous les jours, tous les jours plus mielleux et prévenant. À la rareté de ses apparitions de spectre avait succédé une présence constante ; on pouvait le joindre à tout moment. Philippe ordonnait, S. exécutait. En vrai stratège, Philippe ne se préoccupait d’aucun détail. Il travaillait jour et nuit, ivre d’agir et de façonner. Formol était devenu sa créature, qu’il remodelait chaque jour à sa guise. Des autres Directeurs, S. ne parlait jamais, et Philippe remaniait les structures, créait des comités, anéantissait des projets, embauchait, licenciait, réglementait, sans se soucier des réactions ni de l’existence même de ses pairs. Il rêvait à cette populace qui, quelques étages plus bas, s’exténuait, sur sa simple injonction, à de nouvelles fusions, acquisitions, laminée par les réunions interminables de groupes de travail issus de son imagination. S. l’y représentait, en ramenait des compte-rendus démesurés, trophées qu’il compulsait avec délice. Il était un Dieu, un Pharaon, et l’organigramme de Formol était la pyramide abstraite à laquelle il immolait son peuple. Les sous-directions, les bureaux, les antennes, les médiations proliféraient, comme les cellules d’un cancer ; dans son ivresse, il avait perdu le contrôle de cette mécanique galopante, de cette hydre qui, dès qu’il n’y pensait plus, se déformait selon sa nature monstrueuse, et qu’il devait sans cesse remodeler, raccommoder jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce qu’elle lui échappe, jusqu’au jour de l’implosion finale. Il y avait quelque chose de morbide, de sadique dans ce processus, comme si Formol devait payer pour sa disgrâce. Il s’ingéniait à multiplier les entraves, les pesanteurs et les contraintes inutiles ; à instituer des partages flous de compétences, riches de haines futures ; à noyer le siège d’informations inutiles et d’ordres contradictoires. S. ne contestait jamais ses décisions ; ni le grand manitou, ni ses pairs ne se manifestaient ; aucune plainte ne montait des étages inférieurs ; les profits augmentaient, malgré sa gestion arbitraire ; par un effort zélé, le personnel terrorisé voulait apaiser sa fureur ; et S. lui avait rapporté que l’on ne croisait plus, dans les couloirs, de subalternes égarés dans la torpeur d’un dialogue anodin. (Peut-être, simplement, les laboratoires avaient-ils toujours connu cette fièvre de remaniement ; ainsi les employés ne voyaient aucune malice dans ce que Philippe leur imposait).

Un jour, cependant, S. parut plus soucieux que d’habitude.

— Un ennui, dit-il.

— Quoi ?

— Carrelet…

— Qui ?

— Frédéric Carrelet, l’homme qui a mis au point Morbastan. L’homme qui connaît les détails peu glorieux de cette affaire…

— Eh bien ?

— On le croyait mort. Il est réapparu.

— Et alors ?

— Il réclame de l’argent. Sinon…

— Quoi ?

— La presse… le scandale…

— Convoquez-le. Je lui parlerai. Je lui proposerai de le réembaucher.

— Vous vous trompez. L’homme est un marginal, un illuminé. Mal rasé, chapeau à plume, chaussures de clown… Bien différent de l’employé modèle d’autrefois.

— Soit. Alors, il n’y a qu’à l’arroser. Il demande beaucoup ?

— Presque rien. Il est comique de voir ce que le vulgaire croit être « beaucoup d’argent ». Une erreur d’arrondi dans notre comptabilité.

— Eh bien, voilà…

— Mais je répugne à cette solution. Le chantage me dégoûte. Y céder… pouah ! On l’aura des années sur le dos. Il sera toujours tenté de vendre la mèche. Le goût de la publicité, la fanfaronnade, que sais-je, l’exaltation mystique ; nous avons assez de mal avec cette association, et il en sait bien plus que cette dame, dont j’ai oublié le nom. Je serais plutôt partisan d’une issue aussi discrète que chirurgicale, une ablation, en quelque sorte…

— Vous ne voulez pas dire que…

— Je sais. Comme tout le monde, vous êtes pollué de ce respect absurde de la vie humaine. Comment s’en étonner, avec le matraquage humanitaire et le règne de la larme-à-l’œil, à l’heure de la ceinture de sécurité, du casque, du cache-prise, de la pasteurisation, et de ces agonies interminables dans un cliquetis de prothèses qu’on nous réserve au nom du bon goût et du progrès technique… mais je m’égare. Nous parlerons politique une autre fois. Votre connaissance des hautes sphères est encore trop jeune, mais vous apprendrez vite que l’élimination d’un Carrelet, de surcroît quasi-clochard, est un événement microscopique, une chose à laquelle on ne s’arrête même pas, quand on n’a en tête que les intérêts supérieurs de…

— Jamais !

