Chapitre 11, 7 octobre 3006, Troisième plate-forme
Les lampadaires brûlaient vivement le long des rues tortueuses. Leurs langues orangées s’élevaient sans abat-jour dans un sifflement de gaz sulfurique. Les hauts talons de Médée chantaient comme un opéra dans une crypte.
Murielle aurait préféré une nuit sans lumière et la compagnie d’une femme aux semelles souples.
Elle aurait tant aimé qu’une paire d’ailes la porte sur des vents lointains.
Dommage.
Personne ne flânait près des archives de la police. Les affaires classées n’intéressaient personne. Le bâtiment couleur de sciure fleurait l’abandon et l’altitude. Trapu, il se dressait tout de même jusqu’au plafond. Les interstices des parois de brique et de bois étaient trop petits pour y glisser les doigts, mais l’état de la structure se dégradait dès qu’il dépassait la hauteur d’un homme. Elle pouvait imaginer qu’un grimpeur chevronné y trouve tous les appuis dont il avait besoin.
Elle n’avait rien d’une grimpeuse chevronnée. En observant le mur, elle se prit à rêver des aptitudes de monte-en-l’air de Marcus Vofa.
Elle frissonna. Non seulement elle se prêtait à commettre un acte illégal, mais elle s’apprêtait à le faire en admirant intérieurement les talents d’un des plus grands criminels de sa génération.
« De quoi disposes-tu comme matériel d’escalade, Médée ? »
L’interpellée haussa les épaules en avançant au milieu des cercles de lumière omniprésents.
« Deux mains, deux pieds. Que faut-il de plus pour grimper ? »
Médée pointa un doigt en direction de la fenêtre bloquée. Murielle serra les dents et reprit l’examen de la paroi.
« J’aurais bien eu quelques idées. En plus, rien ne nous garantit qu’ils n’aient pas fait de zèle. S’ils sont passés et l’ont reverrouillée ? »
« Excitant, non ? »
Murielle retint un grondement. L’idée de bondir de fenêtre en fenêtre et de plus en plus haut lui semblait plus digne d’un roman que de la réalité. Comme par hasard, aucun poteau à proximité. Le long du mur, un tuyau d’écoulement paraissait prometteur. Elle s’en approcha pour l’examiner, le secoua fermement.
Solidement fixé.
« Peut-être devrais-je ouvrir la voie. Tu manques d’expérience en cambriolage. »
Murielle jeta un regard en coin à Médée avant de s’élancer dans l’ascension.
« Tu comptes me faire avaler que c’est le dada des aristocrates ? » Des deux mains, elle se hissa de quelques centimètres avant de laisser entrer ses jambes en action. Médée darda les yeux dans toutes les directions, s’éloigna du mur.
L’humidité rendait la surface froide traîtresse. Murielle transpirait à grosses gouttes avant d’arriver au deuxième étage. Ses membres peinaient à le soutenir et ses doigts glissaient sur un alliage synthétique qu’on n’avait jamais prévu de devoir porter le poids d’une femme. L’espace d’un instant, elle imagina le tuyau se rompant, déversant sur elle des litres de pisse et de merde pendant sa chute, puis sur son corps fracassé contre la chaussée.
D’une main, elle se saisit de l’encadrement d’une fenêtre.
Elle l’échappa.
Sa poigne sans force céda et ses chaussures dérapèrent le long du mur. Ses doigts encore serrés à la conduite, glissèrent sur plusieurs centimètres avant qu’elle ne se rattrape.
Elle s’agrippa désespérément des deux mains à la surface de bois, referma les jambes de chaque côté. Ce n’est qu’après qu’elle osa tourner la tête vers le sol.
Il spiralait toujours devant ses yeux quand sa main retrouva la fenêtre.
Elle prit un moment pour souffler avant de s’élancer à nouveau vers le haut. Une coudée après l’autre, empoigner le tuyau à deux mains, relever les genoux et les resserrer. Elle redescendit d’un seul coup avec un craquement et une douleur vive.
Trente centimètres de perdus.
Elle maudit les traces qu’elle laissait derrière elle.
Troisième étage. Deuxième fenêtre à droite. Elle se suspendit à l’encadrement, se balança comme un pendule.
Si elle lâchait prise, elle serait précipitée dix mètres plus bas. Ses épaules tiendraient-elles le coup jusqu’au bout ou se disloqueraient-elles avant ?
Une demi-traction et elle attrapa le loquet. Murielle n’aurait jamais imaginé qu’il serait aussi difficile de l’actionner sans tout lâcher. En quelques contorsions, elle se glissa dans l’interstice.
Coincée entre un grillage et le vide, elle tira sur l.es barreaux
Verrouillé.
Elle pesta contre Médée. À quoi servait une fenêtre ouverte si elles se heurtaient à un mur après ? Elle se hissa contre la structure de bois pliante, puis repassa la tête à l’extérieur. Pieds nus, Médée grimpait lestement le long du tuyau.
« Bloquée, » marmonna Murielle. Médée ne sembla pas l’entendre. Murielle replongea entièrement dans l’interstice pour y attendre sa complice. Son dos lui faisait déjà mal. Au bout d’une éternité, Médée la rejoignit.
