chapitre 38

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L'aube du lendemain s'étira sur la ruelle avec une lenteur accablante. L'air froid portait l'odeur du sang séché et du baume de consoude que Flora avait appliqué sur la plaie de Soren durant la nuit. Kyle, assis contre un pan de mur écroulé, grimaçait à chaque inspiration. Le coup de bélier de Soren la veille lui avait fêlé deux côtes, le rendant incapable de porter une lame sans risquer une déchirure interne.

Le mentor de l'Ombre prit une décision tranchante, avec l'assentiment silencieux de Flora.
— Ombrage sera ton adversaire aujourd'hui, lâcha Kyle d'une voix rauque. Puisqu'il a été assez vif pour te transpercer, il sera assez bon pour te servir de cible. C'est sa seule chance de racheter son erreur.

Soren se leva, sa silhouette massive se découpant contre les décombres. Sa main droite était enfermée dans un bandage épais, serré, qui l'empêchait de refermer les doigts sur une garde. Il fixa Ombrage, qui attendait à quelques pas, livide, sa dague de bois à la ceinture. La colère brûlait encore dans les veines du Chef des Voltigeurs, une envie féroce de rendre la pareille au lieutenant.

— Je peux me battre sans le bandeau ? demanda Soren, sa voix vibrant d'un défi sourd. Juste le temps de m'échauffer, de voir comment mon corps réagit avec ce poids mort à droite.

— Non ! trancha Flora, s'avançant vers lui dans la poussière, le tissu noir à la main. Pas de concessions, Soren. Si tu ouvres les yeux maintenant, tu vas redevenir la brute qui compte sur sa vue. Tu dois continuer sur ta lancée, ou cet exil n'aura servi à rien.

Soren contracta la mâchoire, mais il ne protesta pas. Il se baissa pour ramasser son couteau de bois au sol. Il le saisit de sa main gauche, sa main secondaire, celle qu'il n'utilisait autrefois que pour stabiliser son bouclier.

Flora s'arrêta devant lui, le regardant avec une inquiétude qu'elle ne parvenait plus à masquer.
— Tu es sûr de vouloir utiliser le couteau de la main gauche ? murmura-t-elle. Tes appuis vont changer, Soren. Tout ton équilibre est à reconstruire.

Soren fit un geste brusque, balayant le vide d'une fente latérale. Le sifflement du bois fut net, bien qu'un peu moins puissant qu'à l'accoutumée.
— Ça fait longtemps que je ne me suis pas battu de la main gauche... admit-il en fixant les ruines. Mais ça devrait aller. Je serai un peu lent au départ, mais mes réflexes reviendront au fil du combat. L'instinct ne choisit pas de côté, Flora.

Flora, ne sachant pas s'il cherchait à se vanter ou s'il était réellement sérieux, s'approcha. Elle passa le bandeau sur ses yeux, serrant le nœud avec une fermeté qui signifiait la fin des discussions. Elle s'éloigna de quelques pas, rejoignant Kyle près d'un étal renversé.

— Commencez ! ordonna-t-elle.

Le silence retomba sur la ruelle, seulement troublé par le crissement des semelles d'Ombrage sur le gravier. Le lieutenant s'élança, léger comme une plume.

Ombrage attaqua par la droite, cherchant délibérément le côté affaibli. Soren sentit le déplacement d'air, mais sa réaction fut parasitée par l'habitude : son épaule droite amorça une parade qui fut stoppée net par la douleur de son bandage. Il dut pivoter sur lui-même en une fraction de seconde, lançant sa main gauche en arc de cercle pour intercepter le bois d'Ombrage. Le choc fut sourd.

Soren recula d'un pas, cherchant son équilibre sur le pavé inégal. Il était gauche, ses pieds s'emmêlaient presque. Ombrage revint à la charge, plus agressif, multipliant les coups secs au torse et aux cuisses. Soren subissait, bloquant avec difficulté, le bois heurtant ses avant-bras à plusieurs reprises.

Puis, le "vide" qu'il avait appris la veille commença à se réinstaller.

Soren cessa de penser à sa main gauche comme à une intruse. Il la laissa devenir son seul point de contact. Quand Ombrage tenta une estocade à la gorge, Soren n'utilisa pas sa dague pour parer ; il dévia le bras de son adversaire d'un coup de poignet gauche et, profitant de l'élan d'Ombrage, il porta sa propre contre-attaque. La dague de bois vint percuter les côtes du lieutenant avec une précision qui lui arracha un grognement.

— Plus vite ! cria Kyle depuis son muret, malgré sa propre douleur. Il commence à te lire, Ombrage ! Ne reste pas dans son axe !

Le combat gagna en intensité. Ombrage devint un spectre tournant autour de Soren. Mais Soren ne bougeait presque plus. Il pivotait sur son axe, sa main gauche décrivant des cercles protecteurs, parant chaque assaut avec une économie de mouvement terrifiante. Chaque fois que le bois s'entrechoquait, Soren gagnait en assurance. Ses réflexes de gaucher, enfouis, remontaient à la surface comme une lame polie.

