chapitre 47

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Le Chef de l’Ombre se redressa avec une souplesse féline, ignorant la douleur lancinante dans son bras blessé. Le baiser de Soren brûlait encore sur ses lèvres, mais c’était une autre forme d'urgence qui le poussait désormais à agir. Il descendit des passerelles d’un pas feutré, se dirigeant droit vers l’infirmerie.

À l’intérieur, l’ambiance était feutrée. Flora et Karim étaient toujours là, à l'écart des regards des blessés, plongés dans une conversation à voix basse. Leurs mains étaient toujours jointes. Kyle écarta brusquement le pan de la tente, sa présence glaciale balayant instantanément la chaleur du duo.

— Kyle ? s’étonna Flora en se levant. Tu devrais te reposer, tu viens à peine de...

— Taisez-vous, tous les deux, trancha Kyle d’une voix qui fit frissonner Karim lui-même.

Il s'avança, se plaçant au centre de la pièce, une autorité implacable émanant de sa silhouette sombre. À l'extérieur, dissimulé derrière un pilier de bois massif, Soren venait d'arriver. Il s'était arrêté net, le souffle court, le cœur battant la chamade. Personne ne remarqua sa présence dans l'ombre du couloir. Il resta là, immobile, le dos contre le mur, prêt à écouter ce qu'il n'aurait jamais dû entendre.

— Tu joues à un jeu dangereux, Flora, reprit Kyle en fixant son ancienne élève. Tu as passé une semaine à traiter Soren comme un déchet, comme un étranger encombrant dont tu n'as plus besoin maintenant que ton lieutenant préféré est de retour pour flatter tes souvenirs.

Karim se leva, le visage fermé.
— Kyle, c'est entre elle et moi. Elle a retrouvé la mémoire, elle a le droit de choisir...

— Choisir ? riposta Kyle en se tournant vers lui avec une fureur contenue. Tu crois que c'est une question de choix, Karim ? Pendant que tu attendais patiemment ton heure, Soren a été le seul à la ramasser quand elle n'était qu'un spectre brisé. Il a risqué sa place, son clan, et sa propre vie pour elle. Il l'a aimée d'une manière que tu ne comprendras jamais, parce qu'il a accepté ses failles sans rien demander en retour.

Soren, derrière le pilier, sentit ses yeux se remplir de larmes. Entendre Kyle, son ancien bourreau, prendre sa défense avec une telle conviction le bouleversa plus que tout.

— Et toi, Flora, continua Kyle en s'approchant d'elle, son regard noir plongeant dans le sien. Tu le laisses dépérir. Tu le laisses s'effondrer sur les poutres en haut, seul, parce que tu es trop lâche pour affronter la réalité. Soren est un homme pur, une force de la nature qui s'est pliée en quatre pour toi. Le briser ainsi, c'est un crime que je ne te pardonnerai pas. Il vaut mille fois mieux que ce que tu lui infliges en ce moment. Il est devenu mon allié, mon ami... et peut-être bien plus que ce que tu ne seras jamais capable de comprendre.

Karim tenta d'intervenir, mais Kyle le pointa du doigt, menaçant.
— Toi, reste à ta place de lieutenant. Si tu crois que je vais te laisser détruire le moral du Chef des Voltigeurs et l'équilibre de ce Nid pour une amourette de jeunesse, tu te trompes de chef. Soren a besoin de respect, pas de ton apitoiement.

Le silence qui suivit fut électrique. Flora baissa la tête, incapable de soutenir le regard de Kyle, tandis que Karim serrait les poings. Dans l'ombre du couloir, Soren ferma les yeux, bouleversé par la confession de Kyle. Il venait de comprendre que l'homme qui l'avait embrassé sur la poutre était peut-être le seul, dans tout ce Nid, à l'estimer à sa juste valeur.

Flora se redressa brusquement, le visage déformé par une colère qu'elle ne cherchait plus à contenir. Elle s'avança vers Kyle, ignorant la stature imposante de son mentor, et pointa un doigt tremblant vers le balcon.

