Chapitre 1

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Dans ce jet qui me mène à Louxor, je ne sais que penser.

Je suis mariée.

La cérémonie a été rapide et réduite au minimum. Pas de fête, pas de robe, rien… Un morceau de papier signé, et un échange d’alliance prompt, puis expédiée sans paquet cadeau.

Et maintenant je vole vers mon nouveau destin.

Le constat est amer, cependant mon beau-père est dorénavant débarrassé d’un objet devenu trop encombrant.

J’ai cru comprendre que cette façon de faire n’avait pas été du goût de ma belle-famille dont l'inclination allait vers quelque chose de plus familial. Ils auraient également voulu repousser le mariage pour que leur fils aîné et son épouse soient présents, ceux-ci étant en voyage de noces. Mais ils n’avaient pas pu faire valoir leur préférence en la matière. Pour Rachid, mon beau-père, tout était organisé, et il ne souhaitait rien modifier à ce qu’il avait prévu. Déjà que je n’épousais pas le fils aîné comme cela aurait dû être le cas ! Alors changer la date de la cérémonie était impensable pour lui. De plus, j’avais aussi entendu des mots très durs au sujet d’Annie, la femme de Kassem, française et enseignante. Pour ma part, j’ai en tête l’image d’une jeune femme jolie et aimable, très différente de la femme veule dont ils brossaient le portrait.

Les Ben Khamsin avaient conservé une attitude polie tout au long de leur rapide séjour. Pourtant, à voir l’expression de l’oncle de mon époux, Sharif, le chef de cette famille, j’avais compris qu’il était de très mauvaise humeur. Néanmoins, à chaque fois qu’il m’adressait la parole, c’était toujours avec gentillesse. Cet homme savait faire la part des choses et avait conscience que je n’étais nullement responsable de cet état de fait, que je subissais également les conjonctures.

Rahma n’avait vraiment pas apprécié non plus, et si elle n’avait rien dit, la froideur avec laquelle elle avait parfois répondu à mon beau-père, ou à ma mère, était révélatrice de ses sentiments.

De mon côté, Khalid avait été tel que je l’avais vu la première fois. Aussi gentil et prévenant. Lorsqu’il avait passé l’alliance à mon doigt, il m’avait souri, et la chaleur de sa paume m’avait apporté du réconfort.

Et il en avait été de même au Caire où nous avions passé une nuit dans la maison qu’il y possédait. Je n’avais pas vu grand-chose de cette demeure, car j’étais épuisée. Toutes ces nuits blanches à penser à cette future nouvelle vie et avoir subi un tel ascenseur émotionnel étaient la cause de cet état. Manifestement, cela avait été visible, car je n’avais même pas terminé le repas que l’on m’avait conduite dans cette chambre aux coloris rose pâle et écru. J’y avais dormi seule, ne sachant que penser de ce refus émanant de mon mari de partager son lit avec moi, même si au fond, j’en avais été soulagée. Il y avait ensuite eu ce voyage supplémentaire en avion qui concluait ce périple.

Je soupire et pose ma tête contre le dossier.

― Tout va bien ?

Je me tourne vers ma belle-mère, assise à côté de moi. Cette femme est vraiment adorable ! J’ai aussi compris qu’elle avait eu droit à un mariage similaire, mais manifestement cela avait abouti à une union réussie. C’est sans doute pour cela qu’elle se montre aussi compréhensive à mon égard.

― Oui, murmuré-je.

― Nous sommes bientôt arrivés. Tu pourras te reposer.

Depuis notre départ, elle avait opté directement pour le tutoiement à mon égard, souhaitant sans doute me donner une place dans cette famille. Et les deux sœurs de Khalid avaient vite fait de même. Elles étaient si vives ! Mon beau-père avait été choqué par leur comportement gai et turbulent qu’il avait jugé malséant. Pour moi, elles étaient juste jeunes, et de toute façon elles s’étaient vite calmées en croisant le regard de leur père, plus amusé que désapprobateur. Pendant le voyage de retour, elles étaient redevenues fidèles à elles-mêmes, bavardant et plaisantant. Toutefois, comprenant ma lassitude, elles m’avaient laissée tranquille sur quelques mots pleins d’amabilité.

Oh ! Ce n’est pas mon premier vol en jet, mais cette fois-ci c’est différent : je vais vivre avec un homme que je ne connais pas, ou si peu, et dans un pays totalement inconnu, ne pouvant pas considérer que notre rencontre lors du mariage de Kassem m’en a donné une connaissance précise. Et encore moins mes recherches dans les livres. Par son histoire, Louxor est une ville fascinante. Il y a tout le côté carte postale et archéologique, seulement là je ne m’y rends pas en touriste, mais je vais devoir y vivre. Durant le reste du trajet, je reste donc silencieuse, pensive.

