- 17 avril 2020 (Quarante ans dans le désert)
En France, un mois de confinement et de vies bouleversées.
Elle et l’autre (sur un air connu) : « Joyeux moisiversaire…! Joyeux moisiversaire…!
Moi : — Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ?
Elle (sur le même air) : — Un mois de confinement… ! Un mois de confinement… !
Moi : — Ah, d’accord, moisiversaire – j’avais compris autre chose… Hem, je vois que le moral ne faiblit pas, ici…
L’autre : — Que voulez-vous : le bonheur est sur le parking.
Elle : — Alors, comment va l’amie des bêtes ?
Moi : — Ça va à peu près. Les chats m’ont fichu la paix la nuit dernière. Au fait, vous avez prévu un cadeau, pour l’anniversaire ?
Elle et l’autre : — Heu, non.
Moi : — C’est nul, ça. Sachez que nous, les humains, on aime bien ce genre d’attention.
Elle : — On te proposerait bien un tour en auto… mais on ne peut pas…
L’autre : — En fait, on attend toujours votre production de bougies à base de suif de chien pour pouvoir les souffler toutes ensemble.
Moi : — Mouais. Vos sarcasmes sentent le mauvais prétexte.
Elle : — Sinon, ça va toujours ? Le moral ? Le reste ?
Moi : — Moi, ça va.
Elle : — Je parie que t’es super contente, maintenant que tout le monde est en stationnement prolongé.
L’autre : — Qu’est-ce que tu veux dire, Marie-Apolline ?
Moi : — Oui, qu’est-ce que ça signifie, cette insinuation ?
Elle : — Oh, rien. T’es une fille qui ne prend jamais de vacances, donc j’imagine qu’avec tous ces gens qui ne peuvent plus bouger de chez eux, tu dois te sentir nettement moins seule.
Moi : — Heu, non. Je ne suis pas comme ça. Je ne vais pas me mettre à jalouser mon prochain parce qu’il peut partir en vacances et moi pas.
Elle : — Mais bien sûr.
L’autre : — Sie ist eine Heuchlerin.
Elle : — Meinst du?
L’autre : — Natürlich!
Elle : — Ouais, admettons que jamais un truc tordu ne traverse ton capot…
Moi : — C’est tout moi.
L’autre : — Siehst du? Was habe ich dir gesagt?
Elle : — Dans ce cas, t’as une technique pour tenir le coup toute seule, ou c’est juste ton cerveau qui est câblé bizarre ?
Moi : — Tant que mon alpha et mon oméga ne vacillent pas, tout va bien.
Elle : — Et c’est quoi, ton alpha et ton… enfin tes deux trucs ?
Moi : — Le chocolat et la crème fraîche. Deux piliers immuables.
L’autre : — Pendant que l’humanité entière se débat avec l’isolement, la fracture numérique et la pénurie de masques à oxygène, vous, vous honorez le confinement à coups de matière grasse. Une forme très française de résilience, j’imagine, ou cela vous est tout personnel ? Rien n’a bougé, pas même dans votre travail ?
Moi : — Mon boulot, même à distance, n’a pas fondamentalement changé : il faut toujours marteler aux gens que interesting ne comporte que trois syllabes à l’oral, et favourite deux. Il est ainsi des choses profondément immuables… (Après une minute de réflexion) Je dis ça, mais en fait je passe la moitié de mes journées à effacer des messages.
Elle : — Comment ça ?
Moi : — Je ne fais qu’éliminer. Par exemple, quand j’allume mon ordinateur le matin, c’est le début du grand nettoyage dans ma messagerie. Tout d’abord, les publicités. Je clique pour supprimer. Les mails envoyés par les syndicats de l’Université de Lille. Je supprime. Je reçois encore pas mal de communiqués de presse alors que je n’écris plus pour la presse déco locale depuis trois ans. Je commence à en lire quelques-uns – parce que certains titres sont prometteurs : “C’est le printemps, le moment des grands barbecues entre amis” – un tout petit peu en décalage avec la réalité d’aujourd’hui, il y a comme qui dirait une adaptation qui est nécessaire – ou bien “L’union fusionnelle de la barre à rideaux et du style Empire”, une idée encore moins rassurante que les amours inavouables du pangolin et de la chauve-souris. Je finis par supprimer. Ensuite arrive la énième suggestion de recette réconfortante – tiens, un burger vegan aux lentilles corail en adéquation avec le régime crétois, comme c’est original !… Je supprime. Ensuite, j’ai droit de temps en temps à des courriels enjoués de la responsable de ma boîte de formation : “Salut, la team formateurs, vous trouverez ci-dessous le lien d’un tuto en ligne pour booster vos cours par visio.” Je baille et je supprime.
L’autre : — Vous ne passez pas votre matinée à ça, dites-moi ?