— Tu veux la vérité, Kyle ? Alors la voilà ! rugit-elle, sa voix résonnant avec une cruauté glaciale. Je ne l'ai jamais aimé ! Pas vraiment. Soren n'a été qu'une bouée de sauvetage, un substitut pour combler le vide que mon père et l'oubli avaient laissé en moi. Je ne vais pas me forcer à l'aimer juste pour lui éviter d'avoir mal au cœur ! Je ne lui dois pas ma vie, et encore moins mes sentiments !

Kyle ne recula pas d'un pouce. Au contraire, il la surplomba de toute sa hauteur, son mépris devenant presque tangible.

— Personne ne te demande de te forcer, Flora, répliqua-t-il d'un ton cinglant. Mais au lieu de lui jouer dans le dos comme tu le fais en ce moment, en le laissant dépérir dans le doute, tu aurais au moins pu avoir l'honnêteté de lui parler en face ! Se taire et le fuir, c'est le blesser bien plus que n'importe quelle vérité. Si tu avais eu ne serait-ce qu'un peu de respect pour tout ce qu'il a fait pour toi, pour chaque blessure qu'il a prise à ta place, tu l'aurais regardé dans le blanc des yeux pour lui dire la vérité. Au lieu de ça, tu te comportes comme une lâche qui se cache derrière ses souvenirs.

Dans l'ombre du couloir, adossé contre le bois rugueux du pilier, Soren ferma les yeux. Les mots de Flora — « Je ne l'ai jamais aimé » — le frappèrent avec la violence d'une masse d'armes. C'était la fin. Le dernier lambeau d'espoir venait d'être arraché. Incapable d'en entendre davantage, le cœur broyé, il s'éclipsa silencieusement, ses pas ne produisant aucun bruit sur le sol de terre battue.

Une heure passa. Une heure durant laquelle Kyle finit par sortir de l'infirmerie, laissant Flora et Karim face à leur malaise. L'air frais du soir l'accueillit, mais il s'arrêta net en apercevant une silhouette massive un peu plus loin.

Soren était là, adossé au mur extérieur de la tour, les bras croisés, le regard perdu vers les ruines qui s'enfonçaient dans le crépuscule. Il semblait avoir vieilli de dix ans. En entendant le bruit des bottes de Kyle, il ne tourna pas la tête, mais ses épaules se tendirent légèrement.

— Tu as tout entendu, n'est-ce pas ? murmura Kyle en s'approchant lentement, s'arrêtant à une distance respectueuse.

Soren laissa échapper un rire bref, un son sec et sans aucune joie.
— Chaque mot, Kyle. Chaque mot.

Il tourna enfin son visage vers le Chef de l'Ombre. Ses yeux étaient secs, mais d'une tristesse infinie.
— Merci d'avoir essayé de me défendre. Je ne savais pas que tu pensais tout ça de moi... surtout après ce que j'ai failli te faire dans la cité morte.

Kyle s'adossa au mur à ses côtés, partageant le même horizon.
— Ce que je pense de toi n'a pas changé, Soren. Tu es un guerrier rare. Et elle... elle ne mérite pas que tu restes dans cette ombre-là.

Soren fixa les ruines qui s'enfonçaient dans le noir, là où les premières patrouilles de nuit commençaient à allumer leurs torches. Un calme étrange, presque funèbre, s'était emparé de lui. Les mots de Flora avaient agi comme un couperet, tranchant net le dernier lien qui le retenait à son ancienne vie.

— Tu as raison, Kyle, finit par dire Soren d'une voix basse, dénuée d'amertume. Elle ne me mérite pas. Pas après tous les sacrifices que j'ai faits pour elle... pas après avoir failli me perdre pour la sauver de ses propres démons.

Un silence pesant s'installa entre les deux hommes, seulement troublé par le craquement lointain d'un brasero. Soren sentait le poids de la présence de Kyle à ses côtés, une présence qui, contre toute attente, était devenue sa seule certitude dans ce Nid devenu étranger.

