Chapitre 8 : Face à la vérité
Tom n’avait presque pas dormi.
Depuis plusieurs jours, les mêmes pensées tournaient dans sa tête jusqu’à lui donner l’impression d’étouffer dans sa propre chambre. Les mots entendus derrière la porte du bureau de son père résonnaient encore dans son esprit.
« Un scellement a été brisé. »
« Quelqu’un a ouvert une archive. »
« Il faut agir avant que les gens prennent connaissance du contenu. »
Ces phrases semblaient désormais gravées dans son cerveau.
Tom était allongé sur son immense lit suspendu, les yeux ouverts vers le plafond métallique parcouru de fines lignes lumineuses bleutées. Tout dans cette chambre respirait le luxe. Les murs réagissaient au moindre mouvement, ajustant automatiquement la température et la luminosité. Les fenêtres panoramiques donnaient directement sur Magal, l’immense mégalopole de Harep, où des milliers de véhicules volants traversaient le ciel dans un vacarme lointain.
Et pourtant, malgré toute cette grandeur artificielle, Tom avait l’impression de vivre dans une cage.
Il se redressa lentement.
Le soleil artificiel de la ville commençait à illuminer les couches supérieures des gratte-atmosphères. En contrebas, les rues d’acier semblaient déjà grouiller de vie.
Mais aujourd’hui, quelque chose avait changé.
Pour la première fois de sa vie, Tom regardait son monde avec méfiance.
Il se leva sans appeler ses servantes. Il n’avait envie de voir personne.
Il traversa ses quartiers d’un pas lent avant d’entrer dans son laboratoire privé. Les étagères étaient remplies de dossiers, de copies de textes anciens, de cartes historiques et de fragments d’archives interdites qu’il avait accumulés au fil des années.
Au centre de la pièce, sur son bureau, se trouvait encore le classeur.
Les archives.
Tom resta immobile plusieurs secondes à le fixer.
Son père les avait donc gardées.
Volontairement.
Et quelqu’un semblait désormais au courant.
Pourquoi conserver des documents censés avoir été détruits ?
Pourquoi les cacher ?
Et surtout… pourquoi toute cette peur autour de leur contenu ?
Tom s’approcha lentement et posa la main sur le vieux papier.
Le contact lui donna presque un frisson.
Même après toutes ces années, cela lui paraissait irréel.
Du papier.
Un matériau ancien, inutile, remplacé depuis des siècles.
Et pourtant toutes les archives du Pré-Harep étaient rédigées dessus.
Comme si quelqu’un avait voulu leur donner une apparence ancienne.
Comme si tout cela avait été fabriqué.
Tom ouvrit lentement le dossier.
Les pages défilaient sous ses yeux.
Descriptions floues.
Dates incomplètes.
Informations contradictoires.
Toujours les mêmes formulations.
Les mêmes structures.
Comme si une seule personne avait écrit des milliers de documents différents.
Il passa une main dans ses cheveux, frustré.
— Ça n’a aucun sens…
Puis son regard s’arrêta soudainement sur un détail qu’il n’avait jamais vraiment remarqué auparavant.
Au bas d’une des feuilles, presque invisible sous une ligne noircie, un mot apparaissait encore.
« Orbite. »
Tom fronça les sourcils.
Il tourna rapidement plusieurs pages.
Le mot revenait.
Puis un autre.
« Surface. »
Puis encore.
« Atmosphère terrestre. »
Terrestre.
Toujours ce mot.
Toujours cette obsession autour de quelque chose nommé Terre.
Il sentit son cœur accélérer.
Et soudain une idée lui traversa l’esprit.
Une idée absurde.
Ridicule.
Mais impossible à ignorer.
Et si Harep n’était pas la planète d’origine de l’humanité ?
Il recula brusquement.
— Non… c’est impossible.
Il se mit à faire les cents pas dans la pièce.
