- 14 avril 2020 (Samson)

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La décision de rouvrir progressivement les écoles à partir du 11 mai, annoncée par Emmanuel Macron, est guidée par la volonté de lutter contre le creusement des inégalités dû au confinement, mais elle est déjà critiquée.


Moi : « Libérééééée, délivréééééée…

Elle : — D’où tu reviens ?

Moi : — De chez ma kiné. Maintenant qu’elle m’a dénouée, je suis body positive à mort.

Elle : — Je me disais bien, il n’y a pas de supermarché en vue sur ce boulevard. Je me demandais ce que nous faisions là.

Moi : — Aaah, ça fait du bien.

Elle : — Quoi ? Tu as bénéficié d’une offre vidange ?

Moi : — Meuh non, sotte ! Sais-tu au moins ce qu’est la kinésithérapie ?

Elle : — Ben… pas vraiment.

Moi : — Eh bien voilà : tu arrives chez un ou une kiné plus emmêlée qu’un plat de spaghettis, et tu en sors libérééééée, dénouéééééée…

Elle : — Ah non, tu vas pas recommencer avec ça ! Il y a ton bien-être, d’accord, mais il y a le mien aussi. Et en l’occurrence, merci de ne pas chanter faux, ma peinture va s’écailler.

Moi : — Je voulais seulement dire que les kinés te font du bien, mais pour arriver à un résultat, ils doivent te plier dans tous les sens façon origami.

Elle : — Je vois. Ils sont censés te remettre la carcasse en bon état.

Moi : — On peut dire ça. Ils agissent sur le squelette et surtout sur les muscles. Et puis ils ont un point commun avec les esthéticiennes : ils n’ont pas peur de palper les gens à peau grasse.

Elle : — Nooon ?! Ta kiné te touche ?

Moi : — Évidemment ! Son métier veut ça. Elle travaille tout le temps avec ses mains : massages, manipulations…

Elle : — Han ! Elle va te transmettre le virus !

Moi : — Mais non, allons ! Son cabinet est le seul endroit que je connaisse où le gel hydroalcoolique coule à flot, et puis je ne vais pas me priver de ma seule vraie interaction hebdomadaire avec quelqu’un.

Elle : — Ah ouais ? Et moi ? Chuis pas quelqu’un ?

Moi : — “Ô objets, avez-vous donc une âme ?” C’est un débat puissamment philosophique que tu poses là, p’tite Maguette.

Elle : — Nom d’un jerrycan, y a pas de débat ! Je parle, donc je suis.

Moi : — Pardon ! Je trouvais juste que ta question était quasiment métaphysique. Tu me fais perdre le fil, là… On parlait de ma kiné, dont je disais qu’elle ne représente pas un véritable danger. Là où je me méfie, c’est quand elle m’annonce : “Restez détendue, je vais effectuer une petite manipulation.” Quand j’entends ça, je me dis que ça sent franchement mauvais.

Elle : — Ah. Problème de clim’ ?

Moi : — Non, ça signifie qu’elle va se venger sur mon grand dorsal.

Elle : — Et ça dégage des odeurs ? C’est le filtre à air alors ?

Moi : — Mais arrête de m’interrompre toutes les deux minutes ! J’allais te dire que j’admire réellement ma kiné parce qu’elle connaît la moitié de la ville. Je sais pas comment elle fait, elle a une mémoire phénoménale. Et puis elle a réponse à tout. Si je dis que j’ai mal dans le bas du dos : “Faiblesse musculaire.” Si j’ai un torticolis d’enfer : “Faiblesse musculaire.” Si je me suis tordu la cheville : “Faiblesse musculaire.” Quand je lui demande finalement ce qui ne va pas chez moi, elle me répond…

Elle : — “Faiblesse musculaire”, on a compris.

Moi : — Ben non, “défaut de fabrication.” C’est son humour à elle.

Elle : — Ah ? Ça justifierait au moins un retour à l’usine, non ?

Moi : — Je viens de dire que c’était de l’humour ! Et puis y a pas que ça !

Elle : — Ah bon, à part tes dégâts des os, y a d’autres raisons à ton mal de dos ?

Moi : — Eh bien oui tu vois, un prof, ça stresse et somatise… Mais ma kiné soutient que si mon dos est douloureux, c’est probablement dû à une mauvaise posture des cervicales au moment de la déglutition. Et là-dessus elle me demande si je grince des dents la nuit.

Elle : — C’est censé te remonter le moral ?

Moi : — Oh, mais elle peut faire beaucoup mieux ! J’ai retenu en particulier sa petite phrase : “Vous et moi, nous allons lutter contre l’effondrement de votre colonne vertébrale.” Ce jour-là, je n’ai jamais eu autant l’impression de ma vie d’être un chef-d’œuvre en péril, la voûte de Notre-Dame de Paris proche de la rupture ou Tombouctou tombant en ruine.

Elle : — On va bientôt te retrouver en chaise roulante, à ce train-là…

Moi : — Charmante pensée… Toi et ma kiné, vous embellissez vraiment ma vie…

Elle : — Bon, maintenant que ton dos est en meilleure forme, tu vas pouvoir t’inscrire à ton stage Survivalisme et handicap. Ça en est où, cette histoire ?

Moi : — C’est dur de trouver quelque chose de bien, tu sais, et même… de se concentrer sur quelque objectif que ce soit. En ce moment, je suis sur autre chose, j’essaie de m’instruire un peu… J’ai regardé ainsi pas mal de tutoriels vidéo pour vider un canard ou un poulet… Ça occupe, ça donne des idées pour de futurs cours d’anglais… En fait, pour être franche avec toi, je suis en train d’en revenir un peu, du survivalisme. Tout ce que j’ai lu sur le sujet ne me rassure pas vraiment sur la nature humaine.

Elle : — Ah non ?

Moi : — Non. Quand on pense que certaines personnes sont capables du pire quand tout va bien, faut pas trop se demander ce que ça donnerait quand tout va mal… Mais à côté de tout ça, j’ai découvert que j’ai probablement le survivalisme dans mes gênes, malgré, heu, quelques faiblesses physiques.

Elle : — C’est vrai ?

Moi : — Oui, à force de lire toute cette littérature sur le bon usage des couteaux, les méthodes pour faire son feu soi-même ou construire un abri, ça a fini par faire tilt.

Elle : — Tilt ?

Moi : — Ben oui ! Bon sang ne saurait mentir : mon père était scout. »

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