The end

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Le carnet de Franck était organisé comme un journal.
Il y avait entré l’équivalent d’une année complète de confessions, décrivant les interventions que nous avions effectuées dernièrement, ses craintes et ses angoisses.
Je le savais de nature réservée, et je ne le connaissais que très peu. Les quelques révélations qu’il m’avait livrées plus tôt dans la journée étaient les seules partagées en huit ans. Franck était un inconnu, notre seul lien étant les tâches que nous effectuions ensemble depuis presque une décennie.

Le nom des égarés y était inscrit ainsi que les victimes qui y étaient liées, dates, lieux, absolument tout. Si l’Ordre venait à mettre la main sur ce manuscrit, nous étions morts. L’enjeu était bien trop important pour laisser un tel objet dans la nature.

Son écriture, qui aux premières pages se voulait soignée et organisée, devenait de plus en plus chaotique et désordonnée au fur et à mesure que je parcourais son journal. Il y avait aussi de nombreux croquis, griffonnés avec rage au point de transpercer les pages, représentant des scènes de tortures abjectes menées par des créatures aux proportions aberrantes.

Puis vinrent les glyphes, incompréhensibles au début, mais qui attirèrent tout de même mon attention.
Je pris le temps de lire attentivement les entrées qui suivaient en sirotant mon café.

9 juillet 1974.
Ils infestent mon esprit, je n’en peux plus.
L’alcool ne suffit plus à chasser les visions cauchemardesques qui me hantent chaque nuit. Les chuchotements venus des ténèbres me poussent peu à peu au bord de la folie. Ils sont présents tout autour de nous, comme un voile sur notre réalité, guettant le moment propice pour nous imposer leur suprématie.
Nous ne pourrons pas les contenir éternellement. Qu’arriverait-il si tous les égarés venaient à se libérer ? Qu’adviendrait-il de nous ?
Je suis piégé dans une prison de solitude, hanté par les souvenirs d’une vie antérieure qui n’est plus.
Les flacons de mescaline que j’ai pris la dernière fois m’assommeront certainement suffisamment pour y voir plus clair.
J’entends leurs chants sans en comprendre le sens…

Je réinterprétai les signes, et compris avec horreur leurs significations.
Certaines annotations me rappelèrent que cette sombre liturgie avait envahi mon esprit à maintes reprises, et ce depuis que j’avais écouté l’enregistrement du père Mathew.

Je craignais de découvrir des choses dans ce journal susceptibles de me faire perdre la raison. Les confessions de Franck étaient effrayantes. Nous étions tous deux esclaves de nos névroses, seuls et inexistants aux yeux du monde, ce qui nous rendait enclins à nous perdre dans les méandres de la folie.

Je continuais à explorer au fil des pages le déclin de mon partenaire, me perdant allégrement dans ses confessions délirantes. Je m’arrêtai sur la dernière entrée.

7 octobre 1974.
J’ai enfin compris. L’enregistrement…
Je n’arrive pas à me sortir ce chant de la tête…
L’Ordre nous a manipulés depuis tout ce temps. Nous sommes témoins de sa grandeur, ô déité funeste et salvatrice, alors pourquoi combattre ? Nous devons payer pour les crimes que nous avons commis. L’ère des hommes est révolue.

Dieu existe, bien qu’il m’apparaisse sous des formes effrayantes.
Qui sommes-nous pour contrecarrer son avènement sur le monde ?
Je comprends désormais mon rôle. Je dois le libérer, quoi qu’il en coûte, pour que notre civilisation soit témoin de son existence et le sublime.
Kathlyn a été choisie comme vaisseau, et je me dois de l’honorer comme il se doit.
Il m’a enseigné comment conjurer le rite, afin que son éclosion survienne loin de son point d’ancrage. Je changerai les glyphes lors de la mise en caisse, et tout sera fini.
Je partirai en paix, enfin libéré de ce lourd fardeau. Nous avons été aussi égarés que les malheureux que nous avons emprisonnés… Il est maintenant temps pour moi de me réveiller de ce cauchemar.