— Ne soyez pas ridicule. Il n’en restera qu’un fait divers, un entrefilet ; j’aurais même pu ne pas vous le dire, et vous ne l’auriez jamais su (« Qui commande, ici ? » eut envie de crier Philippe). Frédéric Carrelet, comme beaucoup d’autres, existe à peine. Rien, rigoureusement rien, ne sera perturbé par sa disparition. Aucune habitude ne sera changée, aucune structure modifiée, parce que les neurones et le muscle cardiaque de cet organisme auront cessé de fonctionner. (« Un nazi, voilà ce qu’il est ! »). La mort d’un Frédéric Carrelet est, objectivement, c’est-à-dire si on la juge d’après ses effets, une chose secondaire au regard de l’annulation d’un match de football ou d’une brouille entre les partenaires d’un feuilleton.

— C’est non. On paiera.

— Réfléchissez, ça ne coûte rien. Il nous reste une semaine. Une décision puérile serait réellement mal vue en haut lieu…

— Quel « haut lieu » ?

— Vous me comprenez. Au revoir.

La nuit qui suivit ce dialogue, il ne put dormir. Une voix en lui dénonçait le meurtre, une autre lui enjoignait d’endosser son destin. Il avait honte de ses scrupules, lui qui avait craché sur la tombe de Pignerol, lui pour qui les considérations humaines devaient céder aux exigences de son Moi. Mais il était également fier de ces mêmes scrupules, et d’abandonner, s’il le fallait, sa fonction, pour sauver un homme. Et une troisième voix, absurde, ironique peut-être, lui disait que quoi qu’il fît, il serait grand ; qu’il ne fallait que choisir entre la gloire de tuer et celle de gracier, entre la puissance et le renoncement. D’autres voix, encore, s’élevèrent, dans un canon d’incohérences. Certaines l’insultaient, le traitaient de matamore, de chiqué. D’autres lui disaient que l’on ne jouait plus, que l’enjeu n’était plus fictif. Une autre, enfin, lui disait que rien de cela n’avait d’importance. Puis les images se multiplièrent, aléatoires… le Pérou… Ramon… Sa mère… Saint-Gratien… Odette… Une partouze… enfin il s’endormit.

Le lendemain, il déploya une adresse mentale remarquable pour éviter de penser à cette affaire. Avec effort au début, plus facilement ensuite, il se concentrait sur les menues choses de la journée, les formulaires, bien sûr, les titres à vendre, un prochain cocktail, etc. Son talent de se laisser accaparer par les petites choses, et de remettre les grandes au lendemain, une forme rare et délicate de paresse morale, lui était particulièrement utile en ces circonstances. Après trois jours il parvint même, grâce à sa virtuosité, à rejeter le dilemme dans une zone incertaine de son subconscient. Ainsi, à l’expiration du délai de réflexion, il n’avait pas pris de décision. Quand S. revint à la charge, avec pudeur, au détour d’une subordonnée (« … quant à l’affaire qui nous concerne, j’ose croire que vous avez choisi la voie de la sagesse… »), il n’osa pas démentir l’insinuation qu’il acquiesçait au meurtre.

X

— Tu vois mon pote, une entrée de parc, c’est déjà un début.

Le gravier crissait sous leurs pas. Les hirondelles se poursuivaient, espiègles. Des matrones à gages promenaient les bébés des autres, sous l’œil furieux des joueurs d’échecs dérangés par le grincement des landaus. Un père poète scandait à son enfant les noms latins des plantes. Des coureurs les frôlaient, ivres de sueur et de crachats. Un cycliste aux fesses crottées manquait parfois de les renverser. Les pigeons crevaient d’indigestion, gavés par les mégères de croissants et de sucreries. Des couples d’amoureux allongés sur l’herbe, certains se baisaient du bout des lèvres, d’autres se pelotaient obscènement.

— Attends, je veux voir qui c’est.

Un buste incrusté de lichen, patiné par la fiente, abritait des nids dans le drapé de sa toge.

— Alfred de Musset ! Un type énorme !

Vers le bac à sable d’où provenait un concert de hurlements se dirigeaient, d’un pas sec et décidé, des jeunes mères alertes et bien élevées, pleines de confiance, gorgées d’elles-mêmes et du ballet frénétique de leurs activités. Frédéric se rappela Josiane, Constantin Athanasie… avec la disparition inéluctable, souhaitable, des laboratoires, l’existence de Josiane basculerait à son tour. Ils reprirent leur marche en direction du théâtre de verdure.

— Tu sais quoi ? Avec le fric on s’achètera un pavillon à Suresnes, et dans le jardin on fera venir des poules et un orchestre tzigane, et on dansera…

Frédéric n’osait lui avouer qu’il enverrait les lettres quoi qu’il arrive ; que c’était pour lui, Balthazar, qu’il attendait un peu, au cas où Formol se déciderait à payer.

— Quand on pense que depuis trois cents ans, des générations de jardiniers continuent à tailler ces buis pour… as-tu vu ces types ? De vrais voleurs d’enfants, des détrousseurs de cadavres ! Ou les barbouzes d’un dignitaire iranien déchu, venu se décrasser derrière ce bosquet… Presque la même tête ! Le crâne rasé…

Au bruit de leur pas Frédéric comprit qu’ils les suivaient depuis le début.

