Chapitre 5 : Cléa - Le chat de Shrödinger
Je quitte le gymnase sans me retourner.
Je marche vite, l’appareil serré contre ma poitrine, l’objectif dans la paume. Je n’essaie pas de les remettre ensemble, je ne veux pas savoir tout de suite à quel point c’est abîmé. Tant que je ne regarde pas, ça n'existe pas vraiment, un peu comme le chat de shrödinger.
Le couloir est encore rempli de personnes se dirigeant vers le gymnase. Je longe le mur, tête baissée, et personne ne me regarde car personne ne me regarde jamais. Ça a ses avantages.
Quand je pousse la porte principale, l’air froid extérieur me fouette presque le visage.
Je m'arrête sur le perron. Je respire. L’air sent l’asphalte mouillé et les feuilles humides. Je fixe un point sur le trottoir d’en face, et je me dis que je ne pleurerais pas ici, dans la lumière du lycée où n’importe qui peut me voir.
Pas ici.
Je rentre.
Vingt minutes. Le même chemin que tous les jours, le parc, les feuilles, le banc, le vélo rouillé, la lumière orange des réverbères devant les maisons. Mais ce soir, tout ça ne me fait rien. Je ne cadre rien mentalement et l’appareil que je tiens contre moi pèse un poids que je ne lui avais jamais connu.
Papi à traverser la moitié du monde avec.
Et moi, je n'ai même pas su le garder intact pendant un match de basket au lycée.
Je serre les dents. Pas ici.
La lumière du salon est allumée quand j’arrive enfin devant la maison. Derrière la vitre, je vois la silhouette de mon père dans le canapé, la lumière de la télé contrastant avec son corps. Tout est normal, ordinaire même. Le monde a continué de tourner pendant qu'une partie du mien se brisait.
J’ouvre la porte.
Mon père lève les yeux depuis le canapé. Il me regarde. Il voit mon visage, enfin ce qu'il en reste et que je n’ai pas réussi à effacer malgré ces vingt minutes de marche. Son expression change légèrement, il voit que quelque chose ne va pas.
— Ça c’est bien passé le match ?
— On a gagné.
Ma voix est stable. C'est bien.
Ma mère apparaît dans l'embrasure de la porte de la cuisine, un torchon à la main.
— T’as mangé ? Ton père a fait du gratin.
— Non merci, je suis fatiguée.
Elle le regarde un peu plus directement. Et elle voit, elle aussi. Elle voit toujours.
Mais elle ne dit rien. Elle hoche la tête et retourne dans la cuisine. Moi, je monte l’escalier avec mon appareil serré contre moi.
Ils savent. Ils ont toujours su que quand je ferme la porte de ma chambre, ça ne sert à rien de venir frapper. Je leur parlerai quand je serais prête. C’est un accord tacite qu'on a depuis des années et qu'ils ont toujours respecté. Je leur en suis grandement reconnaissante.
Dans ma chambre, je m’assois sur la chaise et pose l’appareil sur mon bureau.
Je place l’objectif à côté.
Je les regarde tous les deux, séparés l'un de l’autre, et c'est là que ça lâche.
Juste des larmes qui arrivent sans prévenir, silencieusement, et que je n'essaie pas de retenir car je suis chez moi, que personne ne me regarde, et que je me suis retenue tout le trajet pour ça.
Je pleure pour l'objectif. Pour les mains de papi Michel qui ont tenu ce boîtier, pour tous les continents qu'il a traversé, pour les vivants et les morts qui sont passés devant cet objectif, pour les rires des enfants et les contrées lointaines. Je pleure parce que c'était le seul truc à moi qui ne dépendait de personne d'autre, et qu'il est maintenant cassé par quelqu'un qui ne sait même pas que j'existe.
Je sens les larmes roulées le long de mes joues et finir leur course sur mon pantalon. Ça dure ce que ça dure. Puis je me mouche avant de m'étaler sur mon lit et de fixer le plafond.
La fissure, l'auréole jaune, le lumière entre les stores.
Le lendemain matin, j'aurais voulu ne pas me lever. Je n'ai pas particulièrement mal dormi, mais j’ai eu ce moment de conscience immédiate au réveil. Cette conscience que quelque chose de mal c’est passé la veille et que la nuit n’a pas réussi à effacer.
Je me lève, je me douche, je m'habille. Le même jean, un pull sombre. La chorégraphie du matin, automatique, les yeux dans le vide.
Ma mère est dans la cuisine quand je descends.
— Bien dormi ?
— Oui.
Elle me regarde. Ne pose pas d’autres questions.
Elle me tend un thé.
Au lycée, je veux disparaître encore plus que d’habitude. Je n'ai juste pas la force d’exister dans un endroit où quelqu'un pourrait me regarder et voir ce que j'ai sur le visage depuis hier soir. Je ne veux pas faire semblant de sourire ou de tenir une conversation. J’en ai juste pas l’envie.
J'évite les couloirs principaux. J’arrive tout juste à l’heure en cours pour ne pas avoir à parler, je pars dès que la sonnerie retentit. Je mange vite à la cantine, livre ouvert devant moi mais les yeux dans le vide. Je n’ai même pas envie de regarder les gens, j'ai pas l’énergie.
À dix-sept heures, je vais au labo photo. Milo est là, configuration habituelle, livre de poche sur les genoux.
