Sur le parking

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Nous sommes bientôt arrivés devant le gros village de Bernex, je lui dis alors qu’il peut me laisser au parking qui est en face de nous. Je lui laisse encore cette opportunité, je suis épuisée de savoir que tous les synonymes de "non" ne sont pas acceptés.

« Non, où dois-je t'emmener? »

« Nullepart. Laisse moi, s'il te plaît ! »

Je saute de la trottinette. Il m'attrape par le bras.

« Ne pars pas. Je ne veux pas te laisser seule dans la nuit. Je suis un homme, je peux te protéger. »

Quel sarcasme ! De qui veut-il me protéger ? De lui même ? Comment lui faire comprendre clairement que cette nuit, je me suis sentie en danger ?

« Et je suis une femme responsable et autonome. Je connais tout le monde ici, je ne risque rien avec les gens qui vivent ici ! Laisse moi.» J’hausse le ton et retire sa doudoune qui me tenait chaud.

Il me lâche le bras.

« Combien de temps ça prend pour rentrer chez toi ? »

Cette fois je choisis d'inventer un temps court et me persuade qu'il sera "rassuré" de me laisser.

« J'en ai pour moins de 5 minutes. Je continue seule, c'est rapide, ne t'en fait pas. ! »

« S'il te plaît ! Laisse moi t'accompagner jusqu'à chez toi ! »

« Stop ! Tu insiste beaucoup trop » dis-je en continuant mon chemin.

« Okay, okay. Alors accompagne moi au prochain quai de tram. Je ne connais pas l'endroit. »

Enfin ! Il me lâche enfin la grappe. Cette nuit s'est éternisée trop longtemps. Même ma fatigue est fatiguée !

Il retire mon manteau de ses épaules et me le rend.

«Le prochain arrêt de tram est juste derrière les buissons là, où il y a le panneau "sortie". Tu vois ? »

« Non, je ne comprends pas ce que tu dis. »

Normale qu'il ne comprenne pas, je ne sais pas comment on dit "juste derrière les buissons". Je lui montre du doigt, mais ça ne suiffit pas.

Ma "bonne conscience" réapparaît : « Allez Margot. Même s'il a été méga lourd durant le trajet, il t'a quand même amené jusqu'ici. Tu peux bien lui montrer où est l'arrêt de tram. Ce ne sont encore que quelques mètres. Ensuite tu t'en vas. »

« Ok, vient. »

Il veut que je remonte sur sa trottinette. Je traverse le parking en courant : « Non, c'est bon j'ai mes pieds. »

Arrivé entre l’arrêt de tram et le parking, il pause sa trottinette et me dit de l’attendre, sans que j'ai le temps de dire quoi que ce soit. Il se positionne derrière une voiture et je comprends qu’il veut faire ses besoins en face de moi.

« Mais ne fait pas ça là ! Pas sur la voiture ! Va dans l'herbe, c'est mieux ! » je soupire.

Il va donc dans l’herbe et me demande de la lumière.

« Ok, mais je ne veux pas voir quoi que ce soit. » Je me tourne. Je trouve ça trop bizarre qu'il veuille que je reste là à le regarder uriner. Je n'ai qu'une envie : partir me coucher.

Au bout de quelques secondes, je l'entends gémir.

« Tu vas bien ? »

Il s'approche en gémissant.

Je me retourne rapidement. Il marche plié en deux dans ma direction.

« Qu'est-ce qu'il se passe ? »

Il continue de gémir.

« Dis moi ! » hurlé-je.

« J'ai zippé mon... Ouch. »

Il se tortille, les mains sur son pénis. Je comprends. Bien sûr. L'ultime manipulation. La dernière tentative. Si ridicule, si prévisible que j'en rirais presque si je n'étais pas en train de trembler.

« Tu veux que j'appelle l'ambulance ? »

« No... »

Il fait un tour sur lui-même tout en gémissant. Je suis en mode automatique. Mon corps sait qu'il faut partir, mais ma bonne conscience m’oblige à chercher encore des solutions.

« Tu dois dézipper. Tu peux le faire ! »

« J'ai besoin d'aide... » gémit-il.

« Ne me demande pas de toucher quoi que ce soit. Je peux seulement appeler l'hôpital. »

« Pas l'hopital. Il ne vont pas venir, c'est minime ! »

Il se rapproche : « Regarde, c'est zippé. »

« Non. Je ne veut rien voir du tout. Dézippe maintenant. » lui ordonné-je.

Il dégage ses mains pour me montrer sa blessure.

Comment en suis-je arrivée là? Comment une nuit qui devait être un trajet en tram s'est transformée en ça?

« Ne me montre pas ! Prends la fermeture et fait le ! Un, deux, trois, maintenant ! » Ma main ferme presse son épaule, pour que ce soit moi qui reste derrière lui.

Je parle sèchement, comme on parle à un enfant capricieux. Mais il continue de gémir, et je réalise qu'il jouit de cette scène. De ma gêne. De mon malaise. De mon incapacité à partir.