Kyle se racla la gorge, un mouvement inhabituellement gauche pour le Chef de l'Ombre. Il fixa ses propres bottes, cherchant ses mots avec une hésitation qui trahissait une gêne profonde.

— Tu sais... à propos de tout à l'heure... sur la poutre... commença-t-il, la voix légèrement hésitante. Je ne voulais pas que tu penses que...

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Soren s'écarta du mur et fit un pas vers lui, réduisant instantanément l'espace qui les séparait. Avant que Kyle ne puisse ajouter un mot de plus pour s'expliquer ou s'excuser, le colosse posa un doigt sur les lèvres du mentor, lui imposant un silence immédiat.

— Shhh, fit-il doucement, son regard d'acier plongeant dans les yeux sombres de Kyle avec une intensité nouvelle.

Soren ne lui laissa aucune échappatoire. Il l'attira contre lui, ses mains massives s'ancrant dans la nuque de Kyle, et l'embrassa de nouveau. Ce baiser n'était plus la collision désespérée du sommet de la tour ; c'était une affirmation, une réponse calme et délibérée à la trahison de Flora. C'était la reconnaissance que, dans ce monde de ruines, l'homme qui l'avait brisé était aussi le seul capable de le reconstruire.

Kyle resta un instant immobile, surpris par la détermination de Soren, avant de répondre au baiser avec une ferveur contenue. Dans l'ombre de la tour, loin des regards de Flora et de Karim, une nouvelle alliance, bien plus intime et dangereuse, venait de se sceller entre les deux chefs.

Soren se détacha lentement de ses lèvres, mais il garda son visage à quelques millimètres de celui de Kyle. Son souffle, encore court, se mêlait à celui du Chef de l'Ombre. Sans un mot, il prit la main de Kyle — celle qui n'était pas blessée — et l'entraîna vers l'escalier dérobé menant à ses quartiers personnels au sommet de la tour.

il entraîna Kyle dans la pénombre de ses quartiers, là où l’odeur du cèdre et du cuir flottait encore. Le Chef des Voltigeurs ne prit pas la peine d’allumer de bougie ; seule la lueur argentée de la lune filtrait à travers les jointures de la tente, découpant leurs silhouettes avec une précision tranchante.

Une fois le rideau de cuir retombé derrière eux, le silence devint pesant, chargé d’une tension électrique. Soren se tourna vers Kyle, s'attendant à reprendre la direction des opérations, mais il fut surpris par le regard du mentor. Kyle n'avait plus rien de l'homme blessé ou du confident mélancolique du balcon. Ses yeux noirs brillaient d'une autorité prédatrice qui fit tressaillir le colosse.

— Tu penses toujours que tu peux tout contrôler, n'est-ce pas Soren ? murmura Kyle, faisant un pas lent vers lui.

Soren ouvrit la bouche pour répondre, mais Kyle posa une main ferme sur son torse, le poussant doucement mais sûrement vers le lit de fourrures.

— Ce soir, laisse tes galons de Chef à la porte, reprit Kyle d'une voix basse et autoritaire. Tu as passé une semaine à porter le poids du monde et de la trahison. Ici, c'est moi qui mène la danse.

Soren se laissa choir sur le rebord du lit, fasciné par l'assurance du Chef de l'Ombre. Kyle s'approcha, se glissant entre ses genoux. Ses mains agiles, habituées au maniement des dagues, remontèrent le long des bras massifs de Soren jusqu'à sa nuque, le forçant à lever le visage vers lui.

— Regarde-moi, Soren, ordonna Kyle. Je t'ai vu te briser sur cette poutre. Je t'ai vu pleurer pour une femme qui ne te voyait plus. Ce soir, je veux que tu oublies qui tu es. Je veux que tu sois à moi, totalement.

