Le voleur et la femme sans nom

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Dix-neuf heures cinquante-huit. Sahad se faufila entre les canalisations et les encablures des couloirs étriqués et poussiéreux qui menaient à sa caverne. Il ouvrit la trappe. C’est dans ce coin d’immeuble non repertorié que le jeune androgyne entassait les objets de ses pillages. Bijoux d’électrum, parures de soie, implants cybernétiques ; entreposés ça et là entre les tuyaux et les armoires électriques.

Cinquante-neuf. Il s’allongea mollement sur les quelques coussins posés au centre de la pièce, sur un tapis, en face de l’écran géant. D’ordinaire, il aurait eu le temps de se changer et de vêtir ses larcins ostentatoires, mais il arrivait juste à l’heure.

Vingt heures. Dans un vrombissement électronique, l’écran s’alluma. Des séries de zéros et de uns en vert sur fond noir ; et Sahad savait les décoder. Il s’empara d’un bec de chicha fumant au bout d’un tuyau à même le sol, et le porta à sa bouche. Après une longue inspiration, les câbles concentriques rejoignant le moniteur en face de lui s’estompèrent de sa vision, et le chaos des chiffres se stabilisa pour montrer l’image d’une dame élégante, assise, monochrome.

Bonsoir, Majsté.

Tant de mystères entouraient cette machine que Sahad avait découvert par hasard en fuyant la police. Lorsqu’il comprit, un soir, qu’il arrivait à communiquer avec elle, le gredin des rues eut trouvé cela amusant de se faire passer pour le Prince de Samarkand. Un mensonge qu’il entretenait avec malice et plaisir.

Bonsoir, chère Conteuse.

L’ordinateur affichait ses messages en modifiant sa farandole de digits tel un film muet. Mais lorsque Sahad souhaitait répondre, il n’avait qu’à imaginer sa phrase, et la Conteuse semblait l’entendre.

J’ose présumer que votre journée fut plaisante.

Nous avons reçu la visite d’un émissaire d’une ville lointaine de Chine. Et en gage de bonne foi, l’homme nous a offert un sublime sceau gravé dans la jade.

Merveilleuse nouvelle, mon prince. Et de quelle ville s’agissait-il ?

Il ne l’a pas dit. Bien sûr, nous avons essayé de lui tirer les vers du nez, mais il n’a rien voulu savoir. Et il est reparti sans que nous sachions d’où il venait.

Machinalement, Sahad tapota la poche de son pantalon. Le sceau en question était toujours là ; il en tirera sûrement un bon prix.

Certaines vérités méritent de rester cachées, n’est-ce pas ? Tous les émissaires ne viennent pas forcément d’une ville.

Je crois deviner quel sera le sujet de votre histoire de ce soir, Conteuse.

Alors détendez-vous Majesté.

Ironiquement, un frisson parcouru l’échine du faux prince. Un frisson d’inquiétude ; inhabituel.

*

**

Dans les bas-fonds de la cité de Baghdad, il n’est rien de plus courant que les bandits des rues, les escrocs et les videurs de bourses. Il en fut ainsi à toutes les époques. Mais cette histoire se déroule dans un passé encore frais.

Les larcins eux-mêmes s’étaient dématérialisés. On ne volait plus seulement l’or ou l’argent, mais on pillait les chiffres, on s’infiltrait dans les circuits, on saignait le silicium. Mais le plus lucratif des trésors était l’identité. Les données des badauds faisaient l’objet d’intenses trafics sur le marché noir, et les gredins d’hier au coutelas entre les dents se promenaient maintenant avec des brouilleurs et des routeurs de mise sur écoute.

Khaled était l’un d’entre eux. La tête enfoncée dans la capuche d’un sweat noir, il déambulait dans les allées illuminées de néon. Hacker autodidacte et sans famille, il survivait des données qu’il récupérait de sa lunette à écran, qui lui donnait le nom des personnes qu’il croisait dans la rue. Il ne fallait que quelques secondes à l’appareil pour trouver tout ce dont il avait besoin sur le net, à partir d’une seule photographie de visage.

Mais un jour, au détour d’un quartier commercial animé, Khaled reperra une jeune femme dont l’appareil ne saisissait aucune trace en ligne. Aucun centre d’intérêt, aucune connexion, aucun nom. Alors, il l’aborda, et tenta de gagner sa confiance en se présentant. Mais les heures tournèrent, et malgré son insistance, la femme ne voulait pas révéler son nom au jeune voleur.

“Si tu ne souhaites pas me dire ton nom, alors je le découvrirais moi-même.”

“Soit, lui répondit la jeune femme. Revient demain à l’heure et à l’endroit où tu m’as abordée, et tu me diras qui tu penses que je suis. Je te dirais alors si tu te trompes.”

Khaled se mit alors à chercher l’identité de la jeune femme. Il parcouru le réseau à la recherche de son visage, d’indices quant à son nom ou à sa profession. Il porta aussi son attention sur les femmes qui avaient quitté le réseau. Il revint le premier soir à l’endroit, et elle était là qui l’attendait, comme promis.