Je lâchai le livre, tremblant d’effroi face à une telle révélation.
Qu’as-tu fait, Franck…

Le programme télévisé changea soudainement dans un son strident.
Un présentateur apparut sur une scène richement décorée, entouré d’un groupe de musiciens, sous l’acclamation du public.

— Mesdames, Messieurs, chers téléspectateurs, bonsoir et bienvenue au Richy Monaghan’s Show ! acclama avec enthousiasme le présentateur, tout sourire, tandis que l’orchestre jouait un morceau de jazz entraînant. Ce soir, nous recevons en direct dans nos studios des jeunes gens fort talentueux pour célébrer l’avènement de la fin du monde. Merci d’accueillir chaleureusement Jim Morrison & The Doors !

J’observais incrédule le déroulement de l’émission, tandis que les lumières de la scène se tamisaient, plongeant le studio dans une ambiance pourpre.

Jim Morrison est mort en 71, ça ne peut pas être réel…

Les premiers riffs de guitare résonnèrent, envoûtants et poétiques, accompagnés de la basse, les vibrations d’un tambourin et d’une batterie très discrète. Le chanteur se balançait, comme en transe, d’avant en arrière, saisissant le micro, susurrant d’une voix douce les couplets d’une chanson que je ne connaissais que trop bien.

This is the end
Beautiful friend
This is the end
My only friend, the end

La caméra balaya le public, révélant des figures difformes, bouches cousues, le haut du visage recouvert de cire.

Je reconnus parmi eux Franck, fumant sa cigarette comme à son habitude, accompagné de la petite Kathlyn, son visage translucide se déformant au rythme de la musique.

Tous les autres spectateurs m’étaient familiers.
Monsieur et Madame Talbot, ainsi que toutes les victimes des rites d’emprisonnement que nous avions effectués ces dernières années, s’étaient réunis. Sarah, ma propre femme, que j’avais perdue des années plus tôt, condamnée pour avoir porté en son sein cette entité destructrice qui avait hanté mes nuits ces dix dernières années, se dressait parmi eux. Elle ne présentait aucun stigmate, et me regardait d’un regard empli de tristesse.
— Regarde ce que tu as fait… Tu nous as abandonnés…

Sa voix résonnait dans ma tête, tandis que je me frappais les tempes, incapable de la faire taire. Les barrières psychiques renfermant mes souvenirs enfouis depuis si longtemps cédèrent, libérant leurs flots d’émotions douloureuses et destructrices.

Ma fille se tenait à présent à côté d’elle, amaigrie, le teint pâle et les yeux vitreux.
— Grace… pleurai-je en tombant à genoux devant le téléviseur.

Nous avions été séparés lorsque les témoins avaient emporté le coffre contenant le corps de Sarah. Je n’avais depuis jamais eu de nouvelles, nous protégeant mutuellement du traumatisme que nous avions vécu.

Le téléviseur se mit à trembler, tandis que Jim Morrison entonnait le chant infernal de l’Entité. Les corps des égarés se mirent à convulser avant de se déchirer, vomissant des nuées de tentacules visqueux et frétillants sur le sol. Ces abominations envahirent la scène, détruisant tout sur leur passage, jusqu’à remplir l’intégralité de l’écran.

L’appareil se mit à se fissurer de toutes parts, incapable de contenir l’immondice qui grossissait en son sein.

Je hurlai à m’en déchirer les cordes vocales, enfonçant mes doigts dans mes orbites pour ne plus avoir à contempler, le sang chaud inondant mon visage avant de se déverser sur le sol.

G’nì Rot kadar, ira ira
Tul rak tabar, iva iva
Fùgn’ thot igna, tula tula

Je me sentis submergé, recouvert par des masses froides et gluantes, avant de sombrer dans les abysses d’un cauchemar sans fin.

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