À un moment, Ombrage tenta une feinte audacieuse, glissant au sol pour faucher les jambes. Soren perçut le froissement du tissu sur la terre. Il ne sauta pas ; il décala simplement son pied arrière et, d'un mouvement descendant de sa main gauche, il vint bloquer la dague d'Ombrage contre le sol, immobilisant l'arme de son adversaire.

Flora, témoin de la scène, retint son souffle. Soren ne se contentait plus de survivre ; il dominait la ruelle avec une main qui n'était pas la sienne, prouvant que l'Ombre n'avait pas besoin de membres parfaits, seulement d'un esprit sans failles.

Ombrage ne s'avoua pas vaincu. Dans un grognement de frustration, il fit pivoter son corps au ras du sol, utilisant la force de ses hanches pour dégager son arme de la pression de la botte de Soren. Le bois grinça contre le pavé, projetant une gerbe de gravier, et le lieutenant se rétablit d'une pirouette agile, reprenant ses distances dans un souffle court.

— Ce n'est pas fini ! cria-t-il, sa voix trahissant une pointe de panique face à l'impassibilité du Chef.

Ombrage repartit à l'assaut, plus féroce, plus désespéré. Il ne cherchait plus seulement à toucher, il cherchait à briser la garde de cette main gauche qu'il jugeait encore trop lente. Il multiplia les attaques circulaires, ses coups de dague en bois pleuvant comme une averse de grêle sur les avant-bras de Soren.

Soren, sous son bandeau, restait d'un calme effrayant. Il ne reculait plus. Chaque impact sur sa main gauche était une information qu'il traitait instantanément. Il sentait la fatigue d'Ombrage, ce léger décalage dans sa respiration, ce pas un peu plus lourd sur le gravier.

Soudain, le Chef perçut une chaleur humide et poisseuse qui coulait le long de son avant-bras droit. La blessure s'était rouverte sous l'effort des pivots, mais il ne laissa pas la douleur franchir le rempart de son esprit. Il utilisa cette brûlure comme un ancrage supplémentaire à la réalité.

Ombrage tenta une estocade haute, visant le visage. Soren ne para pas avec sa dague ; il inclina simplement la tête, laissant le bois siffler à ses oreilles, et projeta sa main gauche dans un mouvement rectiligne, percutant le poignet d'Ombrage avec le tranchant de sa main. La dague du lieutenant vola dans la poussière.

Avant qu'Ombrage ne puisse réagir, Soren fit un pas glissé vers l'avant, s'engouffrant dans sa garde. D'un coup d'épaule massif, il envoya le lieutenant rouler sur trois mètres.

— À terre, lâcha Soren d'une voix d'outre-tombe, immobile au milieu de la ruelle.

Le silence retomba, seulement troublé par le sifflement du vent. Kyle, sur son muret, laissa échapper un sifflement d'admiration malgré sa douleur aux côtes. Flora, elle, s'élança vers Soren, ses yeux fixés sur le sang qui gouttait désormais de son bandage droit sur le sol gris.

— C'est assez ! trancha-t-elle en saisissant le poignet de Soren. Tu vas te vider de ton sang par pur orgueil.

D'un geste sec, elle arracha le bandeau noir. Soren cligna des yeux, la lumière crue de l'après-midi le frappant de plein fouet. Il regarda Ombrage qui peinait à se relever, puis sa propre main ensanglantée. Un sourire froid, presque imperceptible, étira ses lèvres.

— L'instinct est revenu, Flora... murmura-t-il, sa voix rauque de fatigue. Gauche ou droite... l'Ombre ne choisit pas son côté.

Le combat s'acheva dans le crissement des gravats. Le groupe regagna l’abri relatif de l’apothicaire, laissant Ombrage dehors pour monter la première garde, la tête basse. À l'intérieur, la lumière filtrait par les interstices du toit, dessinant des colonnes de poussière dorée.

Soren et Flora s'installèrent sur leur couche de fortune, dissimulée derrière le comptoir de chêne massif. Le Chef laissa retomber ses épaules, l'adrénaline refluant pour laisser place à une lassitude sourde. Il posa sa main droite, celle qui avait tant souffert, sur le bois poli. Le bandage était saturé, d’un rouge sombre qui commençait à sécher.

Flora s’approcha avec une petite bassine d’eau claire et de nouveaux linges. Elle ne brusqua pas ses mouvements. Ses doigts, d'ordinaire si prompts à dégainer une lame, devinrent d'une légèreté de plume. Elle commença à dénouer le tissu poisseux, millimètre par millimètre, pour ne pas arracher les chairs qui commençaient à peine à cicatriser.

Le regard de Soren ne quitta pas le visage de la jeune femme. Il scrutait chaque trait, chaque battement de cil. Il cherchait encore, malgré les épreuves, une trace de la rancœur ou de la peur que la violence de leur précédente soirée aurait pu laisser. Mais il ne trouva que de la sollicitude. Flora nettoya la plaie avec une application presque rituelle, ses gestes étant une promesse muette : le lien entre eux n'était pas rompu, il était simplement en train de muer.

