Chapitre 6 : Amitié, gloire et sacrement

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Le baptême constituait le premier sacrement de l’Ordre de Mwrida. Tous les citoyens d’Arnès y demeuraient contraints. Cette cérémonie s’effectuait au cours de l’accouchement. Une fois le cordon ombilical sectionné, un prêtre procédait au rituel sacré de l’inhibition. La progéniture devenait dès lors totalement inapte à la reproduction. Toutefois, son développement physiologique ne s’en voyait pas altéré.

Cette pratique antinataliste permettait de réguler la population. Les personnes qui désiraient retrouver leur fertilité pour procréer devaient se plier au sacrement du mariage. Aniah et Seneth avaient décidé de s’y soumettre pour pouvoir fonder une famille.

Grâce à des artéfacts nommés alliances, ce sacrement offrait aux épousées une véritable union, au sens physique comme spirituel. Celles-ci étaient confectionnées sur mesure pour garantir un lien unique entre les conjoints.

Les apports de cette union s’avéraient considérables. Le plus important semblait la reproduction. Néanmoins, la fertilité demeurait exclusive. Engendrer des enfants se révélait réalisable strictement avec son partenaire. Une fois forgé, un couple d’anneaux restait inaltérable, empêchant toute rupture. Seul le décès était en mesure de séparer des époux. Un veuf ou une veuve redevenait par conséquent inapte à la conception.

Aniah se rendit au marché pour y effectuer quelques achats quand un brouhaha frénétique se fit entendre. Une grande agitation se répandait partout dans la ville. La nouvelle fut annoncée : après plus d’un siècle de pontificat, Monseigneur Peymour Ier rencontra finalement la mort.

Il avait pour unique héritier son petit-fils, et c’était à ce dernier qu’incombait la tâche de lui succéder.

Seysus prit la responsabilité de suivre les traces de son grand-père. Il devint ainsi Monseigneur Peymour II.

Maintenant qu’il possédait les pleins pouvoirs, il allait tout mettre en œuvre pour réanimer son aïeul. Sa malédiction d’éternel second le poursuivait. Elle était inscrite à présent dans son titre, numéro deux.

Mais pour l’heure, il devait se préparer à sa cérémonie d’intronisation. Il avait exigé que son ex-meilleur ami et sa compagne se trouvent aux premières loges. Zenfei allait organiser la dix-neuvième édition de cet immense événement mondial.

Tous les regards seraient tournés vers le Temple de Mwrida. Pour la première fois de sa vie, Seysus se situait au centre de l’attention. Il n’existait plus dans l’ombre de quelqu’un.

Seneth paraissait heureux pour son alter ego. Toutefois, le fait que Seysus embrassait une nouvelle direction signifiait qu’ils pouvaient ne plus se revoir. Enfin, cela ne l’inquiétait pas plus que cela.

Avec Aniah, ils avaient choisi de fonder une famille. Seneth aurait alors plus de temps à consacrer à celle-ci. Son ami, le dernier représentant de la lignée Peymour, se retrouvait seul.

Le jour de la cérémonie, c’est Seneth et sa compagne qui occupaient les places réservées aux membres proches. Seysus devint officiellement Monseigneur Peymour II. Comme le voulait la tradition, il allait effectuer un tour du monde d’environ un an afin de se rendre dans chacune des cités d’Arnès.

Avant son départ, Seysus accepta la demande de Seneth de célébrer son mariage avec Aniah. Il les consacra, mais uniquement pour se donner bonne figure. C’était la première fois dans l’histoire de l’Ordre de Mwrida qu’un monseigneur accomplissait un sacrement.

D’ordinaire, seuls les prêtres pouvaient procéder aux différents rites. Cet événement allait contribuer favorablement à l’image du nouveau souverain en place.

Pour son premier jour d’exercice au complexe de l’Y, tout semblait parfaitement normal pour Seneth. Et pour cause, le Majestic 13 était en train de l’observer, de le tester.

Comme Seneth n’avait pas connaissance de la Chambre secrète, les membres de celle-ci devaient s’assurer de sa loyauté avant toutes révélations. Officiellement, Seneth était doctorant dans le laboratoire général de l’Y. Durant ses trois prochaines années, il se trouverait sous étroite surveillance.

L’essentiel de son travail consistait à étudier les rémanences et les futures applications possibles. De temps en temps, son éthique et sa morale étaient mises à l’épreuve. Inconsciemment, il réussissait les tests.

Seneth fut jugé apte à faire partie intégrante du Majestic 13. À la fin de sa première année de thèse, Seysus acheva également son tour du monde.

— Hé ! l’ancien, toujours aussi sérieux ? devisa ce dernier.

