Ahhhh, le rêve australien.
Quel beau pays. Quelle belle aventure.
Tu m'as offert tout ce dont je pouvais rêver : des paysages à couper le souffle, une liberté qui me manquait, un courage que je ne soupçonnais pas.
Et un traumatisme.
Ça, je n'en voulais pas. Personne n'en veut. Et la vérité, c'est que je ne savais même pas si j'en reviendrais vivante.
Nous avions travaillé tout l'hiver à côté d'une station de ski. Oui oui, on peut skier en Australie, à condition d'en avoir les moyens, c'est 200 dollars le pass journée pour des pistes bleues dont la neige est collante.
Nous étions préparateurs de commande le matin, afin de fournir les nombreux resorts en fruits et légumes frais, et housekeeper l'après-midi afin de pouvoir loger gratuitement. C'était des sacrés journées, qui commençaient aux alentours de 5h du matin pour se finir vers 18h le soir. Mais cela nous a permis de mettre pas mal d'argent de côté afin de voyager après l'hiver. Le nord de l'Australie est un vrai paradis, et je suis profondément reconaissante d'avoir pu y voyager après ces mois de dur labeur.
Quand l'été arriva, notre ancien patron nous rappelle. Il nous dit qu'il a besoin de monde pour la saison d'été, qu'il y aura du travail et qu'il nous a même trouvé un appartement pour que nous n'ayons pas à reprendre le rythme infernal que nous avions. Nous sautons sur l'occasion. Après tout, l'ambiance était bonne et l'equipe agréable.
Le début de l'été etait incroyable. Le travail nous occupait le matin, et nous avions toutes les après-midis pour profiter du lac et de la montagne en été. Je crois que j'ai rarement été aussi bronzé.
Mais vous vous en doutez. Un terrain extrêmement aride, du soleil qui cogne fort et des orages d'été ne font pas bon ménage.
Un feu c'est déclenché, un peu plus loin, à 20km, dans la montagne. Ça ne leur fait pas peur à eux, ils savent gérer. Des feux, ils en ont tous les ans.
Mais le vent a continué de souffler, et les orages ont continué d'éclater. Le feu est devenu plus gros, incontrôlable, massif.
Le ciel c'est couvert d'un voile gris et orange, nous ne pouvions même plus voir le soleil. L'air était irrespirable, chargé en fumée toxique, ça sentait le feu absolument partout. Même dans notre appartement. Même dans notre voiture. Même dans ma tête. Je ne vous parle pas de l'odeur d'un barbecue, je vous parle de l'odeur de la porte des enfers.
Il a été donné l'ordre à tous les touristes de quitter la ville, il y avait des gymnases ouverts en cas d'évacuation massive. Toutes nos affaires étaient prêtes dans la voiture, avec tout le nécessaire pour survivre quelques jours loin de tout. Mon angoisse était déjà à son maximum.
Je n'arrivais plus à vivre, je n'arrivais plus à être. Je me levais pour travailler le matin, car les pompiers avaient besoin de nourriture, mais je me recouchais dès que je rentrais. Je ne voulais pas voir, je ne voulais pas savoir, je ne pouvais pas supporter ce stress.
Puis est arrivé le "black weekend". Le vent avait redoublé d'effort, la chaleur était bien au delà de l'acceptable, le feu s'est rapproché et des cendres tombaient sur la ville, mettant à risque quiquonque y vivait. Nous devions nous-mêmes utiliser le tuyeau d'eau de la résidence pour humidifier l'herbe qui entourait les immeubles ainsi que les voitures sur le parking. On faisait ce qu'on pouvait.
Mon compagnon tenait la route et essayait de me rassurer, mais c'était peine perdue. Je ne pouvais pas fonctionner correctement. J'y arrivais pas. J'avais peur, matin, midi et soir. Je ne faisais que de dormir. Je ne pouvais rien faire d'autre. Il fallait que j'oublie, il fallait que je disparaisse.
Je n'ai jamais réussi à le dire à mes parents, à des milliers de kilomètres de moi. Je savais que la peur serait encore plus forte. Seule ma sœur était au courant de la situation. Et même ça, il m'a fallu du temps pour lui dire.
Après plusieurs crises d'angoisse et de larme au travail, mon patron m'a dit de partir. Il voyait la panique dans mon regard, il s'en voulait de m'avoir demandé de rester. Attention, la cause est noble. Nourrir des pompiers de battant contre Satan, c'est important. Mais rester en vie, c'est mieux.
Un matin, j'ai dit à mon compagnon que je ne pouvais plus. Je n'y arrivais plus. J'ai pris le peu d'affaire qui me restait à l'appartement, et je lui ai dit qu'on devait partir. Je sentais que j'allais mourir ici.
Alors nous avons pris la route. Dieu merci, nous avons pris la route ce jour là. Le lendemain, la route pour quitter la ville était fermée, coupée par un énième brasier. Quelques heures de plus, et on aurait été piègé comme des rats. Quelques heures de plus, et je n'aurais pas été là pour vous écrire ces mots.
Des dizaines de personnes sont décédées dans cet incendie, des centaines ont perdu leur maison, sans compter les milliers d'animaux n'ayant pas pu fuir.
Encore aujourd'hui, presque six ans après, je ne supporte pas l'odeur du feu. Dès que je sens une cheminée ou un barbecue, mon cœur s'emballe et les images me reviennent. Je fais encore de nombreux cauchemars où je suis bloquée dans une tempête de feu, sans pouvoir m'échapper. Je panique à la moindre trace de fumée inexpliquée.
Je parle peu de ça. On m'a souvent dit que j'exagèrais. Mais maintenant, je peux le dire. J'ai un trouble post-traumatique lié à ce feu. Je n'exagère pas, je sais ce que je ressens, je sais ce que j'ai vécu. J'ai le droit.