26) Le poids des mots

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Les doigts secs de Nelly fendirent d'un geste sûr l'épaisseur des mèches brunes, bombées entre ses jambes. Vanessa releva la tête. Elle comprit à la mine réjouie de son hôte que le prétendu massage avait assez duré et elle se retira. Les papilles chargées plaquées sur le palais, elle savoura un instant encore le goût de la débauche, puis elle se rallongea aux côtés de sa proie, détendue, en confiance.

Sa bouche s'ouvrit, comme pour happer l'air froid tout chargé de désir, de petits éclats de rire à peine cinglants, d'une nervosité floue aux accents de bonbon. Les mots lui échappèrent. À peine un murmure. Un bruissement pas plus épais que le drap.

— Je t'aime.

Nelly roula, dos à elle, avec un rire joyeux qui trahissait l'affection.

— Il est pas un peu tôt, pour dire ça ?

— Non. Il est jamais tôt. Quand on le sait, on le sait. Ça ne se justifie pas.

— Tu me sors ça comme si t'y connaissais quelque chose.

— Bah, oui.

Nouveau retournement. Le nez frigorifié piqua la joue de Vanessa. Il n'y avait nul besoin d'observer Nelly pour deviner son regard : les sourcils un peu haut, la pupille profonde, les iris boursouflés par la curiosité.

— Ça te surprend vraiment que je ressente des choses ?

Nelly secoua la tête, le froid étalé du bout de la truffe sur la joue irritée.

— T'as déjà été amoureuse ? Vraiment ?

— Bien sûr, plein de fois.

— Mais plein de fois, ça ne compte pas.

— Faut être naïf pour croire ça. On n'aime pas enfant comme on aime ado, ou adulte. Chaque expérience nous change. On aime mal, on a mal, et après on apprend. On grandit. On n'aime plus la même chose, on n'a plus le même type. Quand on finit par aimer bien, en fait, je crois qu'on n'a plus de type.

— Raconte.

Vanessa n'avait jamais parlé de ces amours. À personne. Vaguement à Perrine, à l'époque, mais pas en ces termes-là. Les termes la terrifiaient.

— Bon. Mon premier amour, c'était Mary-Kate Olsen.

— Là, tu te fous de ma gueule ?

— Si, si, je t'assure. J'avais sept ou huit ans et elle me faisait rêver.

— Mais ça, c'est pas de l'amour. Et puis, pourquoi pas l'autre, d'ailleurs, sa jumelle ?

— Ah non. Elles n'avaient rien à voir ! Moi, c'était Mary-Kate que j'aimais. Il y avait les albums là, au supermarché, avec les autocollants, mais je ne collais que les siens. J'avais une petite cuisine aussi, un super jouet pour devenir une bonne ménagère. J'imaginais qu'on était mariées et que je lui faisais de bons petits plats. Et quand mes parents me demandaient ce que je marmonnais, je te jure, j'avais honte. Je savais ce que je ressentais, et j'avais ultra honte.

D'un rire, l'haleine tiède de Nelly explosa au visage de Vanessa, figé tant par la gêne que par le climat polaire du petit appartement.

— Et après ? insista Nelly. Mary-Kate t'a plaquée ?

— Non. Je l'ai complètement zappée quand j'ai rencontré Léa. Ouais, je sais, c'est pas cool.

— Et elle était comment, Léa ?

— Hétéro. Tu vois le cliché : la collégienne mal dans sa peau, amoureuse de sa meilleure amie ? Bah c'était moi tout craché. J'aimais Léa, mais d'une pureté... Je l'aimais même tellement que je ne lui ai jamais dit. J'ai fait l'entremetteuse pour qu'elle chope un gars. Bon, j'avoue, j'espérais aussi qu'il la larguerait et qu'elle se consolerait dans mes bras. Mais on s'est perdues de vue avant.

— Et tu ne l'as jamais revue ?

— Je l'ai trouvée sur Facebook, il y a deux-trois ans. Elle est mariée, elle a deux gosses. C'est le genre de nana insipide dont l'Insta est rempli de selfie en mode cul-de-poule et qui poste tous les jours des stories de sa bouffe. Franchement, aucun regret.

— Et après ?

— Pareil. J'ai aimé que des filles que je n'intéressais pas, avec qui je savais que j'avais aucune chance, et à qui j'ai jamais osé faire une avance. Le hic, c'est qu'au lycée, elles ont commencé à capter que j'étais pas tout à fait désintéressée. Elles en ont profité, et moi j'ai laissé faire. Après deux ou trois histoires foireuses, je me suis dit que l'amour c'était pas fait pour moi.

— Et t'as commencé à collectionner les conquêtes.

— Non. J'ai eu une sex-friend. Magalie. J'étais pas amoureuse, et j'étais archi-sûre qu'elle me briserait pas le cœur. Juste l'hymen.

— Mais tu as fini par tomber amoureuse d'elle.

— Non, pas d'elle. D'une femme plus âgée. Ma prof. J'en étais raide dingue. C'était de l'amour toxique, tu vois. Je l'admirais tellement que je me sentais comme une merde à côté. Et j'étais prête à faire n'importe quoi pour qu'elle me trouve quelque chose.

— Tu as fait quoi ?

— Je l'ai laissée me malmener et il s'est jamais rien passé. Je suis revenue aux sex-friends. Et puis je me suis mise aux tueuses. Tu sais tout.

— Loin de là.

Durant tout l'historique, les yeux de Vanessa étaient restés scotchés au plafond, à dénombrer les traces d'insectes écrasés, apprécier la longueur des traînées marron-rouge. Elle expira profondément, le souffle quasiment converti en buée par l'atmosphère de chambre froide. « Pire qu'à la morgue, en fait. » Le passé évacué – et pour de bon, elle l'espérais – elle pivota à son tour pour faire face à Nelly, la dévorant des yeux. Cette vision la surprit.

— Mon cœur ?

— Et moi ? demanda-t-elle sans une once d'inquiétude. Tu m'aimes comment ? Honteusement ? Avec des pincettes ? En prenant sur toi ? Tu m'admires pas, déjà, c'est sûr.

— Non, rien de tout ça. Avec toi, c'est juste facile.

— Je suis facile ?

— Non, c'est facile de t'aimer. Je veux dire, c'est naturel. Je l'explique mal. Je l'explique pas, en fait. Je me sens bien avec toi. Je me suis sentie bien dès la première seconde. J'aime ton côté espiègle, et j'y sens pas de méchanceté. J'aime te trouver des faiblesses, des défauts, comme ça je sais qu'on est deux. Ce que je trouve acceptable chez toi, j'imagine que tu peux le supporter chez moi. Et c'est la première fois que les défauts de quelqu'un me tapent pas sur les nerfs.

Les doigts de Nelly embrassaient les phalanges échouées sur le matelas, aplaties par les mots. À son contact, Vanessa s'assouplit et sa main se ranima pour se mêler à l'autre d'un élan passionnel. Deux chairs meurtries, fragiles, bravant leur amour-propre dans une lutte conjointe.

— C'est ça l'amour, tu crois ?

— J'en suis carrément sûre.

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