« C’est verrouillé, » murmura-t-elle à nouveau. Comment redescendraient-elles sans se rompre les os ?
« Bien sûr que c’est verrouillé, même la négligence a ses limites. Tu n’imagines pas que tu me paies à ne rien faire, non ? »
Médée tira de sa poche un objet issu du croisement entre un tournevis et un crochet de pirate et le glissa de l’autre côté des barreaux.
« Où as-tu appris à faire ça ? »
« Tu sé, nus autres, les grosses bourgeoises reproductrices, doivions trouver dés moyens de s’occuper avant le mariage. »
Murielle secoua la tête.
« On t’a déjà dit que ton accent des faubourgs est exécrable ? »
« Ce doit être parce que je ne l’ai jamais entendu. Arrête de gommer le tien, ça m’aidera. »
Un craquement résonna et la serrure tomba en deux morceaux. Médée fit glisser l’obstacle.
« Bravo ! Et comment cacherons-nous que nous sommes passées par ici ? »
« Je ne peux pas penser à tout, » répondit Médée en bondissant légèrement sur le sol.
Murielle la suivit moins gracieusement.
« Péter la serrure, j’aurais pu le faire aussi. »
« Je comptais dégager le loquet, pas tout faire exploser. Cette serrure est mal foutue, voilà tout. Tu pourras la déduire de mon salaire. Mieux vaudrait mettre la nuit à profit. Rappelle-moi ce que nous cherchons ? »
Murielle soupira.
« Roberto Metellus, octobre 2984, cinquième plate-forme, affaire Ortiz. J’ai dû lire quelque chose là-dessus pendant que j’investiguais les Metelli, mais je n’arrive pas à me souvenir quoi. »
« Pourquoi diable as-tu fait des recherches sur les Metelli ? »
« Parce que c’est l’une des mafias les plus importantes de la ville. Mieux connaître les groupes criminalisés m’aide à identifier l’origine de certains délits, le champ d’action de chaque faction et les modes opératoires des différents… »
« C’est bon, ça va. Tu les as tous étudiés comme ça ? »
Murielle réfléchit quelques instants pendant que Médée allumait une lanterne sourde à la flamme bleutée.
« Je suppose que je ne sais pas grand-chose des plus petites organisations. Je me suis penchée sur Vidocq et ses sbires, le clan Metelli, Ernest de Lackey… »
« Je vois, autant dire tout que tu es la nouvelle encyclopédie du crime organisé. Je m’occupe des meurtres, enlèvements et autres trucs du genre, tu regardes le reste ? »
« Allons-y. »
Murielle attendit la disparition de son équipière pour allumer sa propre lanterne. Elle éprouvait récemment un malaise à afficher la modestie de sa condition devant son amie. Était-ce la faute d’un orgueil qu’elle ne se connaissait pas ou seulement de son manque d’expérience dans les relations humaines ? Sa flamme jaune et la fumée qu’elle dégageait l’embarrassaient.
Elle s’avança à pas feutrés dans les allées bordées d’étagères pleines de dossiers qui sentaient la poussière et la moisissure. En tendant l’oreille pour entendre les pas des gardiens, elle perçut le couinement d’un rat. Médée fouillait les crimes contre la personne, ce qui lui laissait ceux contre l’état, la propriété et les divers. Tout était classé par date et par sujet.
Aucun système n’était parfait. Celui-là non plus.
L’affaire Ortiz. Roberto Metellus. Sans doute un cas résolu. Qu’est-ce que le vieux Léonard venait faire là-dedans ? Octobre 2984.
La recherche fut plutôt rapide. Une fois une catégorie éliminée, Murielle passait à la suivante.
Où elle ne trouvait rien non plus.
Vandalisme. Atteinte à la propriété publique. Recel. Cambriolage.
Rien. Pas d’affaire Ortiz ou impliquant un Ortiz, ou même un Metellus à ces dates.
Elle espérait que Médée ait plus de chance.
Murielle posa les yeux sur une porte. Les couinements semblaient confinés de l’autre côté.
Un rongeur. Peut-être plus d’un.
Elle jura intérieurement, certaine d’avoir déniché le dossier. Elle testa la poignée.
Verrouillée. Une solide serrure en bois. Un écriteau indiquait « Réserve. »
Bien sûr. Les archives nécessitaient une réserve et cette réserve, évidemment, recevait la visite des rats.
Elle sortit un couteau de poche et en passa la lame sur la surface.
La pierre polie glissa sans l’entamer notablement. Probablement du chêne, peut-être quelque chose d’encore plus dur. Elle n’aboutirait à rien sans outils plus sérieux. Elle revint sur ses pas et tendit l’oreille. Un bruissement de papier la guida jusqu’au faisceau bleuté d’une autre lanterne. L’estomac noué, elle souffla sa lampe et s’appuya à une étagère.
« Je crois que je sais ce qui est arrivé au dossier. Les rats ont envahi l’une des réserves et je ne pense pas que ça soit un hasard. »
Médée leva les yeux.
