Miel

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Université Montaigne, Bordeaux, 24 avril 1996. Loreleï, 19 ans.


Dans la salle de TD du cours d’anthropologie, la voix de Mme Marciac berçait Loreleï :


— La vidéo que nous allons visionner a été tournée à Prats-de-Mollo. C’est une manière, parmi beaucoup d’autres, de célébrer la fin de l’hiver. « À la Chandeleur, l’hiver meurt ou prend rigueur. » Vous pouvez remplacer rigueur par vigueur… (Quelques rires étouffés). Je vous ai déjà parlé du mythe de l’homme sauvage. Avant le lion, avant le loup, c’était l’ours, le roi des animaux, le dieu incontesté des forêts européennes.


Quelqu’un venait d’éteindre la lumière. Loreleï reporta son attention sur l’écran de télévision. Des hommes souriants revêtaient des fourrures épaisses. Ils riaient, se bousculaient, ajustaient leurs costumes. Les vieux du village les aidaient, transmettaient les gestes.

— Dans de nombreux pays européens, poursuivit Mme Marciac, on raconte que de l’union d’une femme et d’un ours est né un enfant doué d’une force prodigieuse. L’homme sauvage. Jean de l’Ours.


Les images défilaient. Les hommes-ours couraient maintenant dans les rues du village, poursuivant les habitants. Ils attrapaient les femmes, les serraient contre eux, leur noircissaient le visage. La voix du commentateur était nasillarde, légèrement pompeuse, comme dans les documentaires des années 1950 : « Les hommes se conduisent comme des ours avec les filles. »


Une pensée sortit un instant Loreleï de la torpeur qui la gagnait : « Comme des ours… Comment se comporte un ours avec une fille ? »


Les images continuaient à défiler sur l’écran. Loreleï posa sa tête dans ses bras. Partiels la semaine prochaine. Trop de lecture. Trop de nuits courtes. Elle repensa aux carnavals, en Allemagne. Même mythe, les femmes qui courent. Bruits de crécelle, rythme des cloches. Elle ferma les yeux. Se reposer, juste une seconde. Le son se faisait lointain. Moins fort que le rythme régulier de son cœur. Hypnotique.

L’odeur, d’abord. La résine de pin, puissante.
Loreleï ouvrit les yeux.

Elle était debout, dans une clairière fleurie, vêtue d’une longue robe blanche et d’un corset rouge, légèrement délacé. À son bras pendait un panier plein de cerises noires. Elle croqua un fruit. Une goutte tomba sur le lin. « Une robe blanche, vraiment ? Quelle idée ! » La Forêt-Noire lui faisait face. Serrant son panier, elle suivit une abeille vers la lisière.

Après quelques pas dans la forêt, la lumière changea — plus diffuse, plus verte. L’odeur de résine se mêlait maintenant à autre chose. Terre humide, mousse. Et quelque chose de plus fort, de plus animal.

Elle s’arrêta.

Il était là.

Devant elle, entre deux pins centenaires, il était dressé sur ses pattes arrière. Massif, plus grand qu’un homme. Sa fourrure était brune, épaisse, emmêlée de feuilles et de brindilles. Sans pour autant les discerner clairement, elle sentit ses yeux posés sur elle.

Son cœur s’emballa. Le panier tomba de son bras. Les cerises roulèrent sur la mousse.

Elle voulut reculer, mais ses pieds refusèrent de bouger.

L’ours gronda. Un son bas, profond, qui venait de partout à la fois. Qui vibrait dans sa poitrine.

  • Cours, pensa une partie de son cerveau. Cours.

Mais elle ne courut pas.

L’ours inclina sa tête massive. Lentement. Puis il posa son museau au sol. Ses pattes avant suivirent. Il se coucha devant la jeune femme, le ventre contre la mousse, la tête entre ses pattes.

Il attendait.

Loreleï resta immobile un long moment. Son souffle se fit plus léger, jusqu’à s’accorder à celui de la bête. Lent, profond. Le vent dans les pins. Le bourdonnement lointain des abeilles.

Il ne bougeait pas. Patient. Soumis, presque.

Elle fit un pas vers lui. Puis un autre.

Elle tendit sa main vers son pelage sombre. Hésita à quelques centimètres.

Il ne bougea pas.

Elle toucha.