Moi : — Non, pensez-vous donc !… Après tout ça, les choses sérieuses commencent : je vais sur Facebook. La journée de travail peut enfin débuter. En général, le premier mail de stagiaire est du style : “Je n’ai pas reçu un des trois documents que vous m’avez envoyés à cause du pare-feu activé dans notre Intranet. C’est un problème de format. Pouvez-vous me le renvoyer en PDF s’il vous plaît ?”. À peine ai-je le temps de lire que le deuxième message s’annonce : “Peut-on bouger le cours de demain, mon astreinte de travail a changé et il faut trouver un nouvel horaire, merci.” Mon téléphone portable bipe quelques instants après pour me signaler le SMS suivant : “Connexion très mauvaise aujourd’hui, possible de décaler le cours d’une heure SVP ?” Je reçois un autre SMS une demi-heure plus tard : “Prise de contrôle à distance de mon ordi par équipe technique. Grosse galère. Possible de faire le cours demain même heure ?” Entre le cours qui a bougé de deux heures et celui-ci qu’il a fallu changer de jour, il y a désormais un conflit dans mon emploi du temps. Je dois renvoyer des mails et des SMS à tout le monde pour arranger ça, en décalant inévitablement un des deux cours. Puis, je reçois un nouvel e-mail : “Bonjour madame, voici mes devoirs. Mon scanner refuse de marcher, alors j’ai fait une photo.” Je réponds en soupirant par retour de courriel : “Le devoir que je vous ai envoyé était sous Word. Pourriez-vous taper vos réponses directement dans le document et me le renvoyer, ça me permettra de corriger plus facilement, merci ?” WhatsApp me lance alors une alerte : une copine tient absolument à me montrer un levier de changement de vitesses auto en forme de pénis. Pile au moment où je devais envoyer un mail à une stagiaire à qui j’aimerais passer des vidéos pour bosser sa compréhension pendant son cours – pour cela il faudrait se servir d’un nouveau logiciel de vidéoconférence. Il faudra pas moins de trois e-mails pour la convaincre d’essayer Zoom, parce que Skype et Teams ne permettent pas le partage de fichiers audio ou de vidéos – ou alors si la fonctionnalité existe, je ne l’ai pas encore trouvée, mais après tout, je n’ai jamais été formée aux cours par visioconférence – et Discord est vraiment trop rudimentaire. En peu de temps, voyez-vous, je suis devenue spécialiste des logiciels de convivialité et je pourrai peut-être me reconvertir comme consultante experte de la chose si jamais tout tournait vraiment mal dans les mois qui viennent. Et enfin arrive l’apothéose électronique de la journée : un message du directeur de la formation que j’assure à l’Université de Lille, au titre sybillin – Nouvelles MCC. Je regarde sur le Net la signification de ce sigle qui ne me parle pas du tout, me rendant compte tout à coup qu’on nous a pondu des MCC inédites alors que j’ignorais jusque-là leur existence. Le courriel est plus explicite car il est demandé aux enseignants de réfléchir “à la mise en œuvre de nouvelles modalités à distance pour assurer les contrôles des connaissances et compétences ainsi que les évaluations continues dans le cadre de la continuité pédagogique pendant l’interruption présentielle des modules d’apprentissage.”
Elle : — Explicite, tu as dit ? Ça veut dire quoi ce charabia ?
Moi : — Qu’il faut simplement cogiter sur une forme d’examen à distance pendant l’interruption des cours en classe. Quand je pense que les enseignants doivent veiller à la lisibilité et au rayonnement des actions de l’université, en cohérence avec ses orientations globales… (Soupir) C’est comme ça qu’on arrive doucettement à midi. Entre deux ouvertures de mails, je trouve parfois le temps de traverser mon living – un exploit sportif sous-estimé.
L’autre : — Je comprends pourquoi vous trouvez que vos semaines passent vite !
Moi : — À bien y regarder, avec tous les changements à vue et les impondérables, il n’y a pas tant de différences que ça avec ma vie d’avant.
Elle : — Et tu crois que les gens sortiront changés de l’expérience ?
Moi : — Difficile à dire. L’amusant, c’est plutôt de voir la prise de conscience qui s’impose à certaines personnes, notamment avec le fait de devoir garder les enfants à la maison. Par exemple, beaucoup de parents ont appris que leur chérubin n’est peut-être pas ce gamin à haut potentiel qu’ils espéraient. Si le petit n’écoute pas à l’école et qu’il est remuant, ce n’est pas forcément parce que toutes ses capacités n’ont pas encore été exploitées. C’est parce que le mouflet n’a pas oublié d’être chiant.
L’autre : — Bienvenue dans le réel, quoi.
Moi : — Exactement.
Elle : — Enfin il faut comprendre que tous les confinements ne sont pas aussi enchanteurs que le tien.
Moi : — Ah, enchanteur. Je n’y avais pas pensé, tiens ! Bon, assez bavardé, c’est l’heure de remonter dans mon perchoir enchanteur mais néanmoins solitaire, pour aller me faire un repas tout aussi enchanteur.
Elle : — Tu manges quoi aujourd’hui ?
Moi : — J’ai prévu un tournedos de quinoa assaisonné au chimichurri accompagné de sauce vierge de combava. Toutes ces recettes véganes qui défilent en ce moment sur Internet, ça donne envie, vous n’avez pas idée !
Elle : — Et tu trouves tout ça au supermarché ?
Moi : — Heu, non. Mettre la main sur du fromage râpé relève déjà du miracle, alors…
Elle : — Donc tu cuisines des plats dont tu n’as pas les ingrédients ? C’est comme ce stage de survie sans boue ni cailloux, tu fais semblant ! Tu serais pas en train de faire semblant de vivre, des fois ? »

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