— Balthazar !

— Tais-toi, homme ! Je me laisse bercer par l’harmonie classique de ces jardins… on dirait qu’une envolée d’amours, d’un instant à l’autre, dans un froufrou d’angélisme douceâtre…

— Les lettres !

— Eh bien ?

— Tu sais où elles sont ?

— Bien sûr, mais…

— Écoute : on va se séparer. Tu sortiras par cette porte grillagée, derrière le kiosque. Moi, j’emprunterai l’entrée principale.

Frédéric Carrelet comprit qu’il venait de commettre l’acte héroïque auquel il avait toujours aspiré et qui rachetait les années de faiblesse et de collaboration aux desseins maléfiques. Comme il s’y attendait, les barbouzes lui emboîtèrent le pas ; le jour baissait ; les promeneurs se raréfiaient ; à l’autre bout du parc, les sifflets des gardes faisaient évacuer les pelouses ; on entendit le hurlement d’un paon désespéré après la fuite de sa compagne.

Frédéric Carrelet commit l’erreur d’emprunter le sentier ombreux et humide qui menait à la clairière ; s’il avait traversé la route, exposé aux regards des automobilistes, il eût été sauvé ; mais dans les flaques du chemin boueux, à quelques dizaines de mètres des enfants qui jouaient, les sbires lui tranchèrent la gorge.

À cause de la rareté des plaintes et des problèmes d’effectifs de la police, on n’enquête pas sur la poignée de clochards morts que l’on ramasse chaque matin à Paris.

XI

Philippe n’en reparlait jamais avec S., et, pour se libérer de son angoisse, échafaudait des suppositions diverses, à moitié explicites. Ainsi, il se disait tantôt que S. n’avait pas mis son plan à exécution et que l’on attendait, pour prendre une décision, une nouvelle apparition du maître chanteur ; tantôt que Carrelet avait renoncé ; tantôt qu’il avait été interné dans un asile, ou réintégré dans les laboratoires. Mais l’inconscient de Philippe Champarnaud, dans sa cruauté, se vengeait du fardeau qu’on lui avait imposé, et un désir irrésistible d’être avec S., complice et instigateur du crime, habitait désormais Philippe. En son absence, il bafouillait, pour ainsi dire, dans toutes les dimensions de son existence. Incapable de s’exprimer clairement avec Madame Todd, il ne parvenait à signer ses formulaires qu’avec grande difficulté, car des pensées coupables interrompaient sa lecture, et son geste avortait souvent en une ignoble rature. De même, il se trompait souvent d’étage, s’obstinait, en quittant le travail, à introduire sa clé dans une voiture qui n’était pas la sienne, omettait de payer des factures qu’il perdait et manquait de se faire écraser par les autobus. Heureusement, les visites de S. se faisaient toujours plus fréquentes, il lui parlait d’un ton paternel et rassurant. Sa présence permettait à sa culpabilité, épuisée, de se reposer. Presque toutes les décisions étaient désormais prises par S., et accueillies par Philippe avec une reconnaissance éperdue. On ne traitait que des détails, mais après de méticuleuses délibérations, et cette pusillanimité, qui l’aurait irritée autrefois, baignait Philippe d’une chaleur réconfortante dont il rougissait presque. Souvent, il se sentait avec S. comme un petit enfant avec sa mère, chose qui, aussi loin qu’il pût s’en souvenir, lui était arrivée bien rarement avec sa propre mère. Un jour, par exemple, S. déclara, comme s’il se fût agi d’un secret d’État, que la porte de la salle de réunion fermait mal. Il eût été naturel de s’en remettre à Madame Todd, mais ils prirent plaisir à en disserter longuement et à jauger les mérites respectifs du rabotage et du ponçage. Une autre fois, il fut question du format peu commode des bons de livraison, et de l’opportunité de le modifier ; des résistances que cette réforme ne manquerait pas de soulever chez le petit personnel ; des mille façons de simplifier la procédure ; des coûts comparés des divers fournisseurs, en fonction de la quantité commandée, etc. Dans ce bavardage prolongé, il goûtait un bonheur rare, un bonheur tabou qu’on lui avait, ou qu’il s’était, toujours refusé : celui de perdre son temps. Il retrouvait l’oisiveté primitive des tribus sauvages, pour qui seules les choses sacrées valaient qu’on se fatigue. Et la conversation s’échoua, comme un bateau à la dérive, sur l’évocation du lieu où venaient mourir tous les formulaires : la direction des archives. Et ce fut la nostalgie de la douce somnolence qu’il y avait vécue, et l’agréable surprise de voir que S., qui, apparemment, connaissait bien Ramon, en savait long sur ce lieu magique.

