Chapitre I – La Chute du clan Kuroda Partie 3 - Le champ noir
Le jour s’était levé sans éclat.
Une lumière pâle coulait entre les nuages bas, froide comme une lame qu’on sort d’un étui trop longtemps fermé. Le tumulte avait cessé. Les tambours Takeda s’étaient éloignés vers le sud, avec les survivants, les blessés, les chevaux chargés de butin et les têtes promises à récompense.
Il ne restait que la neige.
Et dessous, le rouge.
Raigen ouvrit les yeux sans se souvenir d’avoir fermé les paupières. Il était couché contre un muret écroulé, la cuirasse entaillée sur le flanc. Une douleur sourde lui battait les côtes. Sa main droite serrait encore la poignée de son katana. Il desserra lentement les doigts, comme si la lame pouvait se vexer d’être quittée.
Autour de lui, le champ était devenu une surface noire et blanche. Des corps figés dans des positions absurdes, des casques retournés, des lances brisées comme des roseaux. La neige, en fondant par plaques, avait dessiné des îles de sang coagulé. L’air sentait le fer, la suie, la chair ouverte.
Un corbeau sauta à quelques pas, inclina la tête, puis s’envola.
Raigen se redressa.
Il chercha instinctivement la grande salle, la plate-forme, le pin peint derrière lequel Masatsune s’était agenouillé. Le bâtiment n’était plus qu’un squelette calciné. Une poutre fumait encore, lente respiration d’un géant mort.
Il marcha.
Chaque pas enfonçait la neige tassée, révélant des morceaux d’étoffe, des doigts raidis, parfois un visage. Il reconnut Jūzō à sa moustache grise. Les yeux ouverts vers le ciel, comme s’il cherchait encore la rime de son poème.
Raigen s’agenouilla.
Il referma doucement les paupières du vieil homme. Pas par superstition. Par respect. Le geste était simple. Masatsune l’avait dit : un seul geste. Celui qu’on sait faire.
Il continua.
À la brèche sud, les chevaux Takeda avaient laissé des traces profondes, piétinées, chaotiques. On voyait où les cavaliers avaient forcé le passage. Là, des corps ennemis gisaient encore, dépouillés à la hâte. Les Takeda récupéraient toujours leurs morts quand ils le pouvaient. La discipline d’un grand clan.
Raigen observa les blessures. Coupes nettes au cou, estocs sous l’aisselle, là où l’armure laisse un interstice. Les Kuroda avaient frappé avec précision jusqu’au bout.
Un gémissement le fit se retourner.
Près d’un tas de poutres, un homme tentait de ramper. Une cuirasse fissurée, un casque sans cimier. Raigen reconnut l’étoffe terne du clan Kuroda.
— Gen.
Saitō Gen’emon leva la tête. Son visage était couvert de suie, une balafre ouverte au-dessus de l’œil gauche.
— Tu es vivant, dit-il d’une voix enrouée.
Raigen s’agenouilla, examina la plaie. Profonde mais propre.
— Je respire, répondit-il.
Gen laissa échapper un rire bref, qui se transforma en toux.
— Alors nous sommes deux fantômes.
Raigen défit sa ceinture, déchira une bande de tissu, pressa contre la blessure. Gen serra les dents mais ne cria pas.
— Ils sont partis ?
— Oui.
— Bien.
Il resta un moment silencieux, puis ajouta :
— Masatsune ?
Raigen inclina la tête.
Gen comprit sans autre mot.
Ils restèrent là, deux survivants au milieu d’un monde effacé.
Le vent se leva, léger. Il fit claquer une bannière Takeda oubliée contre un pieu. Le soleil perça brièvement les nuages. La lumière frappa les lames abandonnées, éclats dispersés comme des étoiles tombées sur la terre.
Raigen regarda autour de lui. Ce lieu n’était plus un champ de bataille. C’était un vide.
— Nous ne pouvons pas rester, dit-il.
Gen hocha la tête.
— Les patrouilles reviendront.
Ils se relevèrent lentement. Raigen sentit la douleur dans ses côtes tirer à chaque inspiration. Il laissa son regard glisser une dernière fois sur le château.
Il n’y avait plus de clan. Plus de bannière. Plus de maître.
Le mot rōnin ne s’était pas encore formé dans son esprit. Mais l’état, lui, était là.
Ils descendirent par le sentier nord, celui que Masatsune avait désigné la veille. Le col de Midorigawa apparaissait comme une entaille dans la montagne. Les arbres y étaient plus serrés, les branches basses couvertes de givre.
À mi-chemin, Gen s’arrêta.
— Raigen.
— Oui.
— Pourquoi nous ?
Le silence dura.
Raigen observa la vallée. Au loin, les colonnes de fumée montaient encore. Il pensa aux mots de son père. À ceux de Masatsune. À cette pierre dans la manche.
— Parce que quelqu’un doit porter le nom, dit-il enfin. Même s’il n’existe plus.
Gen le regarda longuement.
— Alors ne le porte pas comme une chaîne.
Ils reprirent la marche.
La neige devint plus fine. Le chemin s’élargit. Au sommet du col, Raigen se retourna une dernière fois.
Le yamashiro des Kuroda n’était plus qu’une cicatrice noire sur la montagne blanche.
Il inclina légèrement la tête.
Pas une prière.
Un constat.
Puis il passa la crête.
De l’autre côté, la vallée s’ouvrait, intacte, presque paisible. Des rizières dormaient sous la gelée. Un hameau fumait tranquillement.
Le monde continuait.
Raigen posa le pied sur la nouvelle pente.
À cet instant précis, sans témoin, sans bannière, sans tambour, le Japon venait de perdre un clan.
Et de gagner une ombre.

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