Ce n’était pas rêche comme elle le pensait. Mais doux comme… comme rien de ce qu’elle connaissait. Ses doigts s’enfoncèrent dans sa toison, disparurent presque. En dessous, elle sentit la chaleur de sa peau, les muscles puissants.

Elle caressa, pétrit. Sa tête, son encolure. L’ours émit un son — pas un grondement, autre chose. Un ronronnement grave, satisfait.

— Tu veux quoi ? Murmura Loreleï.

Pas de réponse. Évidemment.

Il tourna légèrement la tête vers son dos. Une invitation.

Grimper sur son dos fut plus facile qu’elle ne l’aurait cru. Son pelage offrait des prises, sa patience lui laissait le temps. Elle s’installa entre ses omoplates, les cuisses serrées contre ses flancs, les mains agrippées à son cou.

La bête se releva.

Le monde tangua. Loreleï était si haut maintenant — deux mètres du sol, peut-être plus. Elle s’accrocha plus fort.

Et il se mit en marche.

Biches, hérissons, cétoines dorées et renards ne croisèrent pas une jeune femme sur une bête, mais la reine de la forêt sur son roi.

Le balancement de sa monture ne la berçait plus. Le mouvement, conjugué à la douceur de la fourrure sur ses cuisses nues, était désormais sensuel.

Elle posa sa joue contre le dos massif, les mains toujours plongées dans l’épaisseur de la pelisse animale. Sous elle, le battement d’un cœur. Lent. Puissant. Comme un tambour ancien.

Les arbres défilaient toujours. La lumière changeait, passant du vert sombre à des éclats dorés. Des oiseaux s’envolaient sur leur passage.

Un ruisseau apparut entre les arbres.

L’eau claire courait sur des pierres rondes, créant une musique douce. Sur la rive, l’herbe était grasse, parsemée de fleurs sauvages. Le soleil tombait droit sur cette clairière, comme une bénédiction.

L’ours s’arrêta. S’agenouilla.

C’est une reine hésitante qui descendit de son dos.

Il resta à quatre pattes, l’observant.

Alors qu’elle soutenait son regard, quelque chose passa entre eux. Défi ? Envie ?

Elle porta les mains à son corset. Défit les lacets. La créature ne bougeait pas, mais son regard pesait sur sa peau.

Le corset tomba. Tache rouge vif. La robe suivit. Corolle blanche sur l’herbe verte.

Nue devant lui, le menton levé fièrement, elle brisa le silence.

— Tu voulais me voir ?

Un grondement bas, approbateur.

Elle se retourna et se dirigea vers le ruisseau. Sans se presser, offrant son dos, ses fesses et ses jambes à la vue de son hôte.

Le ruisseau s’élargissait à un endroit. Elle y entra en frissonnant, jusqu’aux hanches, puis jusqu’aux seins. Elle se retourna vers lui.

— Tu viens ?

Il se redressa.

Debout sur ses pattes arrière, il était immense. Terrifiant, si elle avait encore eu peur.

Et puis quelque chose se produisit.

Sa fourrure… bougea. Ondula. Comme si elle était vivante, séparée de lui. Elle commença à glisser. De ses épaules d’abord, puis de son torse, de ses bras. Comme une mue, un vêtement qu’on retire.

La peau d’ours tomba au sol.

L’homme qui se tenait à sa place était grand, large, couvert de poils bruns, des épaules aux pieds. Humain et pas tout à fait.

Loreleï éclata de rire.

— Ça ne change pas grand-chose. Tu es toujours aussi poilu.

Un son sortit de la gorge de l’homme sauvage. Pas un mot. Un rire, peut-être. Rauque, chaud.

Il entra dans l’eau.

Ce qui suivit ne ressemblait à rien.

Ils jouèrent, comme des enfants, comme des oursons. Ils s’éclaboussaient, se poursuivaient. Quand il la rattrapait, ses gestes étaient doux. Ses mains sur ses hanches, ses épaules, ses bras, n’étaient jamais brutales. Puissance contenue et tendresse.

Elle riait toujours. Un rire qui montait du ventre, qu’elle avait oublié depuis trop longtemps.

Elle se retrouva contre lui, son dos contre son torse poilu. Ses bras autour d’elle, pas pour retenir, mais pour envelopper. Son souffle dans son cou. Elle ferma les yeux, tandis qu’il la portait jusqu’à la rive.

