Le dernier zombie

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Rob avait faim. Bien faim. Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait rien mangé. Il se souvenait mal de son dernier repas. Toute sa pensée était floue comme amortie dans du coton. Il avait la vague sensation de savoir qu’autrefois, avant la Catastrophe, il avait su penser correctement. Non seulement il avait su penser correctement, mais il s’était préparé à l’éventualité, à ce qu’il était.

Le temps partait comme une fumée. Une seconde n’avait plus cours. Tout était si long, si dur. Il lui semblait qu’il marchait avec deux boulets aux pieds. Un zeste de réflexe lui fit baisser le regard pour vérifier : non, rien. Une fois, il lui avait fallu sûrement plusieurs semaines avant de se rendre compte qu’il avait les chevilles prises dans une clôture. Il avait traîné 30 mètres de fils barbelés durant ce temps.

Là, rien ne l’empêchait de bouger. C’était pourtant plus difficile d’avancer que d’habitude. Ce n’était pourtant pas la maladie. Depuis le temps qu’il l’avait attrapé, il s’était habitué à ce pas lent, à cette démarche molle. Il était si dur de se rappeler. La Maladie zombificatrice. Il s’était fait mordre. Quand il était jeune et qu’il jouait aux jeux vidéo, il s’était amusé à dire qu’il attendait les morts-vivants, qu’il prendrait une machette et un lance-flamme. Puis il avait vieilli, la vie avait passé et la menace s’était faite réelle. Il ne savait plus d’où l’épidémie avait surgi. Des mots surfaient dans son esprit, mais il était incapable de les comprendre désormais. Une seule idée restait : loin. C’était venu de loin.

Il avait cru pouvoir se préparer, il s’était enfoncé dans les contrées sauvages avec toutes les armes et les conserves qu’il avait pu ramasser. Il n’avait pas été le seul, mais il se méfiait de tout le monde. Jamais il n’avait laissé un autre humain rentrer dans son véhicule blindé même si c’était à toute évidence un non-infecté. Il avait cru pouvoir échapper. Mais il n’avait compris pourquoi c’était peine perdue qu’une fois qu’il était devenu ce qu’il fuyait. La faim était plus forte que tout, plus forte que la raison, que les sentiments. C’était la seule chose qui permettait au temps de s’arrêter. Tout était si long sauf à ce moment.

Sentir le sang couler d’un cerveau juteux, couler contre son menton, déborder lorsqu’on fermait la mâchoire, remplir son estomac, il n’y avait rien de meilleur. Il avait toujours commencé par le cerveau, la chair du corps humain était plus coriace. Peut-être aurait-il fallu la cuire, mais jamais il n’avait réussi à allumer un feu. Depuis longtemps, la civilisation s’était écroulée et les appareils ménagers ne fonctionnaient plus. Il traversait ruine après ruine.

Un coup de vent fit s’envoler de vieux papiers, témoin d’un monde qui n’existait plus. S’il s’était souvenu comment lire, il aurait pu déchiffrer le tract, écrit à la main. Un des derniers survivants, quelqu’un qui avait tenu plus longtemps que lui avait tracé des lettres tremblantes.

« Cela fait longtemps que les survivants des autres continents sont morts. Leurs émissions sur radio se sont éteintes les unes après les autres. Je suis le dernier. Les zombies grattent à ma porte. Il me reste une dernière balle. Ils ne m’auront pas vivant. Mieux, ils ne pourront pas manger mon cerveau. J’espère pouvoir viser correctement la tempe avec mon fusil. J’aurais voulu scier le canon, mais ils sont trop proches. »

Si Rob avait de la mémoire, si Rob avait pu lire, si Rob avait pu comprendre, il se serait souvenu de son dernier festin. Il avait pu entrer, la cervelle était éparpillée sur le mur. Il avait griffé, arraché des bras, mordu, étranglé ses nouveaux congénères pour défendre son accès à cette délicieuse pitance. Il avait dû tuer sa première vingtaine de zombies à ce moment-là. Seul un zombie pouvait tuer un autre infecté. Il avait léché le mur pendant des heures, jusqu’à réaliser que c’était son sang visqueux, égratigné par le crépi, qu’il léchait. Il avait mangé le reste de la charogne suicidaire.

Depuis, il n’avait plus fait d’aussi bon repas. Il s’était nourri de chaque être vivant rencontré. D’abord, les autres mammifères. Les chiens, les chats, les chevaux, tous les animaux domestiques. Nombreux avaient été les éleveurs à libérer leurs bêtes avant de succomber. Mais ceux qui n’avaient pas eu cette chance étaient restés enfermés. Avant qu’ils ne parviennent à comprendre comment ouvrir les loquets, les troupeaux étaient morts. La campagne n’était plus qu’un vaste charnier recouvert de mouches agaçantes.

Les animaux libérés avaient tenu plus ou moins longtemps, aucun n’avait réussi à échapper aux hordes sans sommeil. La faim les guidait invariablement jusqu’aux proies. Difficile d’échapper à tant de millions de monstres affamés. Et puis au bout d’un moment, même les corbeaux et les vautours se cachaient. Ils avaient compris qu’il fallait éviter les nouveaux humains plus encore que les anciens. Alors la faim se fit plus pressante. Rob avait vite trouvé une solution. Cette nouvelle viande était infecte, mais cela permettait de tenir. Dévorer les zombies qu’il trouvait sur son chemin ne le dérangeait pas. L’entraide et la morale étaient des notions absentes des morts ambulants.

Il savait juste que cela lui permettrait de bouger un peu plus longtemps. Marcher, continuer à marcher. Son dernier repas datait. Longtemps. La faim submergeait le reste de son esprit. Manger. Il fallait manger. Il n’y avait plus de zombie non plus. Il avait tout parcouru. Il avait tant marché qu’il avait oublié que ses chaussures auraient dû avoir des semelles, que ses hardes avaient eu une forme, que son index avait été autre chose qu’un os. Manger. De la nourriture apparaîtrait, il ne savait pas comment, mais il en était sûr.

À sa droite. Une créature. Elle s’approche. Bipède. Un humain ? Il restait un humain ? Du cerveau. Il allait pouvoir manger du cerveau. Du cerveau bien juteux qui lui coulerait dans la gorge, ressortirait par le nez, l’étoufferait de sang. L’humain leva ses trois doigts et amorça un rictus vaguement souriant.

— Bien le bonjour, habitant de cette planète. Je suis venu en paix et, mais qu’est-ce que vous faites ?

Le cerveau était délicieux. Pas humain. L’homme qu’il mangeait était vert. Sa tête aussi large qu’une petite voiture de ville. Du cerveau. Du cerveau ! Manger ! Avaler ! Des dents, il arracha un morceau d’os, libéra un accès plus confortable à l’organe. Manger ! Encore et encore ! Peut-être calmer cette faim ! Peut-être sentir le retour du temps ! Manger ! Une drôle de sensation lui venait de son estomac. Il avait vaguement l’impression de la connaître. Il continua à manger. Bientôt il pourrait s’asseoir dans le crâne. La sensation était de retour. Un flash de souvenir lui rappela que cela s’appelait de la douleur. Il avala une bouchée de cette pitance fabuleuse. Manger lui faisait mal ? L’odeur du sang frais hypnotisait son cerveau. Manger encore, et encore. Manger toujours.

Son estomac éclata. Le dernier zombie était anéanti, après des siècles de famine.

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