je n'en ai cure

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J.07.05.2026

Dans l’espace public, les inconnus font une toile de fond où pas un ne ressort du lot. Il faut plisser les yeux en direction d’un coin du parc pour arriver à les décrire un à un, et comme c’est pénible ! Leurs individualités ne s’imposent pas, il faut aller les dénicher à grand effort de poésie. Tenez que je prenne une personne au hasard, voilà, femme, d’âge mûr, c’est-à-dire vieille sans être vieillarde, qui se mange un bout de doigt pour mieux écouter son compagnon, un grand guingaudet chenu à chemise carrelée. Elle bâille et sa fatigue pèse aux rides naissantes. Elle porte des lunettes carrées à angles ronds, une chemise boutonnée mais pas assez, donc ça bouffe autour d’un décolleté sans seins. Vous voyez ? Que des faits qui s’obstinent à ne pas être tout à fait, des timidités de figurantes qui nécessitent un détour de l’esprit pour devenir apparentes. Il y faudrait un événement, quelque chose qui se passe et détonne de l’ordinaire, et alors la scène se décrirait d’elle-même, l’intérêt pointerait son nez tout naturellement – Mais la politesse veut qu’on s’efface, et les gens sont polis, sinon ils ne sauraient pas rester des gens, et on les appellerait des cons.

Je tourne la tête et un con se présente à moi. Je ne le crois pas con parce qu’il serait stupide, non, ça n’a rien à voir, un con est d’abord quelqu’un qui dérange et déroge à l’uniformité de la foule. On aime à rappeler que con, ça veut dire à l’origine la chatte. Or une chatte en tant que sexe de femme n’est pas conne en tant que stupide. Le glissement entre les deux sens s’explique mal ainsi.

Un con en tant que sexe de femme attire l’œil obscènement vers lui. Qu’on l’ait voulu ou non, le regard revient d’instinct vers la chair offerte et les lèvres ouvertes, il s’en pique, ça le sort du fil de la pensée et de l’uniforme du reste de la peau sans orifices. De même, je postule qu’un con dans le sens moderne, ce n’est pas un stupide, c’est avant tout un importun, qui fait du bruit, qui désagrée de quelque manière, et par là, attire notre attention. Le con est celui qui n’a pas appris à empêcher qu’il se passe quelque chose. Il ne se retient pas d’être, et on lui en veut volontiers, car il empiète sur l’illusion des autres de pouvoir jouir du néant. Ainsi le con devient dissociable, individué, tandis que les gens ne savent pas se dire au singulier.

En me retournant j’ai vu mon con car il ne peut qu’être lui et pas un autre. Qu’importe son âge ou comment il s’habille, ce genre de description ne remplissent une essence qu’au compte-goutte, et lui s’impose pleinement, un doigt dans le nez. Le con se cure la narine avec zèle, cherche à faire crochet sur la racine d’une crotte de nez qui a poussé profond. Et ce curage de nez suffit à faire un événement. Les yeux alentours butent parfois eux aussi contre lui et restent coincés contre l’image du con. Ça les dégoûte visiblement, mais pour une raison qui leur échappe, ils ne peuvent pas ne pas regarder la chose qui se passe se passer jusqu’au bout. On a beau discuter, les blablas ne font que pourlécher le tour des choses, ils décrivent, déçoivent, dépriment, et rarement font qu’il arrive quelque chose de nouveau. Les gens passent le temps à résumer entre eux ce qu’ils savent déjà, sans vouloir s’avouer qu’ils meurent d’envie que se produise un incident, aussi futile soit-il. Et là, la chance nous a souri à tous, un con s’est extrait de la masse pour nous offrir quelque chose qui est vraiment. Et qu’est-ce qu’elle est, sa crotte de nez ! À en croire les grimaces qu’il tire, le con a dû laisser une limace ramper dans sa trachée, vite qu’on apporte la pince pour lui prêter main forte, c’est un édifice de morve à douze points d’ancrage qu’il faut saper méticuleusement. La tension monte, va-t-il y arriver ? Y aura-t-il des saignements ? Un malaise ? Une intervention des pompiers ? En hélicoptère, c’est mieux. Voilà l’avantage avec l’événement : dès qu’il se passe un truc, on est pas loin d’en voir arriver les conséquences, tout aussi événementielles.

Enfin le con extirpe de son tarin une croûte orange longue comme un clou. Les voyeurs tirent tous ensemble une moue écœurée. Le con jette un rapide coup d’œil pour vérifier que personne ne le regarde – c’est ce rapide coup d’œil pour se donner bonne conscience et pas une véritable inspection, sinon il se serait rendu compte d’être la seule chose qui existe aux yeux de tous en cet instant. Nous avons tous le souffle coupé. Non, il ne va quand même pas… Si, il mange sa croûte. Et même, il mâche. Un petit sourire rêveur passe sur ses lèvres, et puis soudain, le con disparaît. Oh, il est toujours là, pas d’inquiétude, mais il a fini sa besogne, l’événement est passé, et maintenant plus moyen de le distinguer de la foule autour. Il fait de nouveau partie des gens. C’est un jeune homme, touffe brune, poireau sur le menton, chaussures trop grandes… Et puis zut, me voilà de nouveau à décrire au lieu de raconter. De même pour tous ceux qui l’observaient si avidement une seconde auparavant, les voilà revenus à leur réalité égoïste qu’aucun fâcheux ne trouble. Au mieux, le soir venu, quand leur conjoint leur demandera „ Alors, que s’est-il passé aujourd’hui ? “, ils pourront répondre qu’un con s’est curé le nez, en face d’eux en plus, ah mais quel con alors ! Ils ne feront qu’en parler, c’est-à-dire qu’ils n’en feront rien.

Les minutes passent, et face à l’ennui de chacun qui s’occupe de sa poire, je me trouve moi-même forcé de revenir à mon livre. Le narrateur raconte une histoire, ça m’aide à faire semblant qu’il se passe quelque chose, au moins quelque part, sur un plan virtuel. Je saute les descriptions.

Une femme essaie de faire la conversation. Elle était assise sur le même banc depuis tout à l’heure, mais je ne l’avais même pas remarquée. Elle me dit qu’elle travaille dans l’événementiel. Elle organise des mariages et des conférences et des choses comme ça. Et vous, qu’elle demande. Moi, c’est à peu près pareil, que je lui réponds. Je suis dans l’événementiel, mais je préfère les événements qu’on n’organise pas. Elle ne comprend pas trop, change de sujet. Elle a une mèche de cheveux qui s’est échappée de son chouchou rouge et qui pend par devant. Il manque un cordon à son pull ocre. Sur le trousseau à sa ceinture, il y a plus de porte-clés que de clés. Une petite étoile est clipsée contre… Mais merde, encore que je décris, encore la médiocrité du présent qui fait chercher les indices sur les gens pour tenter de leur donner corps. La femme qui travaille dans l’événementiel parle, parle, et tant qu’elle parle elle ne fait rien, et dans ce qu’elle dit il n’y a pas d’action. Il faut qu’il se passe quelque chose, sinon je vais devenir fou. Quoi que ce soit, tant que c’est, sans efforts…

Je fais comme si de rien n’était et lentement, très lentement, j’avance l’auriculaire vers mes narines pleines.

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