À Louxor, notre groupe se partage en trois : Sharif et son épouse partent dans un gros 4X4, mon beau-père et sa famille dans une limousine, alors que mon mari me guide vers un taxi, m’expliquant qu’ils ont des achats à faire dans la ville. Cependant, je devine qu’ils souhaitent uniquement nous laisser seuls.

Et nous partons. Tous les deux, ensembles pour la première fois, seuls pour la première fois.

En silence, nous traversons la ville puis nous bifurquons dans une rue qui mène vers le désert. Les demeures qui nous entourent sont assez luxueuses et d’une autre époque pour certaines. Il s’agit manifestement d’un quartier aisé. Puis la voiture ralentit à l’abord d’un haut mur percé de moucharabiehs.

Comme Khalid m’avait expliqué que nous vivrions dans son appartement pendant le voyage, je suis plutôt surprise lorsque nous passons sous une arcade pour nous approcher d’un groupe de bâtiments très anciens, ocre pour certains, qui pour moi doit constituer la résidence, ou plutôt le palais de son père.

― Où allons-nous ? m’enquiers-je.

Khalid me répond avec affabilité :

― Chez mon père.

Cette assertion me déstabilise :

― Vous avez parlé d’un appartement !

― Tu as parlé… Il sera plus simple de nous tutoyer. Le vouvoiement me paraît un peu… obsolète dans un couple. Enfin, pour en revenir à ma demeure, avec mon frère, nous avons décidé, il y a quelques années, de transformer l’ancien harem, qui ne servait plus depuis fort longtemps, en trois appartements. Nous occupons chacun un côté, celui du milieu est réservé aux invités, ou à notre cousin.

Je suis stupéfaite :

― L’ancien harem !

― Oui, mon arrière-grand-père ne l’utilisait déjà plus au siècle dernier. Donc, comme cela faisait un certain nombre d’années que ce bâtiment ne servait plus à rien, nous en avons fait notre lieu de vie. Kassem partage son existence entre le désert, où il possède une oasis, et ici. Pour ma part, je suis propriétaire de l’appartement du Caire dans lequel nous avons fugacement résidé hier soir et qui est un pied-à-terre utile pour mes affaires. Nous y reviendrons d’ailleurs la semaine prochaine, et tu pourras ainsi le découvrir plus amplement. Nous avions aussi envie de laisser notre père tranquille au palais. De plus, si nos petites sœurs sont adorables, elles sont parfois envahissantes. Elles viennent nous rendre visite, mais ici elles frappent !

Ayant été confrontée à ces jeunes filles, je comprends ce qu’il veut dire.

― Je vois, murmurai-je.

― Enfin, nous ne resterons que peu de temps au Caire. Les prochains mois, j’ai des affaires à régler avec mon père.

― Pourquoi ?

― Mon père commence à partager ses biens. Alors nous devons régler cela avec mon frère. Sans compter qu’il faut que nous gérions aussi les parts que vont recevoir nos sœurs.

― Elles vont recevoir des parts ? m’écrié-je.

― Bien sûr ! Jihane débute ses études cette année. Et cela leur apportera aussi une indépendance financière lorsqu’elles se marieront. Leurs maris n’auront aucun droit dessus, nous verrouillerons les contrats dans ce sens. Mon oncle a fait la même chose avec mes cousines.

Entre-temps, la voiture s’arrête dans un immense garage et Khalid descend le premier, puis il m’aide à faire de même. Dans ce lieu beaucoup de véhicules de marques diverses se trouvent. Avec surprise, j’en aperçois un très différent des autres par sa taille et sa simplicité. Bleu marine et de marque française.

Comme Khalid remarque que je m’attarde un moment dessus, il me pose cette question :

― Qu’y a-t-il ?

― Rien, je me demandais juste à qui appartenait cette voiture, car elle est…

―… plus petite que les autres, ou encore un peu moins sportive, c’est cela ?

Son ton est quelque peu amusé lorsqu’il énonce cette question.

Je hoche la tête.

― C’est celle d’Annie. Kassem la lui a offerte avant le mariage. Il savait qu’elle ne voudrait pas d’une plus sportive, explique-t-il en haussant les épaules.

― Ah, d’accord !

― D’ailleurs, tu as le permis ?

Avec cette question, il réveille un regret en moi, mais je fais encore une fois bonne figure.