Il lève les yeux quand je rentre. Me regarde. Les rebaisse.
Je pose mon sac et sors le boîtier et l’objectif. Je les pose sur le plan de travail. Je ne dis rien.
Milo pose son livre.
Il prends l’objectif, le fait tourner doucement entre ses mains, examine la monture, la lentille frontale. Son visage ne dit rien et ce n'est pas bon signe. Milo fait toujours un pincement de lèvres quand quelque chose est réparable.
— La lentille est fissurée, dit-il.
— Je sais.
— La monture aussi. Ça se répare, mais pas ici.
— Je me doute.
Il repose l’objectif, me regarde.
— C'est l’objectif original.
— Oui.
Il hoche la tête. Et le silence confortable s’installe. Comme tous les jours à cette heure-ci, le lycée se vide de ses élèves, le bruit disparaît, les portes arrêtent de claquer. Le calme.
Au bout d’un moment, je parle.
— C'est un des joueurs de basket. Il a chuté pendant le match, il ne m’a pas vue.
— Théo Marchand.
Je le regarde.
— J’ai entendu des bruits de couloir. Le héros du match qui a renversé une fille du club photo. Version romantique ou version maladroite selon les sources.
— Version maladroite.
— Sans aucun doute.
Il reprend son livre. Je regarde l’objectif sur le plan de travail, cette petite chose abîmée qui appartient à quelqu'un qui n'est plus là pour s’en occuper.
Je le prends dans mes mains et l'observe vraiment. Méthodiquement. Comme papy Michel m’avait appris, avec la petite loupe.
C’est abîmé. Peut-être réparable, mais certainement pas par moi, et comme le dit Milo, sûrement pas ici.
On quitte tous les deux le labo à dix-huit heure trente, après avoir rajouté une couche de papier bulle autour des restes de mon appareil.
Quand je rentre à la maison, ça sent la soupe. Mon père est aux fourneaux car c’est son langage de l’amour à lui. Ma mère est assise à la table de la cuisine, un verre de vin devant elle, téléphone à la main.
Je m’assieds. On dîne. La conversation reste en surface et tout le monde agit comme si c'était suffisant, et ça l’est, car quelquefois, la surface c’est ce dont on a besoin.
Je remonte dans ma chambre à vingt heures.
Je l’installe à mon bureau, sort l’appareil bien emballé et le pose devant moi.
On sonne à la porte. Je n'y prête pas attention, ça peut être un livreur, un voisin, peu importe. Puis j’entends la voix de ma mère, suivi d’une voix masculine que je ne reconnais pas tout de suite. S’ensuivent des pas dans l'escalier, et ma mère qui grappe à ma porte.
— Cléa ?
— Oui.
— Il y a un jeune homme pour toi en bas.
Je la regarde.
— Quoi ?
Je peux voir à son expression qu’elle meurt d’envie de sourire mais qu’elle essaie très fort de ne pas le faire.
— Grand, brun, plutôt propre sur lui si tu veux mon avis. Il dit qu'il te connaît du lycée.
Je reste immobile une seconde. Il n’y a qu'un seul garçon grand et brun du lycée qui pourrait avoir envie de me voir ce soir.
— J’arrive.
Il est sur le perron, les mains dans les poches, l’air bien moins assuré qu'au lycée. Quelque chose dans sa posture, dans l'angle de ses épaules, dit qu'il n'est pas très à l’aise ici, sur ce perron, dans ce monde qui n'est pas le sien.
Il me voit arriver et se redresse immédiatement.
— Cléa, dit-il.
— Oui.
— Je suis Théo.
— Je sais qui tu es.
Un silence, bref, légèrement inconfortable.
— C'est Milo qui m'a donné ton adresse.
— Ce traître.
—Je t’ai cherchée toute la journée au lycée, t’es difficile à trouver.
— C’est volontaire, donc tant mieux.
Il hoche la tête et regarde ses pieds avant de prendre une grande inspiration, comme quelqu'un qui s’est préparé à dire quelque chose et qui essaie de s’en souvenir dans le bon ordre.
— L’appareil. Je veux le remplacer. T’en as un neuf, même un mieux si tu veux. Dis moi le quel, je m’en occupe. Le prix c’est pas un problème.
Il dit ça, comme une évidence. Comme si c'était la réponse logique à tous les maux du monde.
— Non.
Il marque une pause, l’air interloqué.
— J’essaie juste de—
— On ne peut pas tout acheter.
— Je sais, mais—
— Non, je crois pas que tu le saches.
Je ne dis pas ça méchamment. J’essaie juste d'être précise, ce sont deux choses différentes.
Il se tait et le silence entre nous s'étire sur quelques secondes.
— Je suis désolé, dit-il finalement. Pour l’appareil, pour hier soir. Je t’avais pas vue et je—
— D’accord.
Il s’arrête et fronce ses sourcils.
— D’accord ?
— Oui, d’accord.
Ma voix est plate, polie. Le genre de d’accord qui clôt une conversation plutôt que d'en ouvrir une. Il le comprend, je peux le voir dans ses yeux, mais visiblement, il ne semble pas savoir quoi faire.
— C'était tout ? je dis.
Il ouvre la bouche, la referme.
— Euh, oui, c’est tout.
— Bonne soirée alors.
Je rentre chez moi sans un regard en arrière.

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