« Aide-moi, s'il te plaît. Tiens mon pentalon comme ça. »

Il me montre en cachant son pénis avec son écharpe. Il voudrait que je tire sur l'entrejambe de son pantalon. Je suis paralysée entre l'incrédulité et la nausée. Ma petite voix hurle que ce n'est que du théâtre, que je dois partir en courant. Ma bonne conscience, celle qu'on a dressée à être gentille, à aider, à ne pas faire de vagues, hésite encore.

« Ok, soit rapide. Je dois partir. »

J'attrape du bout des doigts le tissu et tire. Il enlève l'écharpe et oriente son sexe vers ma main.

Je lâche et crie : « Tu te moques de moi ! Que fais-tu ! Touche ta braguette, pas ta bite ! » je suis en colère.

Il se retourne en gémissant : « Tu ne comprends pas, c'est douloureux. Ahhhh ! »

À ce moment, un homme traverse le chemin.

« Demande lui de t'aider ! Il peut te comprendre lui ! »

« Non, je n'ai pas confiance en lui ! »

« Mais tu as confiance en moi ? Nous sommes aussi des étrangers l'un l'autre ! »

L'homme passe en nous regardant de travers. Il est 4h35.

« Désolée,je ne peux rien faire pour toi. Je dois y aller. À plus. »

Il s'assied par terre en continuant son cirque. « Non, reste ! Tu ne peux pas me laisser comme ça. »

Ça y est. Ma "bonne conscience" collabore avec ma petite voix. Il est allé au bout de ma patience.

« C'est bien dommage, je suis trop gentille. J'ai fait de mon mieux et tu es allé au bout de ma paitience ! Tu dois te débrouiller seul maintenant ! Ciao. »

Je m'en vais. Il m'appelle. Je me retourne malgré moi. Il a fini par y arriver seul à décoincer son zizi ridicule, évidemment.

« Je suis désolé. Je ne voulais pas que tout se termine comme ça. J'ai été content de te rencontré. Es-tu fachée ? »

Suis-je en colère? Je ne sais même plus. Je suis vidée. Épuisée. Dégoûtée. Mais surtout, surtout, furieuse contre moi-même.

« Non, c'est bon. Mais là je veux vraiment y aller. J'en ai marre. »

« Câlin ? » propose-t-il en tendant les bras.

Et moi, ironique créature de politesse et de conditionnement social, je fais un câlin rapide à l'homme qui vient de me harceler pendant deux heures.

Je dois traverser tout Bernex pour rentrer chez moi. Il est 4h43. J'arriverai à 5h00 et je me réveillerai une heure plus tard. Je lance des coups d'œil derrière moi pour m'assurer qu'il ne me suit pas.

Quand j'arrive devant l'église, je remercie le ciel de m'avoir épargnée du pire. Mais quel pire? Celui qui vient de se passer n'était-il pas déjà assez pire?

En marchant dans les rues désertes de Bernex, je repasse le film de la nuit. Chaque moment où j’ai dit non. Chaque fois où j'aurais dû partir. « Ne jamais faire confiance aux inconnus ». Excuse-moi maman de ne pas avoir écouté cette consigne. Tu me diras peut-être qu’au moins j’ai appris la leçon.

Mais, dans le fond, ce n'est pas ça, la leçon.

La leçon, c'est que j'ai été dressée, comme toutes les femmes, à être gentille. À ne pas faire de vagues. À ne pas vexer. À accepter l'aide qu'on m'offre même quand je n'en veux pas. À sourire. À m'excuser. À expliquer mes refus. À justifier mes limites. À donner des portes de sortie à ceux qui franchissent les limites. À laisser ma "bonne conscience" prendre le dessus…

La leçon, c'est qu'il a su exactement comment me manipuler parce que toutes les femmes sont manipulées de la même façon depuis qu'elles sont petites. « Tu ne peux pas refuser ». Si. J'aurais dû pouvoir.

La leçon, c'est que demain, quand je raconterai cette histoire, quelqu'un me demandera pourquoi je suis montée sur cette trottinette. Pourquoi je suis entrée dans ce kiosque. Pourquoi je ne suis pas partie plus tôt. Et je n'aurai pas de réponse qui leur suffira.

Parce qu'être une femme à Genève, ailleurs et partout, c'est naviguer constamment entre la peur d'être impolie et la peur d'être agressée. Entre le désir d'être aidante et le besoin de se protéger. Entre la culpabilité de refuser et la colère d'accepter. Être une femme dans cette société c’est devoir se battre entre sa "bonne conscience" apprise et sa "petite voix" innée.

Si j’avais été un homme, m’aurait-on proposé de me ramener chez moi ?

Je rentre donc en me demandant combien de femmes, cette nuit même, sont en train de rentrer chez elles avec la même boule au ventre, le même mélange de soulagement et de rage, la même question qui tourne en boucle : pourquoi je ne suis pas partie plus tôt?

Et surtout : pourquoi est-ce moi qui me remet en question et pas lui ?

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[Fin]

Brave Margot

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