Soren laissa échapper un soupir rauque, ses mains venant se poser sur les hanches sveltes de Kyle.
— Je ne savais pas que tu avais ce côté... dominant, Kyle, parvint-il à articuler, sa voix vibrant d'un désir nouveau

— Il y a beaucoup de choses que tu ignores sur l'Ombre, répondit Kyle avec un sourire en coin presque cruel. On ne fait pas que se cacher. On prend ce qu'on veut, quand on le veut. Et ce soir, c'est toi que je veux posséder.

D'un geste vif, Kyle fit basculer Soren sur le dos. Le colosse ne résista pas, subjugué par l'intensité du mentor. Kyle se chevaucha sur lui, ses mains plaquant les poignets de Soren contre les fourrures, inversant les rôles de force. La domination de Kyle était subtile mais absolue, jouant sur la vulnérabilité émotionnelle de Soren pour mieux le soumettre physiquement.

Les baisers de Kyle devinrent exigeants, presque punitifs, avant de se muer en caresses brûlantes qui arrachèrent des gémissements profonds à Soren. Le Chef des Voltigeurs se laissa aller à ce lâcher-prise total, trouvant dans l'autorité de Kyle un refuge qu'il n'avait jamais connu. Il n'avait plus besoin de diriger, plus besoin de protéger. Il n'avait qu'à ressentir la puissance de cet homme qui le connaissait mieux que quiconque.

Dans l'obscurité de la tente, leurs respirations s'entremêlèrent, dictées par le rythme que Kyle imposait. Soren découvrit une facette de lui-même qu'il n'avait jamais explorée : celle d'un guerrier capable de se rendre totalement à un autre.

Dans la pénombre de la tente, les masques étaient tombés. L'obscurité favorisait les aveux que le plein jour aurait étouffés.

Le silence qui suivit leur étreinte était d’une qualité rare, dépouillé de toute la fureur des jours passés. Soren restait allongé sur le dos, le souffle encore un peu court, tandis que Kyle, dont l’autorité naturelle n'avait pas faibli, s’était niché contre son flanc massif. Le mentor de l'Ombre avait passé un bras protecteur et possessif autour des larges épaules du colosse, ses doigts effleurant la peau de Soren avec une lenteur calculée.

— Je n'aurais jamais cru que ce serait toi, Kyle... murmura Soren, sa voix vibrant doucement contre les côtes du mentor. Celui qui m'a brisé les os dans la cité morte, celui qui m'a poussé à bout... c'est toi qui me ramasses.

Kyle laissa échapper un rire bref, presque inaudible.
— L'Ombre ne détruit pas pour le plaisir, Soren. Elle détruit ce qui est faible pour laisser la place à ce qui est vrai. Je t'ai poussé parce que je savais que tu pouvais encaisser. Et je suis là ce soir parce que je ne supporte pas de voir un guerrier de ta trempe se gâcher pour une illusion.

Il se redressa légèrement, son regard noir plongeant dans celui de Soren.
— Tu sais... Karim et elle... ce n'est pas seulement une histoire de souvenirs. Karim a toujours été celui qui l'apaisait, mais toi, tu étais celui qui la défiait. Elle a choisi la facilité, Soren. Elle a choisi le confort du passé parce qu'elle a peur de l'avenir que tu lui offrais.

Soren ferma les yeux, absorbant la vérité brute des paroles de Kyle. Il se sentait étrangement léger, comme si le poids de son amour pour Flora s'était enfin évaporé, remplacé par une alliance bien plus sombre et solide.

Soudain, un mouvement à l'entrée de la tente fit s'arrêter leur conversation. Le pan de cuir s'écarta brusquement, laissant entrer une silhouette familière, baignée par la pâle lueur de la lune.

Flora se tenait là.

Elle s'arrêta net, le souffle coupé, ses yeux s'écarquillant de stupeur en découvrant le tableau devant elle. Elle était venue, sans doute poussée par un reste de culpabilité ou le besoin de s'expliquer une dernière fois, mais elle n'était pas préparée à voir son Chef et son Mentor enlacés sur les fourrures.

— Soren ? Kyle ? balbutia-t-elle, sa voix tremblant d'incrédulité. Qu'est-ce que... qu'est-ce que vous faites ?

