Nouvelle - La claque
Les pieds tapent dans le vide. Les doigts s'accrochent, la manche crisse, la moue agacée s'étire. Le visage parsemé de taches de rousseur trouve miroir en cette enfant qui s'égosille.
- Maman ! Maman ! Ma-man ! Un gâteau ! J'en veux encore !
La jeune femme grogne sous l'effort. Elle dépose son bambin endormi dans sa poussette tout en réprimant une pulsion de violence. Ses yeux cernés papillonnent, elle souffle par le nez comme si sa fatigue pouvait s'évaporer de par ce simple geste. La petite gigote, sa voix monte dans les aigus, l'enfant dans la poussette remue faiblement.
- Chhhhuuut. Siffle la mère. Tu vas réveiller ton frère.
Elle attrape fermement les mains de sa fille, la redresse sur son siège. Elle s'accroupit. Chaque geste lui coûte le peu d'énergie qu'elle a encore. La petite se débat. Ses pieds balancent plus fort, tapent dans les genoux de sa mère.
- Tu en as eu deux déjà. Le dernier est pour Eliott. Elle désigne le bébé d'un mouvement de menton. On prend le train, tu mangeras à la maison. Je te préparerai ton plat préféré d'accord ?
Son sourire est forcé, la bienveillance mimée. Son ton se veut rassurant mais il tremble, tendu comme la corde d'une harpe. La petite fond en larmes. Son pied heurte la mâchoire de sa mère. Elle glisse de son siège et son hurlement rebondit entre les murs, la foule, les valises chargées des voyageurs. Les regards mécontents transpercent la façade fendillée dont se parrait la jeune mère. Les murmures excédés sont l'étincelle qui met le feu aux poudres. Elle se décompose. Son regard durcit. Une claque part. Sidérée, la fillette se fige. Le regret, instantané, arrache un sanglot à la femme épuisée. La fillette ne crise plus, trop choquée. Son visage se déforme sous le coup de la douleur et de la peur. Oubliée, la frustration. La mère se confond en excuses, étreignant la petite dans un espoir vain d'effacer son geste malheureux. Dans son dos, le bébé braille son repos interrompu.
Résonneront longtemps dans ma tête l'harmonie de pleures qui traverse la petite famille à cet instant.
Je referme mon carnet. Banal. Mais cruel. Universel aussi.
Suffisant ?
Je soupire. Si l'idée doit venir, elle se fait désirer. Je quitte mon siège non sans me demander si je n'aurais pas dû accorder un petit geste de compassion à cette pauvre femme.
Il me faut un nouveau point de vue. Un autre angle.
Je marche. Mes pas se traînent, retenus par ceux des autres. Leur rythme m'impose le mien. Les parfums mêlés de sueur me piquent les yeux. Je m'esquive dans la petite supérette commune à toutes les gares. Devanture rouge, rayons chargés de magazines d'un côté, de friandises de l'autre. Le mur de droite comporte plusieurs vitrines réfrigérées où s'entassent bouteilles et snacks salés. Le mur de gauche est plus hétéroclite: peluches, bonbons, jouets, magnets... Un vieux couple attire mon regard. Ils se disputent à voix basse. Le dos de l'homme frôle à plusieurs reprises une petit packaging rose. L'équilibre du jouet ne tient qu'à un fil, ou plutôt, au bon vouloir d'un homme courroucé non précautionneux.
La curiosité est un mauvais penchant. Certes. Mais la retenue et la bien-pensance ne paient pas.
Je fais mine d'être absorbé par l'étale de chips et m'avance jusqu'à être à portée de voix.
Oignons ou moutarde ? Plates, ondulées ?
- ... tu veux quoi à la fin ?
- Un peu de considération ! Et pas juste quand ça t'arranges.
L'homme grogne. Je ne suis pas assez proche pour comprendre la défense indignée et inefficace du bonhomme rougeot à l'accusation de la vieille femme. Sa moustache est moins fournie que ses sourcils.