― Non, mon beau-père n’a jamais voulu. Mais j’ai parfois conduit un peu, en cachette, avouai-je dans un murmure.

― Tu pourrais peut-être le passer ?

Je n’en reviens pas !

― Ce serait possible ?

― Oui, même si Djamel et Mourad, nos deux chauffeurs, sont à ta disposition, ainsi que moi-même. Toutefois, tu apprécierais peut-être de pouvoir de déplacer à ta convenance. Enfin, tu décideras si tu veux le faire. Cela ne s’apprend pas en un jour !

Pendant cette discussion, nous traversons une grande cour grouillante de vie, et beaucoup le saluent d’une inclination de la tête à laquelle il répond d’un mot ou d’un geste, pour arriver devant un bâtiment. Celui-ci est d’aspect ancien, même si les ouvertures y sont récentes, ainsi que la porte devant laquelle nous nous arrêtons. L’homme, qui portait nos bagages, pousse le battant et nous laisse passer, puis il se dirige dans un couloir où, derrière un rideau pourpre entrouvert, je peux distinguer des portes grises de chaque côté. Lorsqu’il revient vers nous, il se penche devant mon époux qui le remercie, puis fait de même avec moi. Ensuite, Khalid ferme la porte derrière nous.

Je regarde alors autour de moi avec attention.

Je me sens tout de suite à l’aise. Il y a une grande pièce centrale, avec dans un coin un bureau et dans un autre un réfrigérateur sous une petite étagère pourvue d’une cafetière, d’une bouilloire et d’un service à thé. Si le palais de son père est très grand vu de l’extérieur, ici ce n’est pas le cas. Les carreaux d’époque ont été conservés, ainsi que les petites ouvertures et les moucharabiehs ajourés donnant sur la rue, mais Khalid a opté pour un ameublement moderne et simple. Un ancien harem ! Cela me laisse encore pantoise. Toutefois, c’est aussi plutôt rassurant sur la façon dont cette famille considère le mariage. Et cela ôte une part de mes craintes. Enfin une part quand même infime.

Arrêtant mon observation des lieux, une main se pose dans mon dos. Je tâche immédiatement de ne pas réagir trop violemment à ce contact.

— Je te conduis à la chambre afin que tu puisses te rafraîchir si tu le souhaites. Puis nous dînerons, déclare Khalid qui ne paraît pas avoir relevé ma réaction. Ou sinon, il n’en montre rien en ôtant sa main lentement.

Il me guide vers la chambre, ensuite il s’efface devant la porte pour que je puisse y pénétrer.

― À tout de suite ! me dit-il, puis il repart dans le couloir.

La chambre est spacieuse et assez moderne, même si la table en cuivre, les rideaux chamarrés bleus et verts et les fenêtres à croisillons donnent une touche orientale. Il y a une odeur musquée agréable qui se dégage de ce lieu que je reconnais comme étant le parfum de mon époux. Le carrelage, avec ses arabesques qui s’entrelacent à des motifs géométriques, doit être d’origine, et quelques carreaux se retrouvent aussi sur les murs de la salle de bains, sans doute ceux encore intacts. Le bassin qui est situé contre un côté devait déjà servir à une époque antérieure, étant donné que le marbre est visiblement ancien. La robinetterie est en revanche très contemporaine, ainsi que le lavabo et la douche bleus qui sont placés à l’autre extrémité.

Je me glisse rapidement sous le jet chaud qui m’aide à me délasser, veillant à ne pas rester trop longtemps dessous, ne souhaitant pas non plus faire attendre plus que nécessaire mon mari, ou qu’il me surprenne. La grande serviette bleue dont je m’enveloppe à la sortie est douce sur ma peau. Je m’assois sur un tabouret de bois et respire lentement, l’appréhension au ventre, prenant conscience que je me retrouve seule avec un homme que je ne connais pas, ou si peu, et qui a le droit de faire de moi ce qu’il veut. Je tente de me rassurer en me disant que jusqu’à maintenant Khalid a toujours adopté un bon comportement à mon égard.

Puis je le rejoins, après m’être vite vêtue. Il a changé son costume pour adopter une tenue plus traditionnelle. Pour ma part, j’ai enfilé une robe occidentale que je m’étais achetée sur un coup de cœur. À l’encolure sage et de couleur rose pâle, elle possède une ligne fluide qui pour moi met en valeur ma silhouette. Manifestement, mon époux approuve mon choix, car le regard qu’il pose sur moi est admiratif, mais loin d’être libidineux, et inexplicablement j’en suis heureuse.