L’influence de S. ne se limitait pas à la vie de bureau. L’un raccompagnait souvent l’autre chez lui ; ils prenaient un verre, le plus souvent chez S. (on avait enfin pu ouvrir la liqueur de serpent). Ils jouaient ensemble aux échecs, jeu auquel Philippe n’entendait rien et se faisait systématiquement battre ; bientôt S. lui prêta des cravates, des chemises. Il cessa de porter un costume parce que celui-ci déplaisait visiblement à S. Sous prétexte de pouvoir passer pour emprunter des livres, S. lui emprunta une clé de son appartement. Il acquiesça, et ni l’un, ni l’autre, ne proposèrent l’échange inverse, qui ne semblait pas naturel. Les jours où S. ne venait pas, qu’il passait à calmer ses nerfs, il avait parfois la surprise — et le soulagement — de le trouver chez lui, assis dans un fauteuil, une pipe à la main. S. prenait garde, toutefois, de ne pas laisser s’installer une familiarité de mauvais aloi ; il ne tenta jamais, par exemple, de revenir au tutoiement bizarre qu’il avait tenté lors de leur rencontre à F. Philippe était, cela semblait stupide, heureux ; heureux d’être pris en charge presque totalement, dans le travail et le privé. S. régissait son habillement, son emploi du temps, ses loisirs. Si Philippe voulait aller au cinéma, il n’avait qu’à demander conseil à S., qui avait tout vu, et qui connaissait ses goûts. Il lui dénicha même une agence de prostituées bien supérieure à celle, pourtant luxueuse, à laquelle Philippe faisait d’habitude appel. Mais, peut-être à l’approche de la vieillesse, Philippe avait moins fréquemment besoin de ces consommations, et, de plus, il en éprouvait une sorte de gêne vis-à-vis d’S.

S. voyait en lui comme en une eau limpide. Il devinait quand il avait froid, et lui prêtait un gilet. Dans les restaurants, les pâtisseries, il choisissait à sa place, et se trompait rarement. Il lui prêtait des livres d’auteurs oubliés, académiciens ou décadents du siècle dernier, où Philippe, qui n’avait connu que des récits d’aventures insipides et conventionnels, retrouvait, formulés avec justesse, des sentiments, des aspects de son âme que la maladresse de son langage avait presque refoulés. Par cette clairvoyance, il anticipait sur ses répliques, le réduisant presque au silence dans les conversations qu’ils avaient avec le peu d’amis que S. lui avait présentés — jeunes gens à la voix monocorde et désincarnée ; grêles mannequins pleins de fadeurs, osseuses, mais dont la peau semblait douce comme une muqueuse ; vieillards sans âge, ricanants, masques de sarcasme, malades d’indifférence — on ne parlait que de riens, on ne savait qui ils étaient, ce qu’ils faisaient, où et comment S. les avait connus. Souvent, semblait-il, S. énonçait ce que Philippe venait de penser. Il n’y eut qu’une fausse note, dans ce bonheur passif, quand S. emmena Philippe voir le Faust d’un compositeur, dans lequel il détesta cette cacophonie de voix criardes et ces personnages emphatiques et clinquants.

S. l’initia à des substances. Il lui fit mâcher une sorte de gomme, guimauve blanche et compacte qui l’emplissait d’un goût âcre. Chez lui, des bâtons brûlaient, qui dégageaient des fumets d’eucalyptus et de liane séchée. Il lui prêta des cigarettes suspectes, mélanges de parfums floraux où il crut un instant — hallucination ? — reconnaître le tussilage et l’aubépine blanche de Morbastan. Il n’aurait su dire si ces drogues avaient un effet. Peut-être d’accroître sa confiance en S. et l’état voluptueux dans lequel il baignait.

Il se découvrit des ressemblances physiques avec S. : certaine façon de plisser les ailettes des narines, l’implantation des sourcils, la présence de duvet sur les lobes des oreilles. Il reprenait ses intonations, singeait son rire, croisait les jambes de la même façon. Un jour, dans la foule, une jeune fille le regarda avec insistance, puis s’excusa : elle l’avait pris pour un autre.

Il était également séduit par les idées cruelles de S., ce cynisme qui refusait tous les systèmes, ce renversement lucide des valeurs, qui en faisait éclater la vacuité, cette partition du monde entre âmes « inférieures » qu’on devinait bien nombreuses, et âmes « supérieures », communauté rare à laquelle Philippe aspirait. Autrefois, l’unique but — la prochaine réunion, la prochaine promotion — qui occupait son esprit obturait aussi ses sens. Il n’avait pas d’idées générales, qu’il méprisait et réservait aux oisifs. Il en sentait désormais le besoin, et il constatait en lui le germe d’une pensée, faite d’aphorismes et peu cohérente ; mais il se rendait compte que beaucoup de ces idées avaient été empruntées à S. Le contact d’S. avait aussi enrichi sa palette intellectuelle, le rendant plus serein et contemplatif. Tout un monde qu’il avait ignoré et méprisé le submergea : l’art, l’histoire, la beauté des êtres, les constructions philosophiques et religieuses, la nature, la science même — apanage ridicule du Bunker, on se devait d’en ricaner. Les promesses de pouvoir immense que S. lui avait faites ne semblaient pas devoir se réaliser — jusque-là, il n’avait pu que torturer ses subordonnés — mais il n’en concevait nulle rancœur. Il avait retrouvé la curiosité presque universelle, la volupté mise en toutes choses, de la petite enfance. Dans ces rapports quasi initiatiques, il atteignait quelque chose de vrai, après le purgatoire de ses errances.

