11 avril 2020 (Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, car le lendemain aura soin de lui-même)

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Hospitalisé à cause du coronavirus, le premier ministre britannique Boris Johnson fait de “très grands progrès tandis que le nombre de morts au Royaume-Uni est très élevé.


Moi : « Enfin un peu d’air frais !…

Elle : — Un coup de chaud ?

Moi : — Pas vraiment, je viens juste de m’engueuler en ligne avec une copine persuadée qu’on va faire tous la fête d’ici deux semaines, parce que la fin du confinement serait proche ! C’est un coup à balancer son ordinateur par la fenêtre, ça !

Elle : — Vas-y mollo avec ton amie, déjà que tu vois pas grand-monde…

L’autre : — Bonjour malgré tout.

Moi : — Moi, je m’attends à tout depuis le retour de la semaine des quatre jeudis. Sauf à ce qui est prévisible. Je me suis donc heurtée frontalement à l’optimisme béat de Miss Je-veux-faire-la-noce.

Elle : — Qui du coup n’est plus si copine que ça.

Moi : — Difficile de dire où on en est avec ce confinement… La grande question du moment, c’est “Comment sera le monde d’après ?” Les médias l’entretiennent comme une musique de fond, ça revient toutes les cinq minutes.

L’autre : — Je crains que cela ne trahisse un ennui profond. D’habitude les humains ne voient pas aussi loin. Je crois au contraire que le grand fantasme des jours à venir sera le monde d’avant. Le plus court chemin vers l’oubli, c’est encore la nostalgie.

Elle : — Mouah, d’ici Noël, ça va grouiller de marmots confinés-conçus. Et on leur dira quoi plus tard ? “T’es arrivé parce que papa s’ennuyait” ?

L’autre : — Dans vingt ans, ils feront la fortune des psys…

Moi : — Un baby-boom ? Bof, on ne fait pas des enfants quand tout fout le camp. Je me méfie des prédictions, de toute façon. Si on prend par exemple les vieux films de science-fiction, c’est marrant de voir à quel point ils se sont plantés. En l’an 2000, on allait tous piloter des voitures volantes et porter des combis argentées. Résultat, on est en 2020 et on se bat platement pour du torche-cul à Super U.

Elle : — C’est gentil de parler de films, mais nous, on peut pas aller au ciné. Y a bien les drive-in, mais tu m’y emmènes jamais.

L’autre : — Ce serait pourtant une occasion unique de rire des élucubrations humaines. Allez, racontez-nous un peu, on a envie de savoir.

Moi : — Bon, je peux vous citer Blade Runner, un film de science-fiction archi connu dont l’intrigue est située quasiment en 2020 (en fait, en 2019). C’est culte. Visuellement dingue. Mais côté météo du futur, le scénariste a eu la main lourde – parce que même à Brest, il pleut pas autant. Et puis ces droïdes partout… Comme si un jour les humains allaient discuter avec des machines…

Elle : — Exact ! Faudrait voir à rester crédible, parfois !

Moi : — Même idée dans 2001, l’odyssée de l’espace, quand les membres d’un vaisseau spatial causent à leur super-ordinateur embarqué…

Elle : — Ah ben ça, c’est pas nouveau. Chez moi, ça s’appelle un GPS à reconnaissance vocale. Il te répond, il t’écoute, il te guide. C’est de la technologie embarquée aussi, non ?

L’autre : — Himmel, quelle naïveté ! Tu imagines sérieusement des astronautes embarquant vers Jupiter avec un GPS bon marché qui dirait : “Dans deux années-lumière, prenez la bretelle d’accès vers Alpha du Centaure” ?

Elle : — Prrrrt, ça va, Ursula. T’as le don pour flinguer l’imaginaire.

Moi : — Au rayon des prédictions qui mettent à côté, on a aussi Terminator. Le film commence dans un décor totalement calciné…

Elle : — Calciné ?

Moi : — Oui, totalement cramé : imagine une soirée brochettes qui aurait vraiment très mal tourné. Et là, on apprend que ça se passe dans les années 2020… après une guerre nucléaire.

Elle : — Ah ouais. Et pour obtenir ce niveau de dégâts, ils avaient besoin d’un cataclysme mondial ? Sérieux ? Fallait juste indiquer “bush australien - janvier 2020”, c’était crédible et plus dans l’air du temps !

Moi : — Il y a aussi Metropolis, de Fritz Lang. L’action se passe en 2026, dans une mégapole où les riches vivent au-dessus, les pauvres en dessous, et personne ne se croise.

L’autre : — Nous y voilà presque…

Moi : — Ce qui m’étonne, c’est à quel point les écrivains et les cinéastes s’emballent toujours. Ils voyaient des vaisseaux spatiaux, des humanoïdes télépathes… alors qu’en 2020, on pédale en V’lille avec un masque bec de canard. Le futur, c’est un dimanche sans fin, coincés dans un salon Ikea à regarder Louis de Funès en boucle.

L’autre : — Il faut avouer que la réalité est beaucoup moins mouvementée que prévu.

Moi : — On aurait pu se retrouver dans n’importe quelle production hollywoodienne d’anticipation avec des dangers inédits à tous les étages de la fusée, et bam, on a pris le virage de la science-fiction soviétique. On se croirait dans Solaris de Tarkovski, avec des plans fixes de sept minutes et une intrigue étalée comme une nappe humide.

L’autre : — L’ataraxie absolue…

Moi : — Il y a quand même un truc vraiment futuriste en ce moment : mes cours d’anglais pour la fac.

Elle : — Oh ? Raconte-nous !

L’autre : — Tais-toi, malheureuse ! Tu veux vraiment qu’on reparle des verbes irréguliers ?

Elle : — Ben quoi, c’est la première fois qu’elle dit que ses cours ressemblent à un film de science-fiction !

Moi : — Eh bien, un de mes étudiants en génie bio a proposé qu’on passe sur Discord…

L’autre : — Discord, pour la continuité pédagogique ? Le nom est franchement osé…

Moi : — J’ai découvert ça il y a tout juste un mois. Au départ, c’était conçu pour les joueurs de jeux vidéo. Comme ça permet les discussions en ligne, on s’en est servi pour terminer l’année universitaire.

L’autre : — Et cela a influé sur votre façon d’enseigner ?

Moi : — Un peu. La possibilité de mettre tout le monde en sourdine est un vrai bonheur.

Elle : — Et hop, silence dans les rangs !

L’autre : — Mais dites-moi, enlever aux étudiants la possibilité de parler, cela n’est pas vraiment l’objectif d’un cours de langue…

Moi : — C’est vrai. Pour essayer de les motiver, j’ai repris des phrases de jeu vidéo : “C’est tout ce que t’as dans le ventre ?”, “Tu as marqué 10 points, continue !”, ou bien Sweet…! Tasty…! – très adapté pour un cours d’anglais.

Elle : — Tu devrais même ajouter “niveau bonus atteint”.

Moi : — Cerise sur le gâteau, afin de donner une touche encore plus techno à mes cours en ligne, j’ai investi dans une webcam équipée de micros stéréo bidirectionnels.

Elle : — Et alors, ils apprécient la qualité sonore, les étudiants ?

Moi : — La plupart de mes chats-chats m’ont dit qu’ils suivaient le cours sur leur smartphone, alors que ce soit en stéréo ou non…

L’autre : — Je comprends mieux votre propos à présent. Espérer que vos étudiants apprennent l’anglais malgré tous les aléas techniques du moment, c’est effectivement de l’ordre de la dystopie. »

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