Soren ne chercha pas à se cacher, ni à repousser Kyle. Il resta immobile, acceptant la présence du mentor contre lui, fixant Flora avec une neutralité glaciale qui l'effraya plus que n'importe quelle colère.

Kyle, lui, ne bougea pas son bras des épaules de Soren. Au contraire, il resserra sa prise, affichant un sourire en coin provocateur qui ne présageait rien de bon pour la jeune femme.

— On discutait de loyauté, Flora, lâcha-t-il d'un ton cinglant. Quelque chose que tu sembles avoir égaré entre les bras de Karim.

Flora recula d'un pas, le visage décomposé. Elle regardait Soren, cherchant l'homme qu'elle pensait pouvoir manipuler avec ses silences, mais elle ne trouva qu'un Chef dont le cœur venait de changer de camp.

— Je... je n'étais pas venue pour ça, balbutia Flora, sa voix regagnant une certaine assurance malgré le tremblement de ses mains. Je voulais t'expliquer, Soren. Pour Karim. Ce n'était pas prémédité. Mes souvenirs sont revenus comme une avalanche et... j'ai eu peur. Peur de ce que je ressentais pour toi, peur que ce soit faux comparé à ce que j'avais vécu avec lui. Je ne voulais pas te blesser, je cherchais juste ma vérité !

Soren ne bougea pas d'un millimètre. Il laissa le bras de Kyle peser sur lui, acceptant cette marque de soutien silencieuse qui valait tous les discours. Il tourna lentement la tête vers Flora, ses yeux d'acier brillant d'une lueur qu'elle n'y avait jamais vue : une indifférence totale.

— Ta vérité, Flora ? lâcha Soren d'une voix sourde, presque monocorde. Ta vérité, c'est de me laisser me briser le cœur en silence pendant une semaine pendant que tu retrouvais tes marques avec ton lieutenant ? Tu parles de peur, mais la seule chose que je vois, c'est ta lâcheté.

Flora accusa le coup, le visage blême. Elle tenta de s'approcher du bord du lit, les mains tendues.

— Soren, s'il te plaît... Karim est mon passé, mais ce qu'on a vécu, toi et moi, c'était réel ! On peut encore trouver un moyen de...

— Il n'y a plus de "nous", Flora, l'interrompit-il brutalement, sa voix montant d'un ton. Tu as fait ton choix à l'infirmerie. Tu as choisi le confort de tes souvenirs plutôt que la rudesse de notre avenir. Maintenant, sors d'ici. Cette tente n'est plus ton sanctuaire, et je ne suis plus l'homme qui attend tes miettes de tendresse.

Flora se tourna vers Kyle, cherchant peut-être un appui chez son ancien mentor, mais elle n'y trouva qu'un sourire prédateur. Kyle se redressa légèrement, son bras serrant un peu plus l'épaule de Soren.

— Tu l'as entendu, petite ombre, cingla Kyle d'un ton venimeux. Le Chef a parlé. Retourne donc auprès de Karim. Il saura sûrement panser ton ego froissé. Ici, on s'occupe de choses bien plus sérieuses que tes remords tardifs. Soren mérite quelqu'un qui n'a pas besoin de recouvrer la mémoire pour savoir où est sa place.

Flora recula, les larmes aux yeux, mais cette fois-ci, personne ne vint les essuyer. Elle jeta un dernier regard à Soren — cet homme qu'elle pensait posséder et qui venait de lui glisser entre les doigts pour s'offrir à l'Ombre — avant de faire demi-tour et de s'enfuir dans la nuit.

Le rideau de cuir retomba avec un bruit sourd. Soren laissa échapper un long soupir de soulagement, sentant le dernier poids mort de sa vie s'évaporer. Il se tourna vers Kyle, dont le regard n'avait pas quitté le sien.

— Merci de l'avoir fait sortir, murmura Soren.

— Je n'ai fait que dire ce que tu pensais tout bas, répondit Kyle en l'attirant de nouveau contre lui. Maintenant, oublie-la. La nuit est encore à nous.

