Le prix du son
La ville disparaît en une nuit.
Pas dans une explosion.
Pas dans un incendie.
Pas dans une guerre.
Elle disparaît sans bruit humain.
Et c’est ça, le pire.
Parce qu’au matin, il n’y a plus les sons qui rassurent — même ceux qu’on déteste.
Plus de moteur qui démarre.
Plus de portes qui claquent.
Plus de conversations par les fenêtres.
Seulement la nature.
Elle, elle continue.
Le vent glisse entre les façades, comme s’il cherchait quelque chose.
Les feuilles frottent les unes contre les autres et ça fait un chuintement nerveux, trop présent.
Un merle siffle, imperturbable, posé sur un câble électrique au-dessus d’un corps.
Je suis vivant.
Et pourtant, je n’entends plus la ville.
Je m’appelle Noé.
Je le sais parce que ma carte d’identité est tombée de ma poche quand je me suis relevé, tremblant, sur le bitume froid.
Le plastique est intact.
La photo me ressemble.
Mais le monde autour ne ressemble à rien.
Autour de moi, des gens sont étendus comme des pantins rangés après une pièce.
Sans sang.
Sans lutte.
Des visages apaisés, figés dans la routine interrompue : une femme avec son cabas, un homme à genoux près d’un vélo.
Je me redresse, pris d’une urgence qui me brûle le ventre : appeler.
N’importe qui.
Je veux crier. Je veux hurler. Je veux dire “au secours”.
J’ouvre la bouche.
L’air sort.
Mais aucun son ne naît.
C’est une sensation impossible, comme courir et ne jamais avancer, comme frapper une vitre et que la vitre avale le choc.
Je recommence.
Rien.
Ma gorge se contracte, paniquée.
J’avale ma salive, je tousse — ou plutôt, j’essaie de tousser.
Ça fait juste un souffle ridicule.
Et c’est là que je comprends que je ne suis pas le seul.
À l’autre bout de la rue, une silhouette se lève. Un homme.
Il se tient le cou, comme moi.
Il bouge les lèvres dans une supplique muette.
Puis une deuxième personne se relève.
Puis une troisième.
Nous nous regardons.
Nous essayons de dire des mots simples, les plus basiques de l’humanité :
Bonjour.
Ça va ?
Tu m’entends ?
Rien.
Le silence humain est total.
Et pourtant, la nature fait un vacarme indécent.
Un chien aboie au loin, un seul aboiement, isolé, qui résonne comme une alarme.
Un volet grince au troisième étage d’un immeuble.
Un insecte vibre contre une vitre.
Une goutte d’eau tombe, régulière, dans une gouttière.
Chaque son est un coup de marteau dans le crâne, parce qu’il met en évidence tout ce qui manque.
Les voix.
Les rires.
Les insultes.
Les prénoms.
Je suis un être vivant… sans bruit.
On se rapproche.
Sans parler, on forme un petit cercle de survivants. Nous ne sommes pas nombreux.
Dix. Quinze. Vingt au maximum.
Nos regards sont des cris.
Une femme aux cheveux gris, les yeux injectés, porte la main à sa bouche comme pour retenir un sanglot.
Un adolescent se frappe la poitrine du poing, comme si ça pouvait débloquer quelque chose.
Je vois ses lèvres former : Maman.
Je lis le mot, je le devine.
Mais je ne l’entends pas.
L’effroi n’est pas seulement de ne plus pouvoir parler.
C’est l’idée que, si je suis incapable de faire vibrer l’air…
je suis incapable de prouver que je suis encore moi.
Alors on fait ce qu’on peut : on mime.
On pointe.
On exagère les gestes.
Tu vas bien ? devient une main sur le cœur et un pouce levé tremblant.
Suivez-moi devient un bras tendu, une paume ouverte.
Danger devient un mouvement sec, comme couper.
Mais le mime est fragile. Il se fissure en malentendus.
Un homme désigne les corps au sol puis l’horizon : je crois qu’il veut dire “il faut partir”.
La femme aux cheveux gris croit qu’il veut dire “ils vont se relever”. Elle recule, horrifiée.
On se fige, incapable d’expliquer, incapable de rassurer.
Je sens une panique ancienne monter en moi.
La panique du bébé qui pleure et que personne ne comprend.
La panique de l’être humain redevenu animal.
Et au milieu de nous, au milieu de cette incapacité à exister ensemble… une phrase s’impose.
Elle ne sort pas des bouches.
Elle apparaît dans nos têtes, en même temps, comme une pensée qu’on n’a pas invitée.
Je chancelle.
Parce que ce n’est pas une intuition.
C’est un souvenir implanté.
Un message.
Un avertissement.
Je regarde autour. Les autres aussi ont blêmi.
Certains ferment les yeux, comme frappés par une migraine.
Un vieil homme sort un carnet de sa poche, tremble, et écrit au feutre : "Ils sont là depuis si longtemps"
Il le montre.
Nous acquiesçons.
Nous savons.
Mais savoir ne suffit pas.
Il faut vivre.
Et vivre, ça demande de communiquer.
Au bout de quelques heures, le soleil monte.
La lumière est trop belle pour ce qui se passe.
Les oiseaux chantent comme dans une publicité.
Le vent secoue les arbres, et ce bruit-là — ce froissement vivant — devient une provocation.
Comme si la nature nous disait :
Vous, vous n’êtes pas indispensables.
Nous cherchons un abri.
Une ancienne salle associative, près de l’école, encore debout.
Dans la salle, il y a un tableau blanc, des chaises, une cafetière, des boîtes de jeux.
C’est absurde.
Tout semble intact, comme si l’effacement avait choisi seulement les vies.
Une femme ouvre un placard.
Elle en sort une petite boîte.
