Chapitre VI
À mon réveil, j’étais allongé sur la banquette, ma tête posée sur un oreiller et, mon corps était bordé d’une couverture. Je levais délicatement le bras pour toucher mon nez qui me faisait atrocement mal et senti dessus un pansement.
- Ne touche pas, c’est encore fragile tu vas te faire mal.
Je tournais la tête et la regardais.
- Je suis désolée... dis-je.
- Arrête un peu d’être désolée pour tout, c’est lassant je te jure.
- C’est de ma faute, c’est moi qui ai donné le premier coup.
- Oui, puis je t’ai tabassé, on est quitte, personne ne s’excuse c’est plié on en
parle plus.
Je souris.
- Ok... je crois que mon nez est cassé.
- Oui, ta côte n’a pas tenue non plus. Me dit-elle.
- Ah, d’où cette douleur.
- Il te faut d’avantage de repos, ne bouge pas, je suis là si tu as besoin de
quelque chose.
- À vrai dire oui... il y a bien quelque chose que tu pourrais faire...
- Ce que tu veux, dis moi.
- Tu pourrais me raconter... je veux dire, me parler un peu de toi.
- Qu’est ce que tu veux savoir? Dit-elle son regard plongé dans le mien.
- Et bien... qui es-tu vraiment?
Elle me regardait songeuse puis se pencha en avant, posa ses coudes sur ses genoux et croisa les doigts.
- Je suis toi. Dit-elle simplement.
- Oui, je le sais, mais, nous sommes si différentes, au final, je ne reconnais de
moi que ton apparence. Tu as plus de caractère, d’humour, tu es plus forte,
plus affirmée. Tu n’es rien de ce que je suis... c’est plutôt même le contraire.
- C’est vrai que je suis plus drôle. Me répondit-elle un sourire en coin.
Je lui souris en retour avant de continuer.
- S’il te plait, j’ai besoin de comprendre...
- Ok ok. Je suis toi, laisse moi finir. Je suis ce que tu voudrais être, ce que tu es
déjà, ce que tu aurais du être, ce que tu pourrais devenir.
- Je ne suis pas sure de comprendre, tu es... mon alter ego?
- Non, je ne suis pas quelqu’un d’autre, seulement une part de toi, celle que tu
as trouvé lorsque tu en as eu besoin.
- Alors... si j’ai bien compris, tu existes déjà, en moi?
- On peut dire ça oui. J’ai besoin de toi autant que tu auras besoin de moi.
- Comment ça?
- Je suis là pour te guider et tu es là pour me donner vie.
Sur ces mots, nous n’avons plus rien dit. Nous sommes restées là, à nous contempler mutuellement. Dans un geste soudain, elle avança sa chaise et saisit ma main. Je lui souris et elle me sourit en retour.
Je songeais à ce que nous venions de nous dire. Qu’elle était là en moi. Il y avait toutefois un problème. Elle savait comment me guider, en revanche, je n’avais aucune idée de comment lui donner vie. Je senti alors un sentiment de culpabilité remonter dans mon ventre. Et si elle disparaissait, à cause de moi. Et si je n’y arrivais pas. Tout se mélangeait dans mon esprit et je me forçais à penser à autre chose. Mon corps me faisait atrocement mal, et mon nez... L’air qui y entrait me donnait l’impression de respirer des lames de rasoir. À cet instant précis, je ne pensais plus qu’à une seule chose, ma mère. Ma tendre mère. J’aurais voulu qu’elle soit là pour panser mes blessures, pour me rassurer, m’aimer. Elle me manquait énormément et je ressentais le besoin de lui parler.
- Tu devrais lui écrire, dit Diana.
- Lui écrire? Je ne peux pas envoyer de courrier. A quoi bon.
- Et alors? Si tu le peux encore, tu lui donneras une fois rentrée, sinon, dans
le pire des cas, ça te fera juste du bien.
- Oui, pas bête... mais je n’ai ni papier ni stylo et puis, je ne peux pas bouger.
- Tu n’as qu’à me dicter et je l’écrirais pour toi. J’ai tout ce qu’il faut dans ma
valise.
Je réfléchis un instant, c’était un peu gênant de lui dévoiler à coeur ouvert ce que je souhaitais dire à ma mère. Mais en même temps, elle le savait déjà, puis après tout, c’était sa mère aussi. Je commençais à lui dicter et, dans un silence reposant, elle écrivit.
« Ma chère Maman,
Je regrette chaque larme que, par le passé, je t’ai fait couler. J’aurais tant souhaité te rendre fière, heureuse. Il n’est pas une journée ou je ne pense pas à toi, ou le besoin de te parler ne me brûle pas le coeur. Tout me réconforte en toi, ton odeur, que je porte encore sur ton gilet, sous mon oreiller. Ton sourire, ton rire, gravés à jamais dans ma mémoire. Ta patience, ta gentillesse et ton humour, qui ont su apaiser les moments les plus difficiles tout au long de ma vie.
Certes ton absence m’à blessée au plus profond de mon être, mais un jour passé à tes cotés efface des années de solitude. Tu es celle qui m’a donné la vie, mon amie, ma confidente, mon tout. Je suis désolée. Je passerai l’éternité à t’aimer.
Nadia »
- Et ben... j’aurais presque la larme à l’oeil disait-elle
- Presque...
- Non sans rire, c’est une très belle lettre.