Je note.
Des curlys ? Au prix mirobolant. Évidemment.
- ... hier.
Je m'avance avec la discrétion d'un ninja en claquette.
Tiens du sucré maintenant. Pas énorme le choix en chips. Qui prend un apéro entre deux alertes de trains retardés en même temps ?
Le jouet se retrouve écrasé dans son dos à présent. Le plastique proteste. Le portant se tord. L'homme hausse la voix.
- Quoi hier ? Fait un régime, mets une robe, vas-y va le draguer ton gars, tu te sentiras plus vivante ! Mais quand il comptera plus de ride à tes joues que de parties de jambes en l'air, qu'il te laissera sale et enlaidie par les jours qui passent, tu comprendras que sans moi, tu ne serais déjà plus qu'une vieille peau aigrie pleine de poils de chat. Une bonne-femme qui...
Je n'entendrais jamais la fin de sa phrase dégoulinante d'amour. Une claque. Une joue rouge.
Sacrée mandale. Décidément.
Il ouvre de grand yeux ébahi. Ses sourcils rejoignent ses cheveux.
Il en a plus que moi le bougre.
La vieille femme lisse sa jupe, rajuste son sac et quitte la supérette en rouspétant.
- Saleté de bonne-femme, grommelle l'homme. Il lâche ses emplettes et s'éloigne d'un pas exagérément pesant. Il hèle d'un ton trop empressé pour masquer sa peur de solitude la femme qui l'attend à la sortie, les traits tirés par la colère. L'homme bourru et misogyne ressemble à s'y méprendre à un gamin penaud prit sur le fait désormais.
Classique. Peut mieux faire.
Je passe à la caisse puis sors, mon sachet plastique bruissant au bout de mes doigts.
Suivant. Sur un quai peut-être ?
L'air sent la semelle et le Co2. Un attroupement, un panneau d'affichage, je lève la tête, las.
Arrivées, départs ? Embrassades, adieux larmoyants ?
Je suis déjà blasé, peu convaincu.
Ce manuscrit de trouvera jamais sa foutue fin. Encore faudrait-il un bon climax.
Je fouille la foule des yeux.
Lequel ressemble le plus à un bon protagoniste ? Lequel promet de bons rebondissements dans l'intrigue ? Où es-tu toi le héro qui s'ignore ?
Là. Une femme blonde, nez pâteux, yeux gris bitume. Ses traits sont imparfaits, sa démarche détonne. Parfait. Je lui emboîte le pas.
Que traines-tu dans ta valise noire lustrée ?
J'accélère. Mes pensées s'affolent. Ne pas la perdre.
Elle est-là. L'Inspiration. Avec un grand I.
Elle se débat avec son manteau pour sortir son portable. Impersonnelle la coque. Noire.
Insondable. Affirmée mais se fond dans la masse. Mal.
Son corps penche vers la droite. Légèrement. Ses épaules sont étroites, crispées.
Vers quoi marches-tu ? Un rendez-vous important ? Une famille trop envahissante ? T'apprêtes-tu à dévoiler d'affreuses machinations dont tu as été témoin ?
Je ne regarde même pas la destination. Peu importe. C'est LE personnage qui se dessine sous mes yeux.
Je monte dans le wagon. Il ne me reste que trop peu de temps. Sa valise abandonnée à la hâte, elle grimpe les marches en jouant des coudes.
Affirmée. Je l'ai déjà dit non ? Impatiente, me corrigé-je.
Elle s'installe, pose son sac près d'elle, côté fenêtre. Elle jauge, inspecte, sa jambe tremble.
Méfiante.
Je m'arrête à son niveau. Par chance, personne ne se presse derrière moi. Le couloir et vide, à l'exception d'un homme trois mètres devant, occupé à caler son sac et son manteau dans l'espace dédié au-dessus de nos têtes. Ma gorge est sèche.