Toute sa vie, on lui avait appris que Harep était le berceau de l’humanité moderne. Que les humains avaient toujours vécu ici. Que le Pré-Harep n’était qu’une période primitive et chaotique dont presque aucune archive fiable n’avait survécu.
Alors pourquoi cacher ces documents ?
Pourquoi les censurer ?
Pourquoi parler de scellements ?
Tom sentit une boule se former dans son ventre.
Plus il avançait, plus il avait l’impression de découvrir quelque chose qu’il n’aurait jamais dû voir.
Il devait parler à quelqu’un. Mais pas encore à l’homme des bas étages auquel il pensait déjà.
Tom voulait d’abord vérifier quelque chose.
Il quitta rapidement ses quartiers puis traversa une partie du gratte-atmosphère familial avant de rejoindre l’Institut éducatif supérieur où enseignait son professeur habituel d’histoire. Les couloirs étaient propres, lumineux, silencieux. Des hologrammes éducatifs défilaient sur les murs et rappelaient constamment la grandeur de Harep et du Conseil.
Tom retrouva son professeur dans une salle d’étude presque vide. L’homme, toujours impeccablement habillé, releva immédiatement les yeux vers lui avec un sourire.
— Tom. Déjà plongé dans l’histoire pendant les vacances ?
— J’avais des questions.
Le professeur sembla amusé.
— Évidemment.
Tom hésita quelques secondes avant de demander :
— Le Pré-Harep… pourquoi cette période est-elle aussi peu étudiée ?
Le sourire du professeur disparut légèrement.
— Parce qu’elle n’a pas beaucoup d’intérêt.
— Comment ça aucun intérêt ?
— Les archives sont incomplètes, contradictoires et souvent fausses. C’est une période floue. Les historiens sérieux préfèrent travailler sur des bases solides.
— Mais si les humains ne viennent pas réellement de Harep ?
Le professeur eut un petit rire fatigué.
— Tom, tu réfléchis trop.
— Et la Terre ?
Le silence dura une seconde.
Puis le professeur répondit immédiatement :
— Un mythe.
Cette réponse était arrivée trop vite.
Beaucoup trop vite.
— Vous y croyez vraiment ? demanda Tom.
— Je crois que certaines questions n’apportent rien de bon.
Puis il reprit son ton habituel.
— Concentre-toi sur des sujets utiles. Le Pré-Harep n’est qu’une période vide de sens.
Tom resta silencieux.
Encore une fois.
Toujours les mêmes réponses.
Toujours cette manière étrange d’éviter le sujet.
Il quitta finalement l’institut avec une sensation désagréable dans le ventre.
C’est à ce moment-là qu’il prit sa décision.
Il allait descendre dans les bas étages.
Quelques minutes plus tard, Tom se trouvait dans une plateforme de transport descendant progressivement vers les niveaux inférieurs de Magal.
Plus il descendait, plus la ville changeait. Les tours argentées et impeccables des hauts étages disparaissaient peu à peu derrière lui. Les lumières devenaient plus faibles. L’air semblait plus lourd.
Les grandes avenues aériennes laissèrent place à des structures métalliques entassées les unes sur les autres. Les écrans holographiques publicitaires se faisaient plus rares, remplacés par des enseignes défectueuses clignotantes.
Tom regardait autour de lui avec fascination. Il n’était presque jamais venu ici. Dans les hauts étages, on parlait constamment des bas étages comme d’un endroit sale, dangereux et misérable. Mais le plus perturbant pour Tom n’était pas la pauvreté. C’était l’ambiance.
Les gens ici semblaient différents. Plus fatigués. Plus méfiants. Certains levaient les yeux vers lui en remarquant immédiatement ses vêtements luxueux. D’autres détournaient le regard.
En continuant sa descente, Tom remarqua aussi autre chose : le ciel avait disparu. Les couches supérieures de la ville bloquaient presque entièrement la lumière artificielle. Ici, tout semblait plongé dans une pénombre permanente.