— Seys ! Tu es de retour, et en pleine forme. Comme c’est bon de te revoir, s’exclama Seneth.

— Alors, ça te plaît ici ?

— C’est génial, j’en apprends tous les jours.

— Bien, c’est très bien, répliqua-t-il caustiquement.

— Monseigneur, nous ne devons pas trop tarder, l’informa un individu de l’Ordre de Mwrida.

— Tu m’excuseras, comme tu viens de l’entendre, je suis dans l’obligation de te laisser. Le devoir m’appelle !

Malgré son long voyage, sa haine envers son ami restait intacte. Il réunit ses délégués afin de dresser un bilan de la situation.

— Monseigneur, nous avons réussi à maintenir votre grand-père dans un état de coma profond, expliqua un savant. Nous attendons vos ordres quant à la suite du processus.

— Très bien, on peut le considérer comme stable ? demanda Seysus.

— Nous nous efforçons de le conserver comme tel, mais les plantes commencent à perdre de leurs effets. Nous estimons qu’il ne reste que quelques semaines avant que sa condition ne dégénère à nouveau, diagnostiqua un autre.

— Et qu’ont révélé les tests à propos de Seneth ? S’avère-t-il apte à poursuivre avec nous ? questionna Seysus.

— On se rend compte clairement d’après les résultats qu’il semblerait capable de nous rejoindre, constata un savant.

— Bien, je vous accorde douze mois pour sauver mon grand-père. En cas d’échec, débarrassez-vous de Seneth. Inutile de le mettre dans la confidence pour cette partie-là, chuchota Seysus.

— Bien ! Monseigneur.

— Nous verrons bien si tu relèveras ce défi avec brio, mon cher ami.

Seneth changea de laboratoire, il passa du général au transbiotique. Lorsqu’on lui présenta Monseigeur Peymour Ier, il n’en croyait pas ses yeux. Il se demandait comment ils avaient réussi à le maintenir en vie.

Seysus prit la peine de venir aux côtés de son ex-ami pour lui faire part de la situation.

— Comme on se retrouve, commenta Seysus faussement étonné.

— Comment est-ce possible ? s’enquit Seneth.

— Vois-tu… Arnès ne demeure pas ce qu’elle paraît. Laisse-moi t’annoncer que tu fais partie à présent de la treizième Chambre secrète, le Majestic 13.

— Le… Majestic… 13 ? balbutia Seneth.

— Permets-moi de t’expliquer. Tout le monde pense que ce sont les Douze qui administrent Arnès. Eh bien maintenant, tu sais que c’est la treizième Chambre qui dirige le gouvernement. Depuis la fondation de Zenfei, le rôle de l’Ordre de Mwrida s’affaire à l’emprise du peuple. Mais, si c’est ce dernier qui détient le pouvoir, qui exerce son empire sur Arnès d’après toi ? Pour faire court, je contrôle Arnès. Mes félicitations, tu as rejoint le bon camp, fanfaronna Seysus.

— Tu es en train de me dire qu’Arnès est mené par une société secrète… nous ?

— C’est exact ! Et tu veux une excellente nouvelle ? Ici, la Bride n’existe pas, bienvenue dans un monde où le savoir est maître.

— Et ton grand-père, que lui réserves-tu ?

— Je pense que tu connais déjà la réponse, non ? Nous allons le ramener à la vie, voyons !

— Mais comment ?

— Ah ah, ça, c’est la question que je te pose.

— Moi ? Mais comment veux-tu que je sache une telle chose ?

— Je n’affirme pas que tu as la solution, je dis que tu vas la trouver. Ton travail désormais consiste à remettre sur pied mon grand-père. Bon, je dois t’abandonner, j’ai un monde à gouverner. Mes amitiés à Aniah.

Seysus s’en alla dans ses quartiers, laissant son ancien compagnon sous le choc de ses révélations. Seneth de son côté ne le reconnaissait plus, comme si sa personnalité avait changé. Il gagna en assurance, mais surtout en arrogance.

Enfin, il n’avait pas le temps de penser à ça pour le moment. Pour l’heure, il devait trouver une solution pour sauver Monseigneur Peymour Ier. Malgré l’absence de la Bride, aucune technologie ne permettait de redonner la vie.

Selon les shamans du laboratoire, l’esprit du grand-père s’avérait pour l’instant ancré dans son corps. Ça faisait déjà une bonne nouvelle. Maintenant, restait encore à découvrir un moyen de le revivifier.

À première vue, il ne présentait aucun signe de blessures ou maladies. Si son âme demeurait toujours présente, cela voulait dire que son organisme contenait suffisamment d’hyloplasmes.

