Chapitre 8 : Belle était la nuit (première partie)

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Dès l'aube, le Grand Maître s'est levé et a profité de la fraîcheur et du calme pour faire une promenade, seul, dans les jardins qui entourent le palais royal. Contrairement à la plupart des Gardiens qui demeurent auprès des délégations qu'ils accompagnent, lui est hébergé au palais. Une partie de la nuit, il a veillé et sondé les Esprits. Il doute encore, les signes sont incertains. Il hésite, contrairement à ce qu'il a dit à Olaf la veille, à éloigner Owen. Ce qu'il pressent n'est pas sûr, ce qu'on lui a rapporté, les dires d'Owen lui-même, l'inquiètent cependant. Ce n'est pas la première fois qu'il doit amener un de ses jeunes gens à réfléchir à son engagement, à se souvenir de ce que cela implique. "Surtout avec une Régnante... Si encore son choix se portait sur une autre jeune femme... Il serait possible de composer, nous l'avons déjà fait. Et il se rendrait compte par lui-même qu'il ne peut pas mener les deux de front, son engagement dans notre Ordre, et une vie d'homme. Aucun de nous, aucune de nous, n'est un homme ou une femme comme les autres. Je dois le lui rappeler."

En regagnant le palais, le Grand Maître croise le conseiller Van'dal. Il se demande si c'est un hasard de voir ce matin en particulier l'un des conseillers de la reine Kaïra. Mais pour le Grand Maître, le hasard est rare. Il croit bien plus aux signes du destin. Tous deux se saluent avec respect et Van'dal demande :

- Grand Maître, notre souveraine aimerait s'entretenir avec vous, dès que cela vous sera possible. Elle est en passe de conclure un accord de coopération avec les Gronfalls et voudrait votre avis. Quand pourrez-vous la recevoir ?

- Je peux me rendre auprès d'elle ce matin, répond-il.

- Je vais l'informer alors de votre visite prochaine, merci, dit Van'dal en s'inclinant pour prendre congé.

En se rendant peu après auprès de Kaïra, le Grand Maître croise Olaf et lui demande si Owen est là.

- Il est parti tôt pour faire faire un peu d'exercice à sa jument et à celle de la reine. Il a prévu de rentrer pour la fin de matinée. Il doit encore accompagner la reine Kaïra cet après-midi, pour un dernier entretien avec le prince Wino et la princesse Daïna.

- Hum, bien. Reste disponible, Olaf. Il est possible que je te demande d'accompagner la reine pour que je puisse m'entretenir avec Owen.

- Bien, Grand Maître. Vous...

- Je n'ai pas encore pris ma décision, mais cela ne saurait tarder.

Olaf le fixe, son regard est soucieux et plusieurs rides se creusent à son front.

- Ami, aie confiance. Je lui conserve la mienne, ne t'inquiète pas, lui dit le Grand Maître d'un ton rassurant.

Le visage d'Olaf se détend un peu, mais son cœur demeure serré. Et de se demander si lui aussi a failli. A protéger Owen. Et Kaïra. "Les voies de notre destin sont si tortueuses et étranges, parfois..." Il soupire, secoue la tête, repousse un souvenir lointain en son propre cœur, puis se dirige d'un pas décidé vers le palais royal. Il doit y retrouver plusieurs autres Gardiennes et Gardiens.

**

- Majesté, le Grand Maître est arrivé, dit Dame Hilayna avec ce ton ferme dont elle se départit rarement.

- Merci, Dame Hilayna, faites-le entrer, s'il vous plaît.

L'instant d'après, le Grand Maître pénètre dans le petit salon où l'attend Kaïra. Elle lui sourit et incline la tête en signe de respect. Celui-ci marque une profonde révérence, avant d'accepter le siège qu'elle lui désigne. Le Premier Conseiller, Lorrek, ainsi que Van'dal sont présents. Dame Hilayna s'est retirée après avoir supervisé le service de boissons rafraîchissantes.

- Grand Maître, je suis heureuse de pouvoir vous rencontrer ce matin et je vous remercie d'avoir pu accéder à ma demande.

- Je souhaitais vous voir aussi depuis un moment, reconnaît-il, mais il est parfois difficile de se rendre disponible pour tous, en ces journées.

- Je le mesure pleinement. Moi-même, je suis très occupée.

- Pour quelles raisons souhaitiez-vous me voir exactement, Majesté ?

- Je voulais vous informer de l'avancée de nos négociations avec le prince Wino et la princesse Daïna. Nous avons tous bon espoir de pouvoir engager des échanges plus fournis et resserrer des liens entre nous. Leurs territoires sont proches de Rankir, et nous avons pensé, eux comme nous, que développer des échanges ne pourrait être que fructueux pour nos peuples.

- C'est agir avec sagesse. Vous n'avez pas encore conclu d'accord ?