Des tuyaux gigantesques traversaient les murs et le plafond dans un grondement continu. De la vapeur s’échappait régulièrement des structures industrielles. L’endroit donnait l’impression d’être vivant. Comme une immense machine.
Tom finit par arriver devant un vieux bâtiment coincé entre deux usines énergétiques. Contrairement aux instituts luxueux des hauts étages, celui-ci semblait presque abandonné.
C’était là que vivait Elian.
Un historien oublié.
Un homme dont certains professeurs parlaient parfois à voix basse.
Tom entra lentement dans le bâtiment.
Un immense bâtiment gris argenté aux lignes sévères.
L’endroit paraissait plus proche d’un centre administratif militaire que d’un lieu consacré au savoir.
Tom traversa les longs couloirs silencieux avant d’arriver devant une petite salle d’archives secondaires.
Au fond de la pièce se trouvait le professeur Elian.
L’homme était vieux.
Très vieux.
Ses cheveux gris tombaient jusqu’à ses épaules et ses yeux semblaient constamment fatigués. Pourtant, malgré son apparence fragile, quelque chose dans son regard mettait toujours Tom mal à l’aise.
Comme s’il savait beaucoup plus de choses qu’il ne le montrait.
L’historien leva lentement les yeux vers lui.
— Professeur.
Un silence pesant s’installa.
Puis Elian reprit calmement :
—Qui est tu ?
Tom hésita.
Puis il s’assit face à lui.
—Quelqu’un à la recherche de réponse.
Le vieil homme soupira discrètement.
— Tu sembles jeune, tu sais les réponses sont dangereuses. Surtout celle que tu semble chercher. Qui des hauts-étages viendrait ici sinon ?
— Je veux juste comprendre.
— Comprendre quoi ?
Tom hésita plusieurs secondes.
Puis il murmura :
— Le Pré-Harep.
Le regard de l’historien changea immédiatement.
Très légèrement.
Mais suffisamment pour que Tom le remarque.
— Pourquoi tout le monde évite ce sujet ? demanda Tom. Pourquoi les archives sont censurées ? Pourquoi personne ne parle de la Terre ?
L’historien resta silencieux.
Puis il répondit calmement :
— Les archives anciennes sont incomplètes. Beaucoup ont été perdues.
— C’est ce que tout le monde dit.
— Parce que c’est vrai.
— Non… non ça ne peut pas être juste ça.
Tom se leva et commença à marcher dans la pièce.
— Je sais que ça paraît absurde. Je sais que je me fais probablement des idées. Mais tout ça est trop étrange.
Il passa une main dans ses cheveux.
— Mon père cache des archives interdites. Des scellements sont surveillés. Les professeurs refusent tous de parler du sujet. Même vous, vous esquivez mes questions depuis le début.
— Tu imagines un complot là où il n’y a peut-être qu’un simple contrôle de l’information.
— Exactement !
Tom se retourna brusquement vers lui.
— C’est sûrement ça. Pas un immense mensonge. Pas une manipulation mondiale. Ce serait ridicule.
Il ria nerveusement.
— Vous vous rendez compte ? Cela voudrait dire que toute notre civilisation repose sur un mensonge impossible à cacher pendant des siècles.
L’historien restait silencieux.
Tom continua à parler presque pour se convaincre lui-même.
— Peut-être que ces archives sont juste des faux. Peut-être qu’il y a eu une ancienne guerre ou une catastrophe et qu’ils veulent éviter la panique. Oui… voilà. Ce serait logique.
Il recommençait déjà à respirer plus calmement.
— Je veux dire… un complot pareil serait impossible à maintenir. Quelqu’un aurait parlé depuis longtemps.
Le silence persista.
Puis Tom reprit :
— Harep est notre monde. Ça a toujours été notre monde.
L’historien leva lentement les yeux vers lui.
Et c’est à cet instant que quelque chose changea dans son regard.
Le professeur regarda lentement autour de lui.
Puis il se leva.
