- 8 avril 2020 (Ne sois pas juste à l’excès, et ne te montre pas trop sage)

6 minutes de lecture

Emmanuel Macron, qui doit s’exprimer le lundi 13 avril au soir, doit trancher des sujets difficiles, face à une épidémie de coronavirus aux conséquences de plus en plus lourdes.

Moi : « Hello les garées du mercredi !

L’autre : — Voilà celle qui a survécu à Carrefour !

Elle : — Salut, t’as l’air en forme !

Moi : — Moi, j’ai dormi comme un bébé, et depuis ce matin, je ne lis que des bonnes nouvelles dans la presse.

L’autre : — Le monde peut s’écrouler, elle frétille comme un gardon.

Moi : — Et vous, ça ne va pas bien, Madame von Strudel ?

L’autre : — Oh, j’ai juste besoin de temps en temps de contempler la ligne de l’horizon en prenant l’air mystérieux. Denn das ist wichtig und immer richtig…

Moi : — Quelque chose vous chagrine ? Encore que pour être chagrinée, il faudrait avoir un cœur…

L’autre : — N’avez-vous jamais ressenti ce besoin, parfois, de prendre un instant pour plonger la lumière de vos phares dans l’immensité du monde ?

Moi : — La lumière de mes phares ? Non.

L’autre : — N’avez-vous jamais envie de faire le point sur le temps qui passe ?

Moi : — J’avoue que c’est une tentation, ces jours-ci, contre laquelle je lutte vivement. Cela dit, si ça ne va pas, il vaut mieux exprimer votre mal-être.

Elle : — Elle nous fait une grosse crise de Sehnsucht.

L’autre : — Et quand bien même je me confierais à vous, que feriez-vous ?

Moi : — Je n’en sais trop rien. Que diriez-vous de travailler sur votre niveau de conscience ? De reprogrammer votre système cognitif ? Le tout accompagné d’un petit smoothie-détox ?

L’autre : — Vous vous moquez de moi ?

Moi : — Pas du tout. Ça vous donne une petite idée des messages qui saturent les réseaux sociaux depuis le début de la crise de la COVID-19. Tout le monde y va de sa pointe de sagesse et de sa meilleure recette de cuisine pour que le confinement se passe dans la joie et la bonne humeur, parce qu’il paraît que c’est le moment de se reconnecter aux vraies valeurs et d’être body positive. Tout le monde s’improvise coach de vie, entre deux postures de yoga sur un tapis en PVC bourré de perturbateurs endocriniens, mais c’est sûrement pas ça qui va gêner les gens au moment de faire une offrande au soleil.

Elle : — Boah, nous, on s’offre au soleil tous les jours, pas vrai, Ursula ?

Moi : — Ce qui m’agace le plus, c’est le concours d’aphorismes lourdingues qu’on se tape sur Facebook, dans les publicités et ailleurs, du style : “La paix intérieure est le nouveau succès”, “Écoute le silence. Il parle mieux que toi”, “Le rire comme les essuie-glaces n’empêche pas la pluie”, “Pour vivre heureux, vivez contents”, ou encore “Tuer son voisin à coups de sécateur, ça soulage.” Et je vous en passe des centaines d’autres !

Elle : — Doucement. Tu as le droit de t’énerver, mais pas en postillonnant sur les pare-brise.

Moi : — Très bon exemple, Pollinette – c’est tout à fait le genre de maxime qui me court sur le bourrichon.

Elle : — Non, c’est toi qui…

Moi (la coupant) : — Je finis par saturer. Impossible d’allumer mon ordinateur sans avoir à subir un sermon ou me prendre une dose de sagesse millénaire en pleines gencives. Et je ne parle même pas des formules en fin de courriels. “Prenez soin de vous, même si personne ne vous a encore offert le mode d’emploi.” “N’oubliez pas de vous choisir chaque matin.” Ce n’est plus du réconfort à ce niveau-là, c’est de la sédation textuelle ! Je me lève le matin encore à peu près de bonne humeur, et au bout de cinq minutes on m’assomme avec du prêchi-prêcha du genre “Vis cette journée comme si c’était la dernière” ou “Même les plantes grasses meurent quand on les oublie.” Franchement, c’est d’un goût, par les temps qui courent !

Elle : — Ho, calme-toi…

Moi : — J’AI PAS ENVIE DE ME CALMER !!! Moi, la sagesse ayurvédique, les principes tao ou la philosophie zen, ça me vrille les nerfs ! Et que Marc-Aurèle aille se faire mettre !!! On dirait qu’ils sont des milliers à suivre un stage de méditation pleine conscience dans un ashram tellement ça fume sur les réseaux sociaux ces jours-ci ! Si je devais vous faire un condensé, ce serait : “Tant que ce sont les autres qui meurent, tout va bien, nous on reste cool.” Personnellement, tant de positivisme béat finit par me taper sur le système. Et puis avec ça, nous sommes sommés de manger le plus sainement possible, entre deux cuillerées d’aphorismes. Qu’ils s’étouffent tous avec leurs pâtes sans gluten et leurs graines de chia !!! Je conchie le tofu soyeux et sans goût ! Et j’emmerde la pensée positive !