XII

Cela dura quelques mois. La révolte montait, fruit de l’accumulation d’agacements furtifs. Les épisodes se multipliaient, où S. semblait tenir pour nulle la présence de Philippe. Il décidait à sa place ; donnait des ordres à Madame Todd, l’accaparait pendant des jours pour des travaux sans lien avec les attributions de Philippe, ni même, semblait-il, avec les laboratoires. Il se faisait appeler chez lui, et Philippe devait souffrir ces conversations téléphoniques avec des inconnus, à propos d’affaires tortueuses, dont il ignorait tout, et qu’il essayait de reconstituer à partir des répliques de S… Il lui avait emprunté des outils dont Philippe se servait couramment, qu’il ne lui avait jamais rendus, ne s’étant même pas excusé de les avoir perdus. Et que dire de cette journée pluvieuse où, après lui avoir donné rendez-vous dans quelque endroit, S. l’avait emmené chez son assureur, avec lequel, pendant trois quarts d’heure, il avait renégocié un contrat imbécile, tandis que Philippe, sage comme un caniche, assis sur une chaise en plastique, attendait qu’il eût fini et condescendît à s’occuper de lui ? Mais, au sortir de l’agence, S. marmonna qu’il était en retard, et disparut. Il y avait ses innombrables retards, et toutes ses impolitesses, les mains non tendues, les portes non tenues, les cafés non proposés, les additions non payées… Imperceptiblement, ces incidents érodaient son bonheur fragile ; une voix grandissante lui criait que l’on se payait sa tête, qu’il était la victime d’une farce grotesque…

« Je suis sa créature, pensait Philippe. Il a détruit mon âme, y a mis ce qu’il voulait. Il m’a imposé ma façon de m’habiller, ses propres idées, il décide à ma place. Je n’ai plus d’existence propre, je ne suis qu’un pantin. Je ne suis qu’un réceptacle ; je vois, entends, touche, et, sur le moment, cela me donne l’impression d’exister. Mais cela ne laisse nulle trace dans ma conscience, ne crée en moi nul désir, nulle volonté. Cet homme a fait de moi un animal. Je suis heureux comme les animaux sont heureux ; par l’absence de douleur physique et de frustrations. »

Pis, S. avait fait de lui le contraire de ce qu’il était. De Philippe Champarnaud, du cadre incisif, froid et résolu, toujours tendu vers d’ultimes dépassements, ne subsistait qu’un esthète passif, oisif et contemplatif, épithètes aux terminaisons plus femelles encore que l’infâme gynécée où Odette l’avait englué du temps de son remariage avorté. Et, de nouveau, il vit qu’il ne pouvait exister que par les laboratoires Formol et la direction générale. Seulement, il était directeur général ! « C’est le désir qui fait l’homme ; plus de désir, plus d’homme. J’ai ce que je voulais, donc je n’existe plus. Encore une idée d’S., d’ailleurs… Où est-il, celui-là ? »

S. avait disparu depuis une semaine. Plus il tardait à réapparaître, plus son emprise sur Philippe s’amenuisait. Les révoltes et les remises en question se levaient en Philippe comme une armée vindicative. Un livre, qu’il lui avait fait lire, encore adoré le mois précédent, n’était plus qu’un édifice creux, sans rapport avec la vie, une façade dégoulinante de dandysme et d’artifice. Cette veste qu’il lui faisait porter, elle lui semblait grotesque : comme il avait dû faire rire en clown extravagant ! Et la pensée de S., il le voyait clairement, était informe, inconsistante ; elle s’effilochait, dissoute par ses contradictions ; elle ne recouvrait rien, séduisant arrangement de mots. Ce qu’il restait en lui de faible le poussait-il à le revoir, ou bien était-ce sa volonté renaissante qui, pour marquer sa prééminence, avait résolu de le couvrir d’insultes ? Il décrocha son téléphone et composa son numéro.

Ce numéro n’est plus attribué. Veuillez consulter l’annuaire ou notre service de renseignements. Ce numéro n’est plus attribué. Veuillez…

Était-il seulement directeur général ? Depuis sa chute, il ne croyait plus ce qu’il voyait. Il n’aurait pas été surpris s’il eût appris qu’il s’agissait d’un rêve. Il se rappelait cette boutade de S., peut-être empruntée à quelque littérateur, que nous ne sommes que des fictions issues de l’imagination d’un écrivain sadique. Saint-Gratien, Odette, Ramon, tout lui paraissait abstrait, invraisemblable, mais moins encore que sa situation actuelle, la semi-intimité qu’il partageait avec S., cette réclusion dans des locaux qu’il n’avait jamais connus, l’étrange Madame Todd, si peu dans le style des laboratoires, ces attributions immenses mais floues, et les problèmes d’intendance qui occupaient son temps…