« Destruction volontaire de documents ? Ils en seraient bien capables, mais le cas Ortiz n’y est pas. »
Elle souleva la liasse qu’elle compulsait.
« Affaire classée sous meurtre. Je n’ai pas encore trouvé le nom de Roberto Méta-Machin. Rapports signés Léonard Boucher. Nombreuses dépositions. La fille unique du baron Carlos Ortiz aurait sali l’honneur de la famille en couchant avec un sans papier des faubourgs. Il les aurait assassinés tous les deux après les avoir surpris dans son lit conjugal. Mutilations sexuelles et autres violences post-mortem figurent au tableau. C’est un peu glauque pour une rage paternelle. Je me demande si le mien compte me faire subir le même sort le jour où je l’introduirai à l’amour de ma vie. »
Un son attira l’attention de Murielle et elle fit signe à Médée de se taire.
« Ortiz condamné à vie. Aucune indication concernant sa peine, mais il a probablement fait appel et été libéré quelques semaines plus tard. Je ne vois rien d’autre. »
Comme un murmure diffus…
« Quelle est cette lumière ? »
« Éteins ta lampe. »
« Quoi ? »
Médée la fixait comme une créature d’un autre monde.
« Vite, vite. »
Médée appuya sur une gâchette et l’obscurité les enveloppa. Les secondes passèrent, puis les minutes. Un craquement lointain et deux voix parvinrent à leurs oreilles. Une lueur se diffusa sur l’étage.
« … suis pas fou et je n’ai pas rêvé. Si ça n’était pas toi, c’était quelqu’un d’autre. »
« Attends, t’entends pas quelque chose ? »
Un instant de silence.
« Non. Ah, si. Un souffle. Ça vient de là-bas. »
Murielle jura intérieurement. Comment pouvaient-ils les entendre respirer d’aussi loin ? Elle distinguait à peine leurs paroles malgré son ouïe hors normes. Les deux hommes approchaient plus ou moins d’elles.
Elle réalisa alors quel son les trahissait.
Le vent. À pas rapides et feutrés, elle quitta la zone en espérant que Médée ne traînerait pas longtemps derrière.
Son pied frappa un objet et elle s’arrêta net. Médée la heurta et elles tombèrent plus qu’elles ne s’accroupirent.
« Fruthain de fenêtre, mais qu’est-ce qu’elle fait ouverte ? Et la grille ? »
« Regarde ça. »
Plusieurs secondes passèrent.
« On devra faire un rapport. »
« Attends, tu as un grain ou quoi ? On perdra nos jobs si on ne peut pas expliquer ça. Si ça se trouve, celui qui a fait ça est déjà reparti. »
« Et si ça se trouve, c’était déjà pété depuis des mois. Un autre gardien a eu peur pour son poste, l’a recollée en traître et ça n’a pas tenu c’est tout. »
« Mais la lumière ? »
« Tu as rêvé ta lumière. »
« Non, mais tu n’as pas juste un grain, tu as un fruthain de grain ! Je te dis que je ne l’ai pas rêvée ! On fait le tour, on vérifie s’il y a quelqu’un et s’il n’y a personne on avisera, mais on doit le faire. »
L’autre grommela.
« Bon, on y va, mais s’il n’y a personne, ben il n’y a personne et on arrange tout ça pour que ça ne paraisse pas. »
« Et s’ils s’en rendent compte ? »
« On dira que ce n’est pas nous. Allez, fouille. »
L’un des hommes referma le grillage et ils se séparèrent pour arpenter l’étage.
Elles se glissèrent en silence vers l’escalier abandonné par les deux surveillants. La fenêtre n’était plus une option avec les veilleurs au même étage.
Elles descendirent à pas feutrés. Les vigiles étaient bruyants. Elles non.
Le garde avait reverrouillé la porte d’entrée. Médée força la serrure en une trentaine de secondes à l’aide d’un étrange outil à compression d’air. Elle patienta deux coins de rue avant de remettre ses chaussures.
Pendant qu’elles s’avançaient à grands pas en direction du Tim, Médée lui demanda :
« Comment as-tu su qu’ils arrivaient ? »
Dans la lueur maussade qui ne servait que les malfrats, même leurs ombres sentaient la faute et la fuite.
« Je les ai entendus. »
Médée proféra un juron peu gracieux.
« Garde tes secrets tant que tu veux, mais cesse de me prendre pour une idiote. Au moins trois minutes ont passé entre le moment où tu m’as prévenue et celui où ils ont foulé les dernières marches de l’escalier. Même tes oreilles ne suffisent pas à deux étages de distance. »
Murielle s’arrêta, choquée. Médée réalisa qu’elle avançait seule et se retourna.
« Je ne les ai pas entendus approcher. Ils ont parlé de nos lanternes. Ils les ont vues. »
Médée dirigea vers elle un sourire désabusé.
« Je m’en fous. Garde tes secrets. Fichons le camp. »
À cet instant, la tentation monta comme une marée dans les veines de Murielle.
Quelques grains, une pincée, rien de plus. Peut-être une cuillère.
Médée lui tourna le dos et elles repartirent en silence.

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