JOSIANE

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Le dos courbé, les cheveux délavés, Josiane traîne sa misère comme un chien traîne ses puces.

D’un geste lent, elle remonte ses lunettes noires sur son regard vide de toute vie. Marchant le long des trottoirs, elle a la couleur grisâtre des murs qu’elle rase.

Les passants la contournent sans la voir, pressés par leur existence pleine de sens. Quelques collégiens badant devant les vitrines des magasins se retournent sur Josiane. Ils la montrent du doigt et ricanent.

Elle aurait voulu que la terre entière plaigne son mal de vivre, mais tous la dénigrent… le soleil haut dans le ciel, les amoureux au doux sourire et même les chats miaulant en se sauvant.

Comment compatir ? Lorsqu’elle parle, sa voix chevrotante irrite les oreilles, et son corps tremblant menace de s’effondrer à chaque instant.

Josiane ne voit pas en l’existence un cadeau, elle la déteste et laisse passer les secondes sans regret. Trop lâche pour se donner la mort, elle envoie aux autres, familles et amis, rancœur et désolation.

Comment aimer quelqu’un qui n’aime pas la vie ?

Une pluie fine se met à tomber, nouvelle raison pour la vieille fille de se plaindre.

La destinée elle-même ne l’apprécie pas, l’abandonnant, lui déposant mille épreuves sur le chemin.

La désertion d’un mari fatigué d’avoir une femme qui semble avoir oublié d’en être une, la mort d’un enfant dans son berceau… et un licenciement, car « Vous comprenez Madame Brun, secrétaire dans une entreprise pharmaceutique, exige, de nos jours, un certain standing et vous ne l’avez pas », ce que le patron n’ajouta pas c’est que son "air en mal de vivre" rebutait les clients.

Aujourd’hui, il faut paraître heureux même si ce n’est pas le cas, la tristesse fait peur, le spleen aussi.

Josiane s’assoit sur un banc, surveillée par des pigeons gris aux yeux rouges. Un peu plus loin, près d’un autre banc, un SDF fouille dans une poubelle en bois à la recherche d’un morceau de pain.

La vieille fille détourne le regard, elle ne peut se consacrer aux malheurs de son prochain, il y a déjà tant à faire avec les siens.

La solitude l’a rendue égoïste, les gens ne l’intéressent pas, mais elle ne comprend pas pourquoi ces mêmes personnes ne se préoccupent pas d’elle.

Le clochard ayant sans doute trouvé de quoi composer son maigre repas, s’installe sur le banc près de Josiane. Cette dernière s’écarte légèrement et fronce le nez. Il pue. L’homme la regarde, tend vers elle son bout de sandwich encore enveloppé de cellophane et d’une voix rude demande :

« Vous en voulez ? »

Sans répondre, Josiane se lève, serre son mince manteau contre son corps décharné et s’éloigne.

La journée tire sur sa fin, les nuages prennent possession du ciel et la nuit va remplacer le jour.

Enfin une semaine terminée, et demain lundi… ça va recommencer… la vie va recommencer… encore… et sans elle.


Fin

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