Le peu de faste de sa nomination le surprenait : pas de pompes, pas d’intronisation, un simple entrefilet dans un numéro de la gazette locale. Pourquoi son téléphone ne sonnait-il jamais, où étaient donc les autres directeurs, et qu’attendaient-ils, les Frelon, les Gobidart, les Schmöck, tous ceux qui lui avaient craché dessus dans sa disgrâce, pour venir s’humilier en implorant miséricorde ? Il soupçonnait d’être victime d’un canular, mais pourquoi S. aurait-il perdu son temps pour le plaisir de se payer sa tête ? Cependant, il doutait. Quelle preuve avait-il, après tout, de l’appartenance de S. aux laboratoires Formol ? On ne l’avait jamais vu qu’avec Ramon ; peut-être n’en était-il qu’un lointain cousin. Peut-être avait-il échafaudé, louant des locaux vacants de la tour et les services d’une intérimaire, la fiction de cet étage réservé et de Madame Todd. Il avait été stupide de se fier aux prétentions de cet individu et de croire aux titres fantaisistes dont il se parait. Philippe savait bien que jamais Formol n’avait vu de Directeur Général en Service Exceptionnel. C’était bien la première fois que S., mauvais menteur, avait mentionné ce titre, de même qu’à chaque fois qu’il se référait à un prétendu comité, il inventait un nouveau vocable insensé. Et cette étrange cage d’escalier, où ils n’avaient croisé personne, un jour de panne d’ascenseurs ? Et pourquoi avait-il disparu et changé de numéro de téléphone (peut-être était-il en dérangement) ? Un personnage bien incohérent, aux multiples et étranges incarnations ; énigmatique dans les premiers temps ; florentin et tergiversant avant la chute de Champarnaud ; plein de sarcasmes, vulgaire même, à F. ; suffisant et paternel jusqu’au meurtre de Carrelet ; plein de familiarité, enfin, raffiné et décadent depuis leur nouvelle intimité.

De même, ce Frédéric Carrelet était-il sans doute un personnage inventé de toutes pièces, d’où le peu de conséquence de son assassinat (à moins que, le maître chanteur ayant réapparu subitement, S. ait dû faire changer son numéro) ; et ce rapport miraculeux qui lui avait ouvert la fonction suprême, un faux ? Faux également, peut-être, le numéro de la gazette locale, qui l’avait frappé par son petit format et la mauvaise qualité de son encre — l’annonce de sa nomination s’érodait, déteignant sur ses doigts, à chaque relecture. Il ne parvenait plus à retrouver cet exemplaire, qui tombait d’ailleurs en miettes. Il ne se souvenait plus de l’intitulé exact de sa fonction, ne savait même pas s’il l’avait su.

Depuis combien de temps n’avait-il plus de contacts avec Formol que par l’intermédiaire de S. ? Il fallait bien peu de complices pour monter une telle machination. Ramon, tout au plus. Cette direction des archives, même, n’était peut-être qu’un décor monté pour l’occasion. Il lui paraissait bien suspect, avec le recul, ce capharnaüm poussiéreux, avec ces nids de puces et les classeurs humides qui vous dégringolaient dessus quand on ouvrait une armoire. Et S. surgi mystérieusement à F., son ombre aperçue l’été dernier, comment l’expliquer ? Les Frères de Saint-Gratien étaient peut-être une troupe de comédiens à sa solde ? Odette, elle-même, un spectre, un sosie déniché par S., qui, à F., lui avait sans doute instillé l’idée de la revoir. Sosie ? Peut-être trois traits communs avec ce visage oublié avaient suffi. Et s’il avait mené la perversion jusqu’à lui substituer quelqu’un de tout autre ? Ce grain de beauté disparu, ces iris bicolores, ces cheveux jaunes ne l’avaient pas intrigué, pourtant si différent de ce qu’elle était, si peu elle. Il ne pouvait vérifier l’imposture, ayant brûlé ses photos. Mais plus il y pensait, plus il lui semblait que cette femme n’avait rien d’Odette. Celle-ci était bruyante, vulgaire, extravertie, fréquentant mal et polluée de lieux communs ; elle n’avait rien de l’austère délicatesse, de la rigueur frigide de son ancienne femme. Il ne retrouvait pas dans cette femme charnue, boudinée, poilue et odorante, à l’épiderme grumeleux, les formes peu affirmées, lisses et androgynes de l’Odette d’antan. Elle l’avait épié, rapportant tout à S., elle lui avait livré les recoins de son âme.