Sur la petite table, qui se trouve devant le canapé en L, du même coloris pourpre que le rideau de séparation, je peux voir que le repas a été apporté. Et nous dînons tranquillement, Khalid me parlant de cette demeure qui a plus de cinq siècles et qui a toujours appartenu à leur famille.

― J’y ai passé mon enfance avec mon demi-frère, déclare-t-il.

Je relève immédiatement cette information qui me surprend :

― Demi-frère ?

― Oui, Kassem.

― C’est ton demi-frère ?

― Mon père s’est marié deux fois. Sa première épouse était la mère de Kassem. Mais comme ils ne s’entendaient plus, ils ont divorcé. Et Père s’est uni à ma mère.

― J’ai cru comprendre que ce deuxième mariage avait été… enfin…

Le mot a vraiment du mal à sortir de ma bouche, et Khalid le fait à ma place, laconiquement.

― Arrangé ? Oui.

― Ah !

― Et maintenant, ils sont inséparables, conclut-il.

Il prend ma main et affirme doucement :

― J’espère que cela nous arrivera.

Je ne peux que hocher la tête, l’esprit traversé de diverses émotions. Le repas se poursuit en silence, ne sachant qu’ajouter pour relancer la conversation.

Lorsque nous finissons, je m’aperçois qu’il est déjà assez tard, et la fatigue m’étreint. Quand mon mari me propose d’aller dormir, j’accepte. La journée a été suffisamment difficile et chargée entre ce nouveau voyage et la découverte de ce lieu pour que je ne souhaite pas rester plus longtemps éveillée.

Ce n’est qu’une fois entrée dans la chambre que ce qu’il va se passer ce soir m’arrive à l’esprit avec fulgurance. Mais j’essaye de ne rien révéler de mon malaise grandissant à mon mari. De son côté, celui-ci va tranquillement prendre une douche.

Pendant son absence, je regarde un long moment ce grand lit. Et, finalement, je m’assieds au bord.

L’appréhension au ventre, je sens aussi une sorte de nervosité me gagner.

J’ai entendu tant de choses sur ce type de noces non désirées, ayant vécu dans cet environnement, mais jusqu’à ce dernier mois, je n’imaginais pas en faire l’expérience. Je tente de me rassurer en pensant surtout à ce que j’ai pu observer lors de ces deux jours. J’ai cru comprendre que Khalid n’est pas un homme méchant, mais est-ce une apparence devant les autres ? J’ai aussi pu remarquer l’attitude de Kassem envers son épouse lors de leur mariage. Et celle de Sharif et de mon beau-père : il y a un grand respect à l’égard de leurs conjointes, et manifestement leurs avis sont pris en compte.

Pourtant, dorénavant, nous sommes devant le fait accompli. Qu’attend mon mari de moi ?

Le jet de la douche s’arrête, et Khalid sort, enveloppé dans un peignoir vert olive, la chevelure humide, puis il s’avance vers moi lentement :

― Tout va bien ?

Je ne peux que secouer la tête, préférant être honnête. Tant pis s’il me juge mal ! Mais d’après ce que j’ai pu comprendre de lui, il est en mesure de me m’écouter, même si dans l’immédiat les mots ont du mal à franchir mes lèvres.

Il s’agenouille devant moi, puis pose sa main sur une des miennes :

― Julie, écoute-moi. Et surtout, regarde-moi.

Je lève les yeux vers lui. Son regard est attentif et doux quand il affirme :

― Nous sommes mariés, mais nous avons le temps de nous connaître, avant de… Enfin, nous allons dormir dans le même lit, car c’est aussi un moyen d’apprendre des choses l’un sur l’autre, de voir comment nous pouvons vivre ensemble, de parler. Toutefois, ce sera tout dans l’immédiat. Je peux juste te promettre que je ferai au mieux pour que tu ne sois pas malheureuse, mais pour cela, il faut aussi je te découvre, que je sache ce que tu aimes… D’ailleurs, pour tout te dire, j’ai déjà l’impression que ce que l’on m’a dit à ton sujet n’est pas tout à fait vrai.

― Comment cela ? m’enquiers-je en penchant la tête sur le côté, un peu déstabilisée par cette déclaration.

― On m’a affirmé que Rachid souhaitait ce mariage parce que ton comportement était excessivement occidental ! Et comme tu n’avais plus de famille paternelle pour te prendre en charge, ils pensaient que ce mariage t’assagirait. Enfin, c’est ce que mon père a compris grâce à des allusions. Cependant, je peux voir que tu es une jeune femme sociable et respectueuse, très loin de l’image donnée.