Le rideau de cuir de la tente de commandement finit par s'immobiliser, emprisonnant le silence lourd laissé par le départ de Flora. Soren resta un moment immobile, le regard fixé sur l'entrée, sentant le poids du bras de Kyle sur son épaule comme une ancre salutaire. La trahison n'était plus une plaie ouverte, mais une cicatrice froide qui commençait déjà à se figer.

Le lendemain matin, le Nid s'éveilla sous une brume grise qui collait aux structures de bois. Fidèle à sa discipline de fer, Soren s'était levé tôt, mais Kyle était déjà reparti vers ses propres quartiers avant l'aube. Ils avaient convenu, d'un simple regard partagé dans la pénombre, de ne pas s'afficher publiquement pour le moment. L'équilibre des clans était trop fragile, et Soren avait besoin de stabiliser son autorité avant de laisser éclater cette nouvelle alliance.

Soren était assis à sa table de cartes, fixant les parchemins sans vraiment les voir, quand un grattement familier se fit entendre à l'entrée.

— Entre, Jacob, dit Soren d'une voix calme.

Le petit soigneur entra, mais son visage d'ordinaire si impassible était marqué par l'inquiétude. Il s'arrêta devant la table, ses mains jointes devant lui, triturant nerveusement le cuir de sa sacoche.

— Soren... commença-t-il, la voix hésitante. J'ai vu Flora ce matin. Elle est... elle est dans un état lamentable. Elle ne sort pas de sa zone de repos, elle pleure sans s'arrêter et Karim essaie de lui parler, mais elle le repousse. Qu'est-ce qui s'est passé cette nuit ? Je ne comprends plus rien.

Soren soupira lourdement. Il fit signe au garçon de s'asseoir sur le tabouret en face de lui. Il n'avait pas l'intention de mentir à l'enfant qui avait porté tant de secrets. Avec une franchise brutale, il lui expliqua tout : la confrontation à l'infirmerie, les aveux de Flora sur son absence d'amour, sa préférence pour Karim, et enfin, la scène de la nuit où il l'avait définitivement chassée de ses quartiers.

Jacob écouta sans mot dire, ses yeux noirs s'agrandissant à mesure que Soren déballait la vérité. Le silence qui suivit fut seulement rompu par le craquement d'une bûche dans le brasero.

— Elle a fait ça ? murmura enfin Jacob, une lueur de déception perçant son regard. Elle t'a dit ça en plein visage après tout ce qu'on a traversé ?

Soren hocha la tête, le visage de marbre.

— Elle a choisi ses souvenirs, Jacob. Elle a choisi Karim. Je ne peux pas la forcer à m'aimer, mais je ne peux plus la laisser me détruire non plus.

Jacob se redressa, une expression de maturité effrayante s'installant sur ses traits d'enfant.

— Elle a eu tort, Soren, trancha-t-il d'un ton sans appel. Ombrage m'a appris que la loyauté ne se choisit pas selon nos humeurs. Au lieu de se cacher derrière Karim et de te fuir pendant une semaine comme une lâche, elle aurait dû avoir le courage de te parler en face dès le premier jour. Elle t'a manqué de respect.

L'enfant posa sa petite main sur le bras massif de Soren, un geste de soutien pur et désintéressé.

— Je suis de ton côté, Soren. Tu nous as accueillis, tu m'as soigné, tu m'as protégé... Elle a oublié qui était le vrai chef ici. Si elle préfère ses fantômes du passé, c'est son problème, pas le tien.

Soren sentit une bouffée de chaleur lui monter au cœur. Voir que Jacob, malgré son lien de sang avec Flora, prenait parti pour la justice et la vérité lui redonna une force qu'il pensait avoir perdue.

Jacob se leva, ajustant sa sacoche avec une détermination nouvelle. Ses yeux noirs cherchèrent ceux du Chef des Voltigeurs

— Soren, viens m'entraîner quelques heures, demanda-t-il. J'ai besoin de bouger, et je crois que toi aussi.