Mais pourquoi S. se serait-il épuisé à monter une telle fiction ? Le détourner de la Direction ? Est-ce que sa chute, même, avait été une comédie ? On avait intercepté sa nomination ; cette réunion où l’on avait douté de ses talents n’avait jamais eu lieu ; Frelon était acheté, pire, l’exemplaire de Business Challenge sur Hubert de Berneuil était un faux. Avait-il jamais rencontré Hubert de Berneuil ? Une autre fiction, une autre incarnation de S. Une machination ourdie par des jaloux, des partisans de l’immobilisme, quelque clique du Bunker. Peut-être le croyait-on mort…

Mais peut-être, au contraire, n’avait-on jamais envisagé de le nommer directeur général. Fictif, non sa chute, mais ce qui avait précédé. On l’avait laissé rêver, tant qu’il travaillait bien. Il avait suivi, depuis toujours, tout le monde le savait, une voie de garage. Il s’était complu dans une interprétation flatteuse, presque pathologique, de ce qui lui arrivait, prenant des vessies pour des lanternes, des gribouillages pour des décisions, des rétrogradations pour des promotions, des aumônes pour des augmentations, des paroles charitables pour des éloges, des soliloques oisifs pour des réunions de travail… Les encouragements de Cipriani, des paroles qu’il avait mal interprétées ; cette rencontre avec Frelon, un quiproquo (ou bien ce n’était pas Frelon, ou bien Frelon se trouvait — coïncidence — au sauna pour y interroger Berneuil, pour qui il avait pris Philippe, ou bien cette rencontre n’avait existé que dans son imagination, peut-être l’avait-il rêvée) ; et la nomination de Berneuil, une chose prévue par tous, et de longue date, que seul Philippe, dans sa demi-folie, s’était entêté à nier. Mais le mensonge n’avait pu durer ; cette représentation de lui-même, qui l’avait sans doute aidé à vivre, s’effondra quand il fut patent qu’il ne serait jamais directeur général. Mais il avait fallu, tout de même, un instant — fatal — de lucidité ; il aurait pu, après tout, se convaincre d’avoir été promu, ou du haut prestige de la direction des archives. Un événement, peut-être anodin, lui avait ôté l’envie de continuer à jouer, déclenchant le cataclysme. Mais il ne voyait rien qui pût… peut-être la visite à sa mère ?

« Il faut que je me raccroche à quelque chose, sinon je vais devenir fou. » Appeler S…

Ce numéro n’est plus attribué. Veuillez consulter l’annuaire ou notre service de renseignements. Ce numéro n’est plus attribué. Veuillez…

— Madame Todd !

C’était son jour de congé. Des feuilles éparses couvraient son bureau. Depuis qu’S. l’avait pris en charge, le désordre s’étendait comme une lèpre. Il n’osait plus rien jeter, incapable de distinguer un dépliant d’une lettre importante ; il gardait des enveloppes usagées, des déchets de papillons adhésifs et des crayons qui n’écrivaient plus. Des trombones, auxquels il avait parfois, dans un moment anxieux, donné des formes inquiétantes, logeaient dans les recoins de son bureau comme une colonie de punaises. Il s’empara d’un rectangle de plastique bleu qui émergeait d’un tas de brouillons froissés. C’était la disquette de démonstration de Succès Virtuel. Il la glissa, le cœur battant, dans la fente du lecteur. On ne savait pas… rien ne devait être négligé pour…

Les instructions étaient claires : appuyer sur telle touche… Soudain, l’écran se couvrit de signes incompréhensibles. Il éteignit son ordinateur, le mit à nouveau en marche. Il entrevit, fugitivement, un message de détresse, envoyé par le détecteur de virus ; puis l’image disparut. Il s’y reprit une seconde fois ; la machine s’obstinait dans son néant. La disquette, sans doute infectée par un virus, avait endommagé, irrémédiablement, le fonctionnement du disque dur.

Il ouvrit ses tiroirs, débordants de papiers. Il les prit un à un, les froissant avec rage après y avoir jeté un bref coup d’œil. Des notes de service, des brouillons d’organigrammes, des griffonnages préliminaires bêtement conservés par sa paresse. Soudain, il rencontra un cahier torsadé, d’environ quatre cents pages, à la dactylographie austère. Le rapport qui avait anéanti Berneuil. Il le feuilleta distraitement, parcourant les phrases étrangement familières, comme écrites par un vieux compagnon. Il éprouvait une sympathie pitoyable pour ce vocabulaire si prudent, ces circonlocutions timorées, tordues par l’anxiété de fuir la controverse. Soudain, à la lecture d’une séquence de mots, le sang lui monta à la tête. Il avait déjà ressenti cela, lorsque, assis dans un restaurant, il s’était rendu compte que le client bizarre qu’il regardait depuis cinq minutes n’était autre que lui-même, reflété par un miroir limpide. Ces mots, ils étaient gravés dans un coin de sa mémoire, pareillement ordonnés, avec le heurt comique de leurs syllabes. Et ce fut la révélation, vertigineuse : ce qu’il tenait entre ses mains n’était rien d’autre que le rapport qu’on lui avait commandé, qui avait divisé Cipriani et S., et que ce dernier avait étouffé pour des raisons obscures. Il reconnaissait sa prose, ses expressions favorites, la succession brutale et maladroite de ses paragraphes. La simple juxtaposition des informations qu’il avait compilées révélait le scandale, et s’il en avait tiré les conclusions, jamais Berneuil n’eût été nommé.