- Merci...
Je lui souris. Il était vrai que poser ces mots sur le papier m’avait fait le plus grand bien. Je pensais chacun d’entre eux jusqu’au plus profond de mon être. Si j’arrivais au bout de ce voyage, j’enverrais cette lettre.
Je dirais que cela devait faire une bonne semaine que j’étais en convalescence. Diana, pour me distraire, avait tout essayé. Elle m’avait joué de la guitare, elle avait chanté, m’avait raconté des histoires. Nous avions beaucoup parlé et rit. Je pouvais à présent me lever, je retrouvais doucement de ma mobilité. Enfin. C’était bien la dernière fois que je me ferais casser la gueule, du moins, à bord de ce train. J’avais accepté la douleur, j’avais fait preuve de patience et de beaucoup de méditation. Je m’étais assoupie et, pour la première fois, je n’avais pas rêvé. J’avais dormi paisiblement et m’étais simplement reposée. À mon lever, Diana me dit:
- Tu n’as rien remarqué?
- Non, quoi donc?
- La lanterne! Elle scintille regarde!
- Waw la lumière est éblouissante, comment ai-je fais pour ne rien voir!
- Mais oui! À ce rythme là, tu vas bientôt rentrer chez toi. Elle me sourit.
- Mais... Qu’adviendra-il de toi une fois que je serais rentrée?
Elle s’assit sur le bord de la banquette et je surpris une vague d’inquiétude traverser son visage.
- Ça... ça dépendra de toi. Me dit-elle.
- Je ne t’ai pas remercier, pour tout ce que tu as fait pour moi.
- Te casser la gueule?
- Entre autre oui. Dis-je, tête baissée.
- Tu n’as pas à me remercier, ce que je fais pour toi, je le fais dans notre
intérêt, à toutes les deux. Son sourire était sincère.
Je pensais que le voyage serait bientôt terminé. Enfin. Je ne saurais dire exactement combien de temps j’avais passé à bord. Il fut long et surtout, éprouvant. J’avais du affronter les fantômes de mon passé, mes démons, la solitude, la dualité. Il n’était rien de comparable. Je repensais alors à ma vie, mon travail, ma routine, les gens qui furent autrefois mes amis et qui avaient déserté. Je pensais également et surtout, à ceux qui ne m’avaient jamais quitté. J’avais hâte de les retrouver. Je me sentais quelque peu différente, plus apaisée, calme. Etait-ce du à ma récente convalescence ou à ce voyage en règle général, je ne le savais pas encore. Ce que je savais, c’était que je ne pouvais plus attendre de rentrer chez moi. Il fallait que ma vie change. Je devais trouver ma voie. Je devais être heureuse, je devais vivre. Assise sur la banquette, le dos contre le mur, je songeais à cette vie qu’il fallait que je mène. Le train s’arrêta brutalement et nous fit voler à travers le compartiment. La table, la chaise, la valise, étaient toutes renversées.
- La vache qu’est ce que c’était que ça! S’écriait Diana
- Je ne sais pas, peut-être avons nous percuté quelque chose.
- Bouge pas je vais voir.
Assise par terre je la suivais du regard puis finit par me lever et remettre le mobilier en ordre. Je me tourna ensuite vers sa valise et la souleva, elle était étrangement légère. Je la replaça sur le raque avant de rejoindre Diana. La porte du wagon était ouverte. J’avançais lentement et ne la voyais pas.
- Diana? Pas de réponse.
- Dianaaa?! Insistais-je.
- Je suis là! Cria-t-elle
Je suivis le son de sa voix et avança jusqu’à elle, sa silhouette se dessinait à travers les lumières des phares. Elle était debout, à l’avant du wagon, immobile. J’avançais davantage pour la rejoindre lorsqu’elle tendit son bras vers moi.
- N’avance pas. Me dit-elle.
- Pourquoi? Que se passe-t-il?
- Rien que tu n’ai envie de voir, retourne dans le wagon. Je te rejoins dans
cinq minutes.
- Mais je...
- Nadia, retourne dans ce putain de wagon!
Son regard était sombre et imprégné de quelque chose, de l’inquiétude.
Je me retournais et remontais dans le wagon. Assise près de la fenêtre, je souleva le rideau et tenta de voir ce qui se passait, mais la nuit était trop noire et l’angle n’était pas le bon. Je soufflais en laissant tomber mes épaules. Il en était assez, je n’était plus une enfant, après tout, j’avais le droit moi aussi de savoir ce qui ce passait dans ce « putain de wagon ». Pour la première fois, je décidais de ne pas me laisser écraser et de redescendre voir ce qui se passait. Je pris mon courage à deux mains et avança doucement. J’étais à présent hors du wagon. J’avançais à tatillon car, soyons honnête, cet élan de courage était certes sincère, je n’avais toutefois pas envie de me faire casser la gueule une deuxième fois. Arrivée sur le coté à l’avant du wagon, je me cachais et regardais discrètement ce qui se passait devant. Je voyais Diana, de dos, tirant quelque chose, je ne voyais pas quoi. Je tentais d’avancer davantage mais toujours rien. J’avançais encore un peu, mon pied marcha sur une plaque en fer qui se fit aussitôt entendre. Diana sursauta et se retourna, c’est là que je l’ai vu.
- Nadia! Non!
Un cri strident sorti du plus profond de mes entrailles.

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