Je préfère jouer cartes sur table dans ma réponse et affirme sans prendre de gants :

― Je ne suis que sa belle-fille. Et de toute façon, j’ai été en pension jusqu’à mes dix-huit ans. Je n’ai jamais été considérée comme un membre de la famille. Rachid n’a nullement cherché à me connaître, et encore moins après la naissance de mes demi-frères, et les trois dernières années, j’ai toujours vécu en retrait. Mon père était français, affirmé-je, et pour moi, c’est une grande part de ma personnalité.

Il prend place à côté de moi sur le lit, et déclare :

― Je suis au courant pour ta nationalité. Tu as perdu ton père assez jeune, n’est-ce pas ?

― J’avais six ans quand il a eu son accident. Puis ma mère a épousé Rachid qu’elle avait rencontré alors qu’elle accompagnait l’avocat d’affaires dont elle était la secrétaire à une réunion concernant une de ses sociétés. Et notre vie a changé, surtout après la naissance de mes trois petits frères.

J’ajoute ensuite, souhaitant être honnête avec lui :

― Je ne préfère pas te cacher que j’ai toujours eu du mal à me plier aux exigences de Rachid, car j’ai toujours désiré rester moi-même. J’ai un grand regret : celui ne de pas avoir pu faire d’études.

Il hausse un sourcil :

― On m’a dit au contraire que tu n’avais pas souhaité en poursuivre.

― Je voulais faire des études en histoire de l’art, mais cela n’a pas plu, alors on m’a tout fait arrêter, rectifié-je.

― Eh bien !

― Je suis une femme…

Il me coupe d’un signe de la main :

― Tu sais, mon oncle Sharif a accepté que ma tante fasse les études d’économie qu’elle a toujours voulues, et à l’époque elle était enceinte de ma première cousine.

― Quoi ?

Il sourit :

― Eh oui ! Elle aimait cela, et elle avait envie d’aider son mari dans ses affaires. Alors, pourquoi pas !

― Mais en histoire de l’art, pour Rachid, ce n’était pas sérieux ! Et cela n’avait aucune utilité.

― Kassem a épousé une enseignante en littérature classique, et elle va travailler à l’université du Caire, elle pourra peut-être se renseigner.

― Je ne sais pas…

― Il est vrai que ce n’est pas une discussion pour une nuit de noces, ajoute-t-il avec un petit rire dans la voix.

J’esquisse un sourire à mon tour :

― Non, en effet.

― Allez, va te préparer. Et tout se passera tranquillement. Le voyage a été long et la journée chargée en émotions. Une bonne nuit de sommeil sera réparatrice aussi bien pour toi que pour moi.

Je pars dans la salle de bains, encore surprise par sa proposition : il me sera possible de faire des études. Depuis le temps que j’ai envie d’en entreprendre ! Songeuse, je m’habille d’une chemise de nuit en coton qui m’appartient, dédaignant les autres en soie. Et je me sens plus à l’aise ainsi. Le trousseau que ma mère m’a constitué ne me plaît pas. Il me paraît abusivement luxueux, et surtout les robes et autres jupes me vieillissent considérablement. Elle les a choisies avec l’idée que cela appuierait mon statut de femme mariée, mais à vingt-deux ans, j’ai le désir de porter d’autres habits plus agréables. Je respire un grand coup et sors.

Khalid est allongé dans le lit sous les draps.

Torse nu.

Je sens le rose gagner mes joues. Je ne peux le nier : mon mari a beaucoup de charme et est loin d’être désagréable à voir.

Mais je ne le connais pas encore assez, et une belle apparence ne veut rien dire.

Je me dirige vers le lit qu’il ouvre avec un sourire gentil.

Et là, c’est étrange, je ne redoute rien de sa part. J’ai confiance.

Apprendre à se connaître, je suis plutôt partante !

Je me glisse sous la couverture qui retombe sur moi avec douceur.

― Je te souhaite une bonne nuit.

Il avance sa main vers moi pour délicatement toucher ma joue. Je ne peux m’empêcher d’avoir un mouvement de recul, mais il ne se départit pas de son sourire. Toutefois, il ramène sa main vers lui, se renfonce sous le drap. Regrettant d’avoir agi ainsi, je lui souhaite à mon tour une bonne nuit dans un chuchotement, éteignant la lumière.

Plongée dans le noir, j’écoute son souffle.

Il est régulier, et je prends vite conscience qu’il a été happé par le sommeil. Une autre idée effleure mon esprit.

Khalid tient donc sa promesse : il n’a rien tenté.

Alors, envahie par la fatigue, progressivement, je m’endors.

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