Toutefois, son état paraissait constant tant qu’on lui injectait des cocktails de plantes. Ces derniers avaient la capacité de ralentir la décroissance du taux d’hyloplasme. Donc si l’on souhaitait le rendre vivant, on devait au moins stabiliser son niveau. Mais comment ?

Seneth avait réussi à cerner le point à étudier. Cependant, personne n’avait les connaissances nécessaires à la compréhension de l’hyloplasme afin de résoudre ce problème. C’était un contre-la-montre où le temps était pratiquement donné vainqueur.

En rentrant chez lui le soir, Seneth s’effondra sur le banc recouvert d’étoffes.

— Ça ne va pas mon amour ? demanda inquiète Aniah.

— J’ai passé une journée, disons, difficile, répondit-il.

— Raconte-moi, lança-t-elle en s’asseyant à ses côtés.

— Oh là, j’ai déjà du mal à y croire moi-même.

— Je suis tout ouïe.

— Très bien, si tu insistes. Alors, si j’ai bien tout compris, l’Ordre de Mwrida ne demeurait qu’une façade. Le gouvernement de Zenfei est composé de douze Chambres et elles sont chargées de maintenir l’ordre et la paix sur Arnès. Eh bien, figure-toi qu’une treizième existe et se fait appeler le Majestic 13. Cette mystérieuse Chambre représente la face cachée de l’Ordre de Mwrida. Elle symbolise la main invisible qui contrôle le monde. Et devine qui se trouve à la tête de cette société secrète ? Nul autre que notre grand Monseigneur, expliqua-t-il.

— Tu veux dire que ton ami Seysus est en quelque sorte le maître d’Arnès ? Je n’arrive pas à y croire, s’exclama-t-elle.

— Et c’est loin d’être fini. Monseigneur Peymour Ier, son grand-père, demeure toujours vivant, enfin plus ou moins.

— Quoi ? Mais ! Comment ça ? interrogea-t-elle.

— Son aïeul est maintenu en vie dans un des laboratoires de l’Y. Et moi, je suis chargé de lui offrir l’immortalité, soupira-t-il.

— Mais c’est tout bonnement hallucinant, pensa-t-elle tout haut.

— Je t’avais prévenue. J’éprouve moi-même des difficultés à admettre que tout notre monde ne semble qu’une vaste supercherie, s’offusqua Seneth.

— Mais qu’est-ce qu’il va se passer si tu ne parviens pas à le sauver ? s’inquiéta Aniah.

— Je l’ignore, j’avoue que je ne me suis pas posé la question.

— Tu sais, j’ai peur que quelque chose ne t’arrive là-bas, partagea-t-elle le cœur serré.

— Mais je ne suis pas en mesure de m’en soustraire, et je ne peux pas non plus abandonner mon meilleur ami.

— Quel genre de meilleur ami mettrait son camarade dans une telle situation ? interrogea Aniah irritée. Selon toi, cette treizième Chambre, comment a-t-elle pu rester si secrète depuis tout ce temps ?

— Tu as raison, mais je ne peux pas partir ainsi ! s’exclama Seneth. Je dois me préparer un plan de fuite.

— Je voulais attendre un moment plus opportun, mais tant pis, je suis enceinte, informa Aniah abruptement.

— Ah… pour de vrai ?

— Mes menstruations ne se sont pas produites depuis quelques jours. Pour être certaine, j’ai acheté un sac de graines de blé et d’orge la semaine dernière. J’ai placé le tout au fond des latrines afin de tester mes urines. Hier, je suis allée vérifier et elles ont commencé à germer.

— Nous allons devenir parents ! s’étouffa-t-il.

— Raison supplémentaire pour toi de quitter cet endroit et ces gens.

— Mais comment ? Je reste persuadé qu’ils nous retrouveraient en moins de temps qu’il en faut pour le dire.

— Nous n’avons pas le choix, nous devons partir.

C’est avec la peur au ventre que Seneth retournait travailler chaque jour. Quelque part au fond de lui, il savait que sa vie était liée à celle du grand-père de son meilleur ami, s’il pouvait encore le considérer comme tel.

Les mois passèrent. Leur seule avancée était de repousser sans cesse la mort du vieil homme. Se pensant condamné, Seneth réfléchissait à un moyen de révéler à la face du monde l’existence du Majestic 13. Il ne trouvait que cette unique façon pour fuir en toute sécurité. Il devait réussir à forcer Seysus à effectuer un faux pas. L’objectif principal restait la mise en danger de toute la treizième Chambre. Il devait repérer le point faible du Majestic 13, car tout le monde en possédait un.

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