Il marcha jusqu’à la porte et activa discrètement un brouilleur sonore.
Le léger bourdonnement qui suivit fit immédiatement accélérer le cœur de Tom.
L’historien revint lentement s’asseoir.
Et cette fois, lorsqu’il parla, sa voix était différente.
Plus grave.
Plus froide.
— Réveille-toi. Tom.
Tom resta figé.
— Rien ne se déroule jamais comme prévu dans ce monde maudit.
Le regard du vieil homme semblait soudainement vide.
Comme s’il parlait d’une vérité qu’il avait lui-même regretté de découvrir.
— Plus tu avances dans la vie, plus tu comprends que cette réalité n’est faite que de douleur, de perte et d’illusions brisées.
Tom ne disait plus un mot.
— Là où existe la lumière, l’ombre naît inévitablement. Là où il y a des vainqueurs, il y aura toujours des vaincus. Même la paix, lorsqu’on cherche à la protéger, finit par engendrer la guerre. La haine naît pour défendre l’amour.
Le silence dans la pièce devenait oppressant.
— Tout est lié, tout se répond. Et au bout du compte… cette réalité n’est rien d’autre qu’un enfer auquel personne n’échappe.
Tom sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Puis le professeur se pencha lentement vers lui.
Et murmura :
— Les archives mentent autant qu’elles révèlent.
Tom sentit son souffle se couper.
— La vérité… ne se trouve pas sur Harep.
Le monde sembla s’arrêter.
Tom fixa l’historien sans parvenir à parler.
Puis soudain, le vieil homme se releva brusquement.
Son visage redevint immédiatement neutre.
Comme si cette conversation n’avait jamais existé.
— Tu devrais rentrer chez toi maintenant.
— Attendez—
— Pars.
Le ton employé ne laissait aucune place à la discussion.
Tom quitta lentement la pièce, le cœur battant.
La vérité ne se trouve pas sur Harep.
Alors où ?
Et surtout… qu’était réellement Harep ?
Lorsqu’il rentra au gratte-atmosphère familial plusieurs heures plus tard, il avait l’impression que sa tête allait exploser.
Chaque personne qu’il croisait lui paraissait désormais suspecte.
Chaque écran.
Chaque slogan.
Chaque symbole du Conseil.
Comme si toute sa société reposait sur quelque chose de faux.
Il entra rapidement dans ses quartiers puis se dirigea immédiatement vers les archives.
Il devait vérifier.
Il devait trouver quelque chose.
N’importe quoi.
Il ouvrit brutalement plusieurs dossiers.
Les pages défilaient.
Puis soudain…
Une feuille glissa du classeur et tomba au sol.
Tom fronça les sourcils.
Ce n’était pas un document.
C’était une photo.
Une véritable photo papier.
Son cœur s’accéléra immédiatement.
Il la ramassa lentement.
Et resta figé.
On y voyait une planète.
Bleue.
Immense.
Recouverte d’océans et de nuages.
Rien à voir avec Harep.
Au dos de la photo était écrit :
« Terre vue depuis l’orbite lunaire. »
Tom sentit sa respiration devenir irrégulière.
La Terre.
Elle existait vraiment.
Soudain, un bruit résonna dans le couloir.
Des pas.
Tom releva brusquement la tête.
Son père.
Pris de panique, il glissa rapidement la photo dans sa veste et se jeta derrière une rangée d’étagères quelques secondes avant que la porte ne s’ouvre.
Son père entra dans le laboratoire.
Le silence dura plusieurs secondes.
Puis sa voix résonna lentement dans la pièce.
— Quelqu’un était là.
Tom retint immédiatement son souffle.
Son père s’approcha du bureau.
Puis Tom entendit le bruit des feuilles déplacées.
Un silence.
Puis une voix plus basse.
Plus inquiétante.
— Quelqu’un les a vues.
Tom sentit son sang se glacer.
Et pour la première fois de sa vie…
Il eut peur de son propre père.

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