Je vois le logo : une main. Une plaque de points.
Braille.
Elle nous la tend avec un regard immense.
Elle mime : je suis éducatrice spécialisée.
Ou peut-être : mon frère est aveugle.
Je ne sais pas.
Mais je comprends l’idée.
À ce moment, j’ai envie de pleurer de soulagement… et de désespoir.
Parce que le braille, ce n’est pas un miracle immédiat.
C’est un apprentissage.
C’est long.
Et nous, nous sommes des adultes paniqués, en survie, avec des mains qui tremblent.
On s’assoit autour d’une table.
La femme pose la plaque.
Elle nous fait glisser un doigt dessus.
Je sens les petits points sous ma pulpe.
C’est précis.
C’est beau, presque.
Mais c’est aussi… incompréhensible.
Je fronce les sourcils.
Je touche encore.
Elle trace ensuite une lettre sur le tableau blanc : A.
Puis elle me guide la main vers le braille correspondant.
Un point.
Un seul.
Elle hoche la tête : oui.
Puis B : deux points.
Puis C…
Je sens la fatigue mentale m’écraser.
Ce n’est pas seulement apprendre un alphabet.
C’est réapprendre à être humain.
Et pendant qu’on s’efforce d’entrer dans ce nouveau monde… le monde, lui, n’attend pas.
Nous avons besoin d’eau.
De nourriture.
De décisions rapides.
Alors on devient ingénieux.
On invente une langue provisoire.
Une langue de survie.
On utilise des objets.
- Trois coups sur la table : danger
- Un coup long : viens
- Deux coups courts : stop
- Poing fermé sur le cœur : toi ? ça va ?
- Main ouverte vers le ciel : écoute
- Index sur la bouche : silence (même si personne ne parle… on comprend que le silence est devenu une règle)
Pour les messages plus complexes, on écrit.
On déchire des cartons d’emballage.
On récupère des marqueurs.
On dessine des cartes.
On colle des flèches sur les portes.
Et surtout, on commence à laisser des signes dans la ville.
Parce que la ville est grande, et que se perdre, c’est mourir.
Un morceau de tissu rouge attaché à un lampadaire : retour vers l’abri.
Une croix au sol au scotch noir : ne pas aller.
Un cercle : ici il y a de l’eau.
Il y a quelque chose de profondément humiliant et profondément puissant dans cette organisation.
Humiliant… parce que nous sommes redevenus primitifs.
Puissant… parce que nous prouvons qu’on peut exister autrement.
Pourtant, malgré tout, malgré les astuces… une question nous ronge :
Pourquoi nous ?
Nous voyons des corps partout.
Et nous sommes là.
Sans voix.
Avec cette phrase qui tourne dans nos têtes comme une prière sombre :
Ils sont là. Là depuis si longtemps.
Le soir, quand la lumière tombe, la nature s’intensifie.
Les grillons commencent.
Et ce bruit-là, répétitif, mécanique, devient insupportable.
Il remplit les vides.
Il accentue l’absence de nos voix.
Dans l’abri, assis en cercle, on essaie d’apprendre encore le braille.
Une lettre.
Deux lettres.
Des doigts qui cherchent.
Des cerveaux qui s’épuisent.
Un adolescent s’énerve, frappe la table, son souffle devient brutal.
Il hurle sans son.
C’est terrible.
Un cri silencieux, c’est plus violent qu’un cri normal, parce qu’il n’évacue rien.
Alors on le prend dans les bras, sans un mot.
Et dans cette étreinte, je sens la vérité arriver, lourde, glacée.
Ce n’est pas “seulement” une catastrophe.
C’est un mécanisme.
Quelque chose nous a laissés en vie.
Mais nous a amputés de ce qui nous rend dangereux : la voix.
Car une voix, c’est contagieux.
Une voix, ça convainc, ça rassemble, ça dénonce.
Une voix, ça raconte.
Et si les Sans-Voix ne peuvent plus raconter…
Personne, jamais, ne saura.
Je sors de l’abri au milieu de la nuit.
L’air est froid.
Le ciel est trop clair, sans pollution, sans halo urbain.
Je marche vers la place centrale, là où l’Hôtel de Ville devrait être.
Et je la vois.
La grande plaque noire, lisse, mate, incrustée dans le sol.
Elle absorbe la lumière comme un trou.
Je m’approche, lentement.
Et plus je m’approche, plus je ressens une pression dans les tempes.
Comme si le sol me “regardait”.
Je me penche.
Je pose ma main dessus.
C’est tiède.
Ça pulse, imperceptible.
Comme une peau endormie.
Je retire ma main d’un coup.
Et là, dans ma tête, le mot surgit.
Un mot qui sent l’interdit.
Un mot qui donne envie de vomir.
Hideur
Je recule, le souffle coupé.
Je comprends enfin le décalage absolu.
Ce n’est pas le silence qui est naturel.
C’est nous qui sommes devenus une erreur.
Les oiseaux chantent au-dessus d’une ville morte.
Le vent danse entre les immeubles vides.
Et sous nos pieds… quelque chose a toujours été là.
Quelque chose qui n’aime pas nos voix.
Quelque chose qui les boit.
Quelque chose qui attend depuis si longtemps.
Je retourne à l’abri.
Nous apprendrons à survivre sans voix.
Et si un jour nous retrouvons la parole…
alors nous choisirons nos mots.
Parce qu’ici, un son peut être une cloche.
Et une cloche peut réveiller l’abîme.
La nuit respire autour de nous.
La nature continue, indifférente, magnifique.
Et moi, Sans-Voix, je serre la plaque de braille entre mes doigts comme on serre une clé.
Nous sommes vivants.
Mais désormais…
nous devons apprendre à exister sans bruit.

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