Soren accepta d'un simple hochement de tête. Il avait besoin de la rigueur de l'exercice pour étouffer le tumulte de ses pensées. Ils se dirigèrent vers les poutres extérieures, là où le vent balayait la poussière du Nid. Pendant deux heures, Soren se concentra sur le gamin, corrigeant ses appuis, lui apprenant à utiliser sa petite taille pour déstabiliser des adversaires plus lourds. L'effort physique agissait comme un filtre, clarifiant l'esprit du colosse.

En retrait, Flora observait la scène depuis un moment, les bras croisés, le visage pâle. Lorsqu'ils marquèrent une pause, elle s'avança lentement vers la poutre centrale.

— Soren... commença-t-elle, sa voix hésitante. Est-ce qu'on peut faire un combat ? Juste nous deux ?

Soren la regarda longuement. Il vit la détresse dans son regard, mais aussi quelque chose de plus sombre, une tentative de reconquête désespérée. Il laissa échapper un soupir de lassitude et accepta le combat sans dire un mot.

Le tumulte du Nid s’éteignit d'un coup quand Soren et Flora se firent face sur la plateforme d'entraînement. Il n'y eut aucune insulte, aucun reproche lancé au vent. Juste le regard d'acier de Soren croisant le vert émeraude de Flora, chargé de toute la douleur de la semaine passée. Soren fit un signe de tête lent : il acceptait le duel.

Le combat s'engagea dans un silence de mort. Ce ne fut pas une simple escarmouche, mais une lutte de fond, technique et épuisante. Pendant de longues minutes, le seul son qui résonna fut le choc sec du bois contre le bois. Flora était d'une agilité féroce, tournoyant, glissant sous les attaques, cherchant à déstabiliser le colosse. Soren, de son côté, restait une montagne immuable. Il ne cherchait pas à la blesser, mais à briser sa garde, parant chaque coup avec une précision chirurgicale.

À travers l'échange des lames, ils se parlaient enfin. Chaque parade de Soren disait son refus d'être encore manipulé ; chaque assaut de Flora trahissait sa culpabilité et son besoin de retrouver une emprise qu'elle avait perdue. Ils s'épuisèrent l'un l'autre, la sueur coulant sur leurs visages, jusqu'à ce que la fatigue rende leurs mouvements plus lourds.

Finalement, sur une feinte de Flora qu'il avait anticipée mille fois, Soren ne recula pas. Il encaissa le choc sur son épaule, saisit le bras de la jeune femme et, d'un mouvement de hanche puissant et parfaitement maîtrisé, il la fit basculer. Flora vola un instant avant d'atterrir lourdement sur le dos, le souffle coupé, au centre de la plateforme.

Elle resta là, étendue, fixant le ciel gris, tandis que le silence retombait, plus lourd qu'avant. Karim s'élança pour l'aider, la main sur son arme, mais Flora leva une main tremblante pour l'arrêter. Elle ne voulait pas de son aide, pas ici, pas devant Soren.

Soren se tint au-dessus d'elle, l'arme basse, le regard vide de toute haine. Il ne lui tendit pas la main. Il ne lui lança aucun regard de triomphe. Il se contenta de la regarder une dernière fois, acceptant que la femme qu'il avait aimée n'était plus qu'un souvenir. La rupture était scellée, gravée dans la poussière et la sueur.

Soren balaya la foule du regard et aperçut Kyle, immobile, son regard noir ancré dans le sien. Mais le colosse ne fit aucun geste vers lui. Il avait besoin de solitude pour laisser la poussière de ce combat retomber. Alors que le campement se vidait et que les deux clans se dirigeaient vers la cantine pour le repas du soir, Soren préféra rester à l’écart.

il passa les heures suivantes à arpenter les nouvelles installations. Sous la lumière déclinante, il inspectait chaque poutre, chaque cordage, cherchant dans la rigueur technique un remède à la lassitude qui lui pesait sur les épaules. Il apportait des ajustements, resserrait des fixations, s'assurant que le Nid soit une forteresse imprenable, même si son propre cœur semblait en ruines.