Alors qu'elle appliquait une nouvelle couche d'onguent, ses doigts effleurèrent la paume de Soren avec une douceur telle qu'il sentit un frisson parcourir son échine, bien plus puissant que la douleur du combat. Il laissa échapper un souffle long, son regard d'acier s'adoucissant jusqu'à devenir presque liquide.

Il se pencha vers elle, son visage à quelques centimètres du sien, et brisa le silence d'un murmure si bas que même Kyle, à l'autre bout de la pièce, n'aurait pu le saisir.

— Le Petit Fantôme sait donc être tendre ? glissa-t-il avec une pointe de malice qui fit pétiller ses yeux.

Flora marqua un temps d'arrêt, ses doigts restant posés sur le bandage. Elle leva les yeux vers lui, un demi-sourire étirant ses lèvres. Ce n'était plus la mentor impitoyable de la ruelle, mais la complice des nuits au Nid. Elle ne répondit pas par des mots, mais elle resserra le nœud de son bandage avec une insistance feinte, juste assez pour lui arracher une petite grimace, avant de caresser le dos de sa main

— Le Petit Fantôme soigne ce qu'il veut garder entier, Soren, répliqua-t-elle sur le même ton de confidence. Ne t'y habitue pas trop, ou tu finiras par réclamer des blessures juste pour le plaisir de la convalescence.

Soren laissa échapper un rire bref, un son chaud qui sembla chasser les derniers spectres de la veille. Il referma doucement sa main valide sur la sienne, savourant cet instant de paix volé au milieu du chaos. L'entraînement n'était pas fini, et le Nid les attendait toujours dans trois jours, mais là, derrière ce comptoir, le temps semblait s'être figé dans une bulle de tendresse protectrice.

Le calme qui s'était installé derrière le comptoir fut soudainement tranché par le raclement d'une chaise sur le sol de pierre. Kyle s'était redressé, une main crispée sur ses côtes bandées, son regard noir fixant le couple avec une intensité qui n'avait plus rien de la provocation gratuite. L'heure n'était plus aux jeux de pouvoir, mais à la survie du Nid.

Il s'approcha du comptoir, son ombre s'étirant sur le bois poli, et posa ses deux mains à plat devant eux.

— Profitez de ce moment, les tourtereaux, grinça-t-il d'une voix rauque, parce que demain, on change de dimension. Soren, tu as appris à parer dans le noir, mais au Nid, tes ennemis ne viendront pas toujours de face avec une dague de bois.

Soren releva la tête, sa main valide serrant toujours celle de Flora, mais son regard d'acier se fit instantanément plus dur, plus attentif. Il sentait que Kyle allait sortir une pièce maîtresse de son répertoire de l'Ombre.

— Qu’est-ce que tu as en tête, Kyle ? demanda le Chef, sa voix retrouvant son timbre de commandement.

— Le "Murmure des Ruines", répondit le mentor avec un sourire carnassier qui fit frissonner Flora. Au Nid, vous avez des hauteurs, des passerelles, des toits. Mais vous ne savez pas vous en servir pour autre chose que pour surveiller. Demain, je vais t'apprendre la Communication Silencieuse des Spectres.

Flora fronça les sourcils, comprenant immédiatement l'utilité pour les Voltigeurs.
— Tu veux lui apprendre les signaux tactiques par vibrations et par sifflements de vent ?

— Exactement, petite ombre, acquiesça Kyle en fixant Soren. Soren, tes hommes crient des ordres sur les remparts. C’est une invitation à se faire égorger. Demain, on va t’apprendre à diriger tes Voltigeurs sans qu'un seul mot ne franchisse tes lèvres. Par le simple frottement d'une lame contre une pierre, par un sifflement que l'ennemi prendra pour une brise entre deux tours.

Il marqua une pause, ses yeux brillant d'un éclat nouveau.
— Imagine, le Voltigeur. Ton clan qui bouge comme un seul organisme, coordonné dans le silence absolu. Tes ennemis ne verront même pas la mort arriver, ils entendront juste le vent tourner.

Soren sentit une décharge d'adrénaline parcourir son échine. C'était exactement ce qui manquait à ses troupes : la furtivité collective. Utiliser l'environnement pour communiquer, transformer la forteresse elle-même en un instrument de commandement invisible.

— Je suis prêt, lâcha Soren en se redressant, ignorant la douleur de sa main droite. Si on peut faire du Nid un fantôme géant, alors personne ne pourra nous déloger.

Kyle hocha la tête, un respect sombre se lisant sur ses traits fatigués.
— Dors, Soren. Dors, Flora. Demain, l'apothicaire devient votre terrain de chasse. On va voir si vous êtes capables de vous parler sans vous regarder, juste en écoutant battre le cœur des ruines.

La nuit tomba sur l'officine, mais l'esprit de Soren bouillonnait déjà. Il imaginait ses Voltigeurs glissant sur les toits, guidés par des sifflements de chouette ou des chocs sourds contre les poutres. L'exil touchait à sa fin, et le Chef qui allait rentrer au Nid n'était plus seulement un lion de fer, mais le maître d'une meute de spectres.

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