L’homme la déposa sur l’herbe tendre, dans une flaque de soleil. Elle resta allongée, savourant la chaleur sécher sa peau.

Elle entendit ses pas s’éloigner. Revenir.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, il se tenait au-dessus d’elle. Dans ses mains, il tenait un rayon de miel. Doré, dégoulinant, parfumé. Il avait dû le prendre dans une souche. Elle croyait entendre des vrombissements contrariés. Mais que peut-on refuser à un roi ?

Le miel coula sur elle.

D’abord sur son ventre. Chaud, épais, parfum sucré. Il traça une ligne du sternum au nombril, puis sur ses seins. Le miel s’écoula sur les courbes, combla chaque creux. Il dirigea le rayon plus bas. Hanches, cuisses, chevilles : la douceur collante enveloppait sa peau.

Il s’agenouilla entre ses jambes, qu’elle écarta plus grand.

Sa langue était douce, pas râpeuse comme celle d’un chat. Large, chaude et humide, elle cueillit d’abord le miel sur son ventre. Lentement, méthodiquement. Elle ne pouvait se détacher du spectacle de sa chevelure, de ses épaules. Il remonta vers ses seins, en fit le tour plusieurs fois, avant de trouver les mamelons durcis, s’y attarda.

Il descendit.

Son ventre à nouveau. Plus bas. La ligne des hanches, l’intérieur des cuisses, là où le miel avait coulé. Et plus bas encore.

Pas de miel ici, juste elle. Mais il léchait avec la même application, la même douceur. Large, lent, attentif. Il trouvait les endroits qui la faisaient frémir, y revenait.

Elle n’avait jamais été touchée comme ça. Pas avec cette patience. Pas avec cette… dévotion. Ou elle avait oublié.

Les mains de la femme trouvèrent sa tête. Ses cheveux épais, presque une crinière. Elle ne put s’empêcher de tirer. Le plaisir montait. Lentement, comme une marée. Pas l’urgence des corps adolescents, pas la frénésie. Quelque chose de plus profond.

L’odeur du miel enrobait tout, tandis que le soleil les inondait.

Les grognements contre sa peau nue se firent vibrations, qui ajoutaient au plaisir, couche après couche.

Il la faisait monter. Sans hâte, sans but apparent. Comme si le voyage comptait autant que la destination. Ses hanches ondulaient contre sa bouche.

— Oh…

Le son sortit de sa gorge sans permission. Suivi d’autres. Des gémissements, des soupirs, des mots sans sens.

Une abeille paresseuse se posa sur son sein, tandis que le plaisir se suspendit. Son corps se tendit, avant de claquer. Corde tendue à l’extrême qui casse, vibre et éclate.

Elle ouvrit les yeux quand tout déferla. Le soleil était exactement au-dessus d’elle. Éblouie, elle ne voyait plus rien. Juste la lumière, blanche, totale. Et le plaisir qui pulsait toujours.

Elle resta la tête contre le sol tendre. Désormais seule. Un scarabée iridescent la contourna. Elle roula sur le côté. Son regard se perdit dans le ciel bleu morcelé entre la cime des pins. Pas un nuage.

Une abeille charpentière passa, ses ailes et son large dos noirs saupoudrés de pollen. Bourdonnement puissant qui émergeait de la multitude. Loreleï la suivit lorsqu’elle s’éloigna entre les doigts de lumière. L’odeur lui parvint alors. Douceâtre, sucrée. Elle avait trouvé la ruche dans la souche. Elle prit et croqua un rayon. Une résistance. Une larve peut-être ? Le jus dans la gorge, les alvéoles molles et tendres. Elle ferma les yeux.

Quand elle les rouvrit, tombait exactement sur son visage. Cependant, il ne s'agissait plus de la lumière crue de la forêt. Le rideau de la salle de TD était entrouvert. Elle cligna des yeux, sa joue toujours posée sur ses bras croisés.

Sur l’écran, une femme souriante, la joue barrée de suie. Cris de joie. Les chasseurs avaient capturé les hommes sauvages. Ils les tondaient. Ours redevenus hommes. L’hiver est mort ! Vive le printemps ! La foule en liesse chantait et dansait.

Comment se comporte un ours avec une fille ?


Elle sourit.
Mieux qu’un homme, apparemment.

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