Ce n'est qu'à la nuit tombée, alors que le silence s'était réinstallé sur la tour, qu'il regagna enfin ses quartiers. Lorsqu'il entra dans la tente, il ne prit pas la peine d'allumer de lumière, laissant la lune filtrer par les jointures du cuir. Il resta un instant debout, le dos tourné à l'entrée, fixant le vide, les épaules encore tendues par l'effort de la journée.

Soudain, il sentit une présence. Kyle entra d'un pas spectral, sans un bruit, et se glissa juste derrière lui. Sans un mot, le Chef de l'Ombre, qui partageait la même stature imposante que Soren, passa ses bras autour de sa taille. Il pressa son torse contre le dos du Voltigeur, ancrant ses mains fermement sur son abdomen.

Soren ferma les yeux, laissant sa tête basculer légèrement en arrière contre l'épaule de Kyle. Cette étreinte par derrière, solide et possessive, agissait comme un baume sur ses nerfs à vif.

— Tu as bien agi aujourd'hui, Soren, murmura Kyle, sa voix basse vibrant directement contre l'échine du colosse.

Il resserra sa prise, son souffle chaud venant chatouiller l'oreille de Soren.

— C’était un combat magnifique. Tu n'as pas seulement vaincu ton adversaire, tu as tué le dernier fantôme qui te hantait. Ta technique était parfaite, glaciale... digne d'une véritable Ombre.

Soren laissa échapper un long soupir, posant ses propres mains sur les bras de Kyle qui le ceinturaient. Pour la première fois depuis des jours, il se sentait enfin à sa place, protégé par celui qu'il avait autrefois craint. Dans le silence de la tente, la chaleur de Kyle était la seule vérité qui comptait encore.

Soren laissa s'échapper un long soupir, un frisson parcourant ses épaules alors que les mots de Kyle s'infusaient en lui. Il ne chercha pas à se retourner tout de suite, savourant cette protection inattendue dans l'obscurité de la tente.

— Pour être honnête, Kyle... je ne pensais pas réussir à me contenir, avoua Soren d'une voix sourde, presque un murmure. Quand je l'ai vue sur cette poutre, quand j'ai senti ses dagues contre les miennes, tout mon être criait de rage. J'avais peur que la douleur ne l'emporte sur la technique.

Il resserra sa prise sur les avant-bras de Kyle, ancrant un peu plus le Chef de l'Ombre contre son dos.

— Mais ce combat... il a agi comme un remède amer. En la terrassant, j'ai senti le dernier lien se briser. Ce n'est plus la femme que j'aimais que j'avais devant moi, c'était juste une subordonnée. Une combattante parmi d'autres.

Soren tourna légèrement la tête pour que son profil effleure celui de Kyle, leurs souffles se mêlant dans la pénombre.

— C'est scellé, Kyle. Entre elle et moi, il n'y a plus de passé, plus de regrets. Désormais, notre relation ne sera plus qu'une subordonnée face à son chef. Rien de plus, rien de moins. Elle a perdu le droit à ma tendresse en choisissant ses fantômes

Kyle laissa échapper un petit grognement d'approbation, pressant son visage contre la nuque de Soren. Il appréciait cette froideur nouvelle, cette mutation du Voltigeur en un meneur d'hommes qui ne laissait plus ses sentiments dicter sa conduite.

— C'est ce qu'il fallait, Soren, répondit Kyle avec une satisfaction palpable. Le Nid a besoin d'un chef de fer, pas d'un homme hanté par des souvenirs. Tu as fait le vide, et maintenant, ce vide appartient à ceux qui savent le combler.

Soren se retourna enfin dans le cercle des bras de Kyle. À la même hauteur, les yeux dans les yeux dans la pénombre argentée, il vit dans le regard du mentor une promesse de loyauté qu'il n'avait jamais trouvée ailleurs. Le passé était mort, et une ère bien plus sombre et puissante s'ouvrait pour les deux chefs.

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