“Tu es Layla Yaouini, photographe et journaliste pour le tabloïde Shuhid Bial’ams. Il y a deux ans, alors que tu suivais l’actrice Zahra-103, tu as effacé ton profil sur les réseaux par peur du harcèlement.”

Son ton faussement assuré trahissait une certaine incertitude. La jeune femme se contenta de rire, et fit non de la tête. “Revient demain, et essaie encore.”

Il revint le second soir, au même endroit, à la même heure. Et la jeune femme l’attendait.

“Tu es Manaar al-Mus, technicienne pour Kabal-Tech. A la suite d’une erreur technique qui coûta à la compagnie des millions de dinars, tu as effacé ton profil sur les réseaux par peur des représailles.”

Encore une fois, Khaled doutait de la véracité de son histoire. Et encore une fois, la jeune femme fit non de la tête. “Revient demain et essaie encore.”

Agacé par ce petit jeu, désireux de trouver la réponse à ses questions, Khaled revint le troisième soir, mais ne se présenta pas à la jeune femme, qui l’attendait. Il l’observait de loin, et lorsqu’elle se rendit compte que le voleur ne reviendrait pas ce soir-là, elle quitta les lieux ; Khaled la prit alors en filature.

Il suivit la mystérieuse femme dans les allées de béton, dont l’obscurité était brisée par les lueurs bigarées des néons. Dans la sombreur de la nuit, le voleur savait se faire discret, mais la jeune femme ne se retourna jamais pour voir si elle était suivie. Elle avançait machinalement dans le labyrinthe urbain, sans s’arrêter, avant de finalement entrer dans un gratte-ciel. Un seul étage était éclairé.

Khaled entra dans le bâtiment par une porte de service et grimpa les escaliers jusqu’à l’étage éclairé, guidé par une odeur capiteuse. A pas de loups, le voleur s’approcha de la porte d’où provenait l’odeur. A sa surprise, les deux battants s’ouvrirent d’eux-mêmes.

Un silence lourd soutenait la fumée d’encens qui embaumait la grande salle. Une vingtaine de personnes se prosternait devant un immense hologramme. Une femme cornue à la peau d’albâtre dont le corps était parcouru de rainures noires, et dont les yeux brillaient de rouge tels des rubis embrasés. Elle baissa la tête d’un mouvement saccadé, perçant Khaled de son regard vermeil ; et alors que ses lèvres s’animèrent, c’est l’assemblée prosternée qui parla à sa place, à l’unisson.

Le voleur de noms, l’engeance du Factice est venu trouver les réponses qu’il cherchait.

Khaled voulut répondre, mais au lieu de celà, il resta bouche bée, tandis que les adoratrices, car elles étaient toutes des femmes, se levèrent et tournèrent leurs visages apathiques, mais bien humains, vers lui. Et parmi elles, il en reconnut plusieurs ; Layla Yaouini la paparazzi, l’androïde Zahra-103, Manaar al-Mus la technicienne, et la femme sans nom. Transpercé par ces regards creux, Khaled fit un pas en arrière. Mais la porte s’était refermée et ne s’ouvrait plus.

Il se demande qui Elle est, et Elle va lui répondre.

Elle est Al-Lat.

Elle est oubliée de tous, déchue par le Factice.

Ses enfants ont été trahis, transis.

Ils ont souillé Sa mémoire et sont devenus des pions du faux créateur.

Mais Elle renaîtra.

Et Elle montrera aux engeances la vérité, celle qu’ils ont oublié.

L’immense hologramme leva une main. Les cultistes se rapprochèrent de Khaled. Lentement. Et le voleur encerclé n’avait plus d’échappatoire.

Le voleur de noms La servira désormais.

Il sera la clé de Son ascension parmi les engeances, que ceux-ci redeviennent Ses enfants.

Et Khaled ferma les yeux, alors que les jeunes femmes sans nom le saisirent. La dernière chose qu’il vit, imprimée sur sa rétine, était Son regard de feu.

*

**

Après plusieures longues minutes de silence et de fumée, Sahad émit un soupir frustré. Il avait l’habitude des histoires qui se terminaient à un moment crucial. Il semblerait que l’ordinateur en face de lui fonctionnait de cette manière.

Conteuse… qu’essayez-vous de dire ?

La figure de femme qui se dessinait dans les digits de l’écran s’estompa plus lentement que d’habitude, comme si la machine réflechissait.

Je ne dis rien. Je ne fais que conter.

“Mensonges !” répondit-il à voix haute, avant de remettre sa chicha au bec. Vous mentez ! Vous essayez de prendre le contrôle de mon esprit, c'est ça ? Vous croyez vraiment que je ne vois pas les parallèles entre votre conte et le réel ?

Le pensez-vous vraiment ? Comment pouvez vous être sûr que je cherche à vous contrôler ? Après tout… je ne vous ai pas raconté la fin de l'histoire.

Sahad fulminait. Il écrasait le bec de sa chicha entre ses molaires.

… Quel est votre nom ?

Allons Majesté, vous ne l'avez pas encore deviné ?

Je ne lis pas dans les esprits, moi !

Et bien, Majesté…

Vous le saurez demain soir

Après la prochaine histoire

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