Chapitre 2 - Le couloir des voix

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Le vent souffle plus fort que je ne l’avais imaginé. Sur le plateau rocheux où je viens d’émerger, l’air semble tourner sur lui-même comme s’il cherchait à arracher les bâtiments de leurs fondations. La pluie commence à tomber en fines aiguilles qui traversent la lumière des projecteurs. Derrière moi, l’entrée souterraine d’ÆTERNA disparaît déjà dans l’ombre. Devant, l’île s’étend, vaste et déserte, une succession de structures industrielles, de passerelles métalliques et de blocs de béton rongés par le sel.

Je reste quelques secondes immobile pour laisser mon corps comprendre l’espace. L’air salé me brûle les narines après l’odeur de formol. Le bruit des vagues frappe la falaise en contrebas, régulier, presque rassurant. Pourtant, quelque chose dans ce paysage me donne la sensation d’être entré dans un territoire qui n’appartient plus vraiment au monde.

Je descends lentement la rampe qui mène vers la première zone du complexe. Mes bottines crissent sur le gravier humide. Les projecteurs s’éteignent un à un derrière moi, comme si l’île avait décidé que la première étape du test était terminée. Cette pensée m’arrache un sourire bref. Si quelqu’un regarde, il doit déjà savoir que je l’ai compris.

Les bâtiments qui m’entourent portent tous la même marque : le symbole d’ÆTERNA, gravé ou peint sur les murs, parfois presque effacé par le temps. Des lettres massives, industrielles, conçues pour durer plus longtemps que les hommes qui les ont posées. Certaines portes sont arrachées, d’autres simplement entrouvertes. Je remarque très vite qu’il n’y a aucun véhicule. Pas de traces d’évacuation précipitée. Pas d’hélicoptère abandonné. Comme si ceux qui sont partis avaient pris le temps d’effacer leur passage.

Je m’approche d’un hangar bas dont les vitres sont éclatées. À l’intérieur, des rangées de chaises métalliques sont renversées face à un mur couvert d’écrans noirs. Une salle de conférence, peut-être. Un lieu où l’on devait parler de progrès, de budgets, de protocoles. Aujourd’hui il n’y a plus que la pluie qui s’infiltre par les brèches du toit.

Un bruit me fait lever la tête.

Pas un cri. Pas un pas.

Une voix.

Je crois d’abord que c’est le vent qui se glisse entre les bâtiments. Mais la seconde fois, je reconnais des mots. Ils viennent de plus loin, derrière le hangar, quelque part dans un couloir extérieur qui relie plusieurs blocs de béton.

Je contourne le bâtiment en silence.

Le passage qui s’ouvre devant moi est étroit, bordé de murs trop hauts pour laisser voir la mer. Des lampes murales diffusent une lumière jaunâtre qui ne semble pas vouloir mourir malgré les années. Au fond du corridor, des portes identiques se succèdent à intervalles réguliers. Certaines sont fermées, d’autres entrouvertes.

La voix revient.

Plusieurs voix, en réalité.

Un murmure continu, fragile, comme si des dizaines de personnes parlaient en même temps derrière les murs.

Je m’arrête.

La première porte sur ma droite est entrouverte de quelques centimètres. Je pousse doucement.

La pièce est petite, presque nue. Un lit fixé au sol, une chaise, un lavabo en acier. Sur le mur, des traces de griffures verticales, profondes. Le genre de marques que laisse quelqu’un qui essaie de sortir sans y parvenir.

Je referme.

Dans la pièce suivante, la voix est plus claire.

Je pousse la porte.

Un homme est assis au sol, le dos contre le mur. Il ne réagit pas immédiatement à la lumière. Ses yeux sont ouverts, mais il regarde à travers moi. Sa peau est grise, presque translucide. Des veines sombres serpentent le long de son cou.

Il murmure quelque chose.

Je m’approche.

« …il arrive… »

Sa voix est cassée, comme si chaque mot devait franchir un obstacle dans sa gorge.

« Qui arrive ? »

La question sort de ma bouche avant même que je réalise que je parle.

Ses yeux se tournent enfin vers moi. Ils mettent plusieurs secondes à me reconnaître.

« Adam… »

Je sens un frisson me parcourir l’échine.

« Tu es Adam. »

Je ne réponds pas.

L’homme esquisse un sourire étrange, un mélange de soulagement et de terreur.

« Alors c’est fini… »

Sa tête retombe contre le mur. Son souffle s’éteint presque aussitôt.

Je reste immobile devant lui.

Je ne le touche pas.

Je n’ai pas besoin de vérifier.

Dans le couloir, les murmures continuent.

Je ferme doucement la porte derrière moi.

Plus loin, une autre cellule est entrouverte. Cette fois la voix est féminine. Elle parle plus vite, comme si elle essayait de réciter quelque chose avant d’oublier.

Quand j’entre, la femme est debout au centre de la pièce. Ses bras sont couverts d’inscriptions tracées au marqueur. Des symboles, des chiffres, des fragments de phrases.

Elle se tourne vers moi.

Son regard est parfaitement lucide.

« Vous êtes en retard », dit-elle calmement.

Je reste silencieux.

Elle me regarde de la tête aux pieds, puis s’arrête sur mon visage.

« Je me demandais combien de temps ils mettraient avant de vous réveiller. »

« Qui ça, ils ? »

Elle rit doucement.

« Les dieux de laboratoire. »

Elle s’approche d’un pas.

Je remarque alors que ses pupilles ne sont pas rondes. Elles sont fendues, comme celles d’un reptile.

« Vous devriez partir », murmure-t-elle.

« Pourquoi ? »

Son sourire disparaît.

« Parce que nous… nous n’avons pas tous échoué. »

Un bruit résonne au fond du couloir.

Quelque chose tombe.

Puis un choc.

Puis un hurlement.

La femme ferme les yeux.

« Trop tard », souffle-t-elle.

Je me tourne vers la porte.

Le murmure des cellules s’est transformé en un vacarme incohérent.

Des coups frappent les murs.

Des voix hurlent.

Et quelque chose se met à courir dans le corridor.

Je sors dans le couloir des voix.

Et je comprends immédiatement que ce n’est plus un lieu d’observation.

C’est un couloir de chasse.

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