L’autre : — Cela vous fait une occupation. On va faire un échange, si vous voulez : votre situation contre la nôtre, coincées sur le parking. Le silence vous apportera des réponses que le soleil a oubliées de formuler.

Moi : — Ah non, vous n’allez pas vous mettre à débiter des formules glaireuses, vous aussi ! Pardon, mais le trop-plein de bienveillance, ça me donne des envies de meurtre ! Y a pas un chat qui traîne dans le coin ?

Elle : — Mmm, y en a qui peuvent numéroter leurs appentis…

Moi : — Le plus beau, c’est que désormais Gandhi, Michael Jordan, Nabilla et Bill Gates sont exactement sur le même plan ! Les pensées profondes de l’un cohabitent avec les platitudes de l’autre. C’est atterrant.

Elle : — Au fait, Marc Aurèle, c’est le nom du nouveau locataire ?

L’autre : — Cela ne me dit rien…

Moi : — Le pire, je crois, ce sont les recettes de cuisine dont on nous bombarde. Entre la recette de ravioles de champignons, le velouté de lentilles corail, le gratin de pâtes en cassolette, le risotto de quinoa aux fines herbes et champignons, ou même le veggie méditerranéen, je suis fatiguée des recettes dites réconfortantes.

Elle : — Ça veut dire quoi, réconfortant ?

Moi : — D’habitude, c’est à peu près l’équivalent de “direct sur les hanches”. La raclette est réconfortante. La choucroute est réconfortante. Les tartines de saindoux fondant sont réconfortantes. Mais on est en train d’assister à un véritable changement civilisationnel et lexical : nous sommes passés du réconfortant traditionnel au réconfortant qui veille sur la santé. Soit moins de gras et plus de légumineuses. On grossit moins mais on fait plus de gaz.

Elle : — Ma pauvre ! L’échappement déficient, y a rien de pire.

L’autre : — Manger a l’air tellement compliqué…

Moi : — Il y a juste un truc qui me chiffonne : est-ce quelqu’un sait que nous sommes sortis de l’hiver et que dans deux mois, nous sommes censés rentrer dans nos maillots de bain !? Ça suffit, le réconfortant molletonné !

Elle : — T’es sûre, pour les maillots de bain dans deux mois ?

Moi : — Et par-dessus le marché, on nous propose QUE des recettes végétariennes !!!

L’autre : — Enfer et damnation.

Moi : — Tiens, ça m’inspire un nouvel aphorisme : “C’est le jus de carotte qui sauvera mes fesses.” Remarquez, ça change de l’ordinaire, quand il s’agit d’inventer tous les prétextes possibles et imaginables pour affamer les gens en leur disant que c’est pour leur bien.

L’autre : — Vous avez des problèmes aussi avec la cuisine saine ?

Moi : — J’ai surtout des problèmes avec les enquiquineurs qui passent leur vie à faire des plats présentés sur des bouts d’ardoise tronçonnés à la hache et décorés de mignons petits traits de vinaigre balsamique, composés de deux feuilles de roquette et d’une rondelle de fromage de chèvre rôtie au four, et qui vous persuadent que ça, c’est la folie totale ! Bref…

L’autre : — On voit que la cuisine vous énerve un peu aussi. C’est là que nous sommes bien supérieures aux humains, car nous, nous supportons l’enfermement. Imaginez si une voiture perdait tout sens des réalités parce qu’elle serait restée trop longtemps au garage… Ah mais au fait, histoire de changer un peu de sujet, vous disiez que vous aviez de bonnes nouvelles ?

Moi : — Oui. Des chercheurs chinois ont montré que les gens de groupe sanguin O sont moins susceptibles d’attraper le coronavirus, comme ceux qui ont eu la rougeole ou sont vaccinés contre cette maladie développeraient moins de complications. Et des expérimentations sont en cours pour déterminer si le vaccin BCG peut prévenir de la COVID-19.

Elle : — Et alors ?

Moi : — Ben je coche toutes les cases : je suis de groupe sanguin O, j’ai eu la rougeole quand j’étais petite et j’ai été plusieurs fois vaccinée contre le bacille Calmette-Guérin.

Elle : — Wouah. Et t’as survécu ?

L’autre : — C’est quand même incroyable le nombre de saloperies que les humains peuvent attraper… !

Moi : — Et en plus je suis une femme. La COVID-machin touche principalement les hommes.

Elle : — Tu t’étais trompée !

Moi : — Tout le monde se trompe en ce moment, c’est devenu un sport national. J’ai bien le droit à me planter un peu moi aussi ! En fait, j’étais venue vous dire que c’est prouvé maintenant, je suis quasi immortelle.

Elle : — Ursula, qu’est-ce qu’elle raconte ?

L’autre : — Pas d’inquiétude à mon avis. Elle vient de découvrir qu’elle possède un semblant de traitement anticorrosion.

Elle : — Tu crois qu’elle va bien, mentalement parlant ?

Moi : — Ce qui serait bien parfois, c’est que votre ego, lui, attrape un truc. Un petit virus du silence, par exemple. »

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