Il parcourut la seconde partie, rédigée par un autre, et reconnut la hautaine grandiloquence de S. C’était lui, sans aucun doute, l’auteur de cette moitié du rapport.

Ainsi, dès avant sa chute, il avait forgé l’arme qui devait éliminer son rival. Et, par une inhibition incompréhensible, il ne s’en était pas servi. Il avait préféré basculer dans l’errance, obéissant à quelque pressentiment indigne, jusqu’au jour où S., inconstant et énigmatique, l’avait forcé à voir clair dans son propre texte, prétendument exhumé des archives, et à l’utiliser pour atteindre le poste si longtemps convoité. Mais le sommet s’était révélé aussi futile que les échelons précédents, et il s’était abandonné à l’influence absurde de l’autre, qui avait semé en lui un détachement oisif, une succession de jouissances ennuyeuses, une escroquerie d’existence, plate comme une mer d’huile, sans haines ni projets, si risible au regard des pouvoirs démoniaques qu’il lui avait promis.

Descendre aux étages normaux des laboratoires. Voir des gens. Leur parler de travail. Contrôler l’exécution de ses décisions. Être vu, regardé, entendre quelqu’un prononcer son nom. Savoir l’heure (il avait perdu sa montre lors de son installation aux archives. S. l’avait dissuadé d’en acheter une autre, invoquant une idée générale que Philippe avait oubliée, sans doute qu’il est réservé aux inférieurs de se préoccuper du temps.).

Il se leva. Hagard, titubant, il emprunta l’escalier, descendit trois étages, manquant de chuter à chaque marche. Derrière cette porte rouillée, à l’odeur d’huile mécanique, s’affairait le personnel ; les téléphones sonnaient ; cadres et secrétaires déambulaient d’un pas pressé ; les coursiers erraient, gauches, le casque à la main ; on devisait autour de la crasse de la machine à café. Il la poussa, elle ne s’ouvrit pas ; il insista ; rien. Se pourrait-il que ?... Il n’y avait pas de serrure. Enfin, il prit son élan, et parvint à l’enfoncer.

Au lieu du siège des laboratoires Formol, il ne vit qu’un vaste local de ciment, désert, pareil à un parking souterrain. Les cloisons, l’habillage et le mobilier avaient disparu. L’humidité ruisselait sur le béton brut des piliers. Quelques traces de l’ancienne activité subsistaient : chevilles, porte-manteaux, lambeaux de carton, grilles de ventilation, morceaux de moquette et rognures de crayons. Nus, la tuyauterie complexe de la climatisation, et les bouches d’aération, pareilles à des canons prêts à éructer, à des orifices antiques lourds de présages. Nombreux, les déchets de chantier, clous tordus, lames brisées, disques émoussés, auges figées par le ciment, embouts noircis de chalumeaux, outils abandonnés parmi les mégots et les revues érotiques.

On avait peint sur le sol grumeleux, entre des tas de sable et des détritus, des signes peu clairs, indications pour une démolition prochaine. Des gaines électriques sortaient des murs comme les tentacules d’une gorgone, des tortillons de fil descendaient des plafonds, un panneau de fusibles moisissait dans une flaque d’eau. Des ouvriers, des oiseaux, avaient laissé leurs empreintes dans le béton, fossiles de l’ère où le siège était né. À ses pieds, une page de journal, jaunie, dont on ne pouvait lire la date :

Le scandale du Morbastan

Quelques mètres plus loin, près d’un tas de gravats, d’autres fragments :

Nomination d’une commission d’enquête ; l’Association des victimes réclame une indemnisation ; M. (illisible) en garde à vue à propos de l’affaire Morbastan ; Mise en règlement judiciaire des Laboratoires Formol.

Il marcha, au hasard, comme dans une grotte, au rythme des piliers, dans une alternance de ténèbres et de clarté, piétinant les mégots et les posters touristiques qui avaient orné les bureaux des secrétaires. Soudain, à ses pieds, un morceau de toile : l’œuvre qu’il avait achetée chez Schmöck. Il se trouvait à l’emplacement exact de son ancien bureau. Ironie, une lampe y vacillait encore. D’autres morceaux de papiers portaient peut-être sa signature. On remarquait l’emplacement de la cloison, aux débris de plâtre et d’armatures métalliques vrillées, et il y avait une tache de sang, un ouvrier s’était coupé en enlevant les panneaux.

Coincée entre deux parpaings, une paire de chaussures de femme, oubliée à jamais par sa secrétaire dans le désordre d’un placard.

Il revint sur ses pas, suivant la trace d’une ancienne coursive, qu’il savait mener au vestibule, dans l’axe central du bâtiment.

On avait ôté les ascenseurs, ne laissant qu’un trou béant, un puits obscur qui se perdait dans les fondations et d’où montait, comme d’une conque immense, la vibration des structures, pareille au souffle marin.


FIN

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