- Non, mais cela ne saurait tarder. Nos négociations avancent bien et je dois reconnaître que l'aide de Maître Owen nous est précieuse pour cela. Il connaît bien les Gronfalls et cela facilite la négociation, n'est-ce pas, Conseiller Lorrek ?

Ce dernier approuve :

- Tout à fait, Grand Maître. J'ai participé à toutes ces discussions et s'il est parfois difficile de suivre les discours des petites personnes, il nous aide à avancer.

Le Grand Maître sourit à cette remarque. Suivre les discours des Gronfalls n'est en effet pas toujours aisé, car leurs traits d'humour, leurs digressions, font parfois perdre le fil d'une discussion pour qui n'est pas habitué à leur comportement.

- Je suis heureux de cela, dit-il avec un léger sourire. Puis-je vous être d'une aide quelconque ?

- Accepteriez-vous d'être présent pour la conclusion de notre accord ?

- Je serai présent. Faites-moi savoir lorsque vous en aurez terminé.

- Merci de votre aide.

Elle lui propose une autre boisson, qu'il accepte volontiers. Puis demande à s'entretenir avec elle seule. Les deux conseillers les laissent, après avoir salué et remercié le Grand Maître de son aide.

- Majesté, j'ai entendu le récit de votre voyage mouvementé, de la bouche de Maître Olaf et Maître Owen, mais j'aimerais recueillir aussi vos impressions, dit-il avec une certaine gravité. Ce qui est survenu à Ménaru me cause souci.

- Cela me soucie aussi, Grand Maître, soupire la jeune souveraine. Je crains le voyage du retour, même si je reconnais que Maître Olaf a su prendre les bonnes décisions tout au long du voyage et que Maître Owen s'est montré sage aussi.

- Avez-vous fait connaissance avec le prince Galiané ?

- Pas encore. Mais je n'ai guère envie de le faire. Ce que j'ai entendu dire de lui, et l'attitude de son frère, ne m'incitent pas à lui demander audience.

- Il vous faudra pourtant vous entretenir avec lui. Il est l'héritier du trône, et très certainement le prochain roi de Salarin. Il sera votre plus proche et puissant voisin. Vous ne pouvez vous permettre de ne pas entretenir de bonnes relations avec lui.

- Je le sais, dit Kaïra d'un air sombre.

- Je serai avec vous lors de cet entretien, si vous le souhaitez.

- Avez-vous confiance en ce prince ?

Le Grand Maître ne répond pas directement, réfléchit un instant :

- Il est parfois difficile de faire confiance, mais les lois en vigueur dans les différents royaumes doivent être respectées. Si, demain, le prince Galiané monte sur le trône, vous devrez composer avec lui, et moi aussi. Entretenir des relations cordiales ne veut pas dire faire alliance ou nouer des liens comme ceux qui existent entre vos trois peuples.

Kaïra soupire, baisse les yeux, fixant ses mains nouées sur ses genoux.

- Savez-vous que le prince Bramé m'a parlé d'union ? De mariage, je veux dire...

- Maître Olaf me l'a dit, oui. Et vous avez refusé, bien entendu.

- Bien entendu ! lâche-t-elle avec véhémence. Il en est hors de question.

- Majesté, vous êtes jeune et vous êtes femme. Beaucoup chercheront à vous influencer et à profiter de votre position de souveraine. Soyez prudente. Nous sommes à vos côtés, mais nous ne pourrons pas toujours être là. Ne prenez aucune décision d'importance sans me le faire savoir.

- Je vous remercie. Je le ferai.

Le Grand Maître reprend une gorgée, puis ajoute :

- Vous avez été blessée au cours de ce voyage. Vous n'en ressentez plus rien ?

- Non. J'ai été bien soignée, répond-elle simplement.

- Vous avez eu beaucoup de chance, ajoute-t-il avec douceur.

Elle le fixe droit dans les yeux. Sa chance, c'était Owen, elle le sait. Mais elle ne le dira pas. Ce sentiment ne concerne personne, pas même le Grand Maître. Il soutient son regard sans difficulté, mais ce qu'il devine dans les yeux de la jeune souveraine le conforte dans sa décision. Il lui faut éloigner Owen. Il reprend :

- Je suis heureux d'entendre que vous ne souffrez plus de cette aventure. Je ne vais pas abuser de votre temps, Majesté. Il est précieux.

- Le vôtre l'est aussi, répond-elle avec un gentil sourire. Je vous remercie encore une fois de votre présence et de votre soutien. Je vous tiendrai informé de la suite de nos échanges avec les Gronfalls.

- Bonne journée à vous, Majesté.

- Pour vous aussi, Grand Maître.

Et il la quitte après un dernier salut. Elle reste seule quelques minutes. Ses pensées s'envolent vers Owen. Elle l'a vu rapidement au petit matin. Il voulait faire courir Ingir et avait proposé d'emmener aussi Sylmaria. Elle l'envie presque de pouvoir passer un moment, libre, avec leurs chevaux.

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