Mince. À quoi tu-pensais ? Andouille. T'as l'air d'un relou en puissance.
Son menton est étonnamment pointu, sa mâchoire saillante. Son nez paraît étranger au milieu de ces traits osseux. Elle lève un regard inquisiteur sur moi.
- La place est prise. Lâche-t-elle.
Simple. À peine regardé, déjà ignoré. Elle dénoue son écharpe, la plie sur son sac. Ses gestes sont méticuleux. Elle insiste, silencieuse. Son sac trône et restera sur ce siège. Je ne souhaitais pas m'asseoir de toute façon. Mon fichier texte est possessif.
Solitaire. Austère.
Je quitte le train. Mon esprit reste embrumé.
Inoubliable.
Le retour se fait en silence. Ou plutôt je suis sourd aux bruits qui m'entourent.
Quatre mots.
Un monde entier dans ses yeux.
Je ris. Un cliché. Un putain de cliché de romance à l'eau de rose. Un coup de foudre ? L'Apparition sublimée du sujet d'intérêt ? Vraiment ? C'est ça l'idée qui tue ?
Je me laisse tomber sur un siège. Le train a dût quitter le quai à présent. Je n'ai aucune idée de sa destination. De sa provenance. Ni même d'avoir vraiment rencontré cette femme.
Rencontré ? Vraiment ?
Quatre mots. Vingt minutes tout au plus. Je secoue la tête.
Inspiration tu aurais pu y aller mollo... Je suis sonné.
J'observe. Je suis dans le hall. Le siège me fait mal.
Depuis combien de temps... ?
Le flot de mes pensées se bloque net.
C'est impossible.
- Maman ! Maman ! Ma-man ! Un gâteau ! J'en veux encore !
La fillette. Les taches de rousseur. Cette femme et son bébé. Les larmes dissimulées aux coins de ses yeux. Le poids de la lassitude sur ses épaules. Les gestes lents, répétés cent fois, appliqués, maternels, éreintants. Invisibles.
Les regards. Froids. Détachés. Plus tranchants que les couteaux du boucher.
Et puis la claque. Le regret, la terreur.
Cet esprit brisé malgré l'amour. Le corps qui n'écoute plus. Si seule entourée de tous.
Ma vue qui se brouille. La femme, ses cheveux blonds, ses yeux gris bitume. Je la suis. Le quai. Le train.
Elle monte. Je la suis.
- La place est prise.
Elle plie l'écharpe. Son regard glisse sur la fenêtre. Mes yeux croisent les siens dans le verre trouble.
Je suis dehors. Déboussolé. Trouble moi aussi. En quittant le quai, assourdi, j'ai l'impression, encore, d'abandonner un bout de moi.
Et surtout, je ne comprends rien.
Je me laisse tomber sur mon siège, devant ma télé, dans mon salon. Les images dansent mais moi, j'ai les yeux dans le vide.
Impossible.
Je monte le son. Je regarde l'écran. Je ne suis pas. Mes yeux croisent les siens. Troubles. Dans le verre, dans ce train. Nous dans le train. Elle sur l'autre quai. La maman. La poussette. Le bébé. La fillette.
La maman. La fille du train. Une vitre. Trois regards intriqués.
Et maintenant, l'écran. Et j'entends de nouveau. La fillette, les pleurs, les murmures, la claque. Et son regard sur ce quai. Ce regard, un autre, sur l'écran de ma télé. Les gros titres. Un drame. Un dernier voyage.
Une mère de famille, deux bambins. Sous les rails. Un geste désespéré.
Sur ma table basse, un sachet en plastique ouvert. Un packaging rose abimé, écrasé plutôt dans la journée qui en dépasse.
Un petit geste de compassion.
Oublié.
Trois regards intriqués. Une claque.
Un roman entre mes doigts, lourd de sens: Seule au milieu de tous.

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