Chapitre 19, 16 janvier 3007, Les faubourgs

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Le toucher lui revint d’abord. La conscience de ses poignets liés derrière elle, un siège dur, ses chevilles attachées, les douleurs à sa nuque, sa tempe, ses épaules, la pression inconfortable du dossier contre ses bras.

L’ouïe suivit. Les murmures de conversations étouffés, le vent qui sifflait dans les murs isolés comme une termitière, l’écoulement d’une fuite d’eau.

Puis vinrent les odeurs. La putrescence d’une nourriture que plus personne ne désirait acheter. L’humidité. Les émanations fécales des feux et des pots de chambre vidés à même les rues. Les effluves chimiques que personne ne tolérait lorsqu’un autre choix existait.

Les faubourgs.

Elle était aveugle. Contre sa volonté, son corps se crispa et la chaise claqua sèchement contre le sol.

« Elle est réveillée. »

Le ton de Shraz la percuta comme un cauchemar dans une salle de classe.

Affirmation mal choisie. Ne souligne pas l’évidence à un maître dont tu recherches la faveur, songea-t-elle.

« Affirmation mal choisie, » répondit une voix indifférente. « Ou alors je t’ai mal cerné et tu ne recherches pas ma faveur. »

Le cœur de Murielle s’effondra.

L’écho…

Une marée rance monta dans sa gorge.

Elle passa la langue sur des lèvres qu’aucune salive n’humecta.

Un étau de bois dur enserra ses côtes, son cœur.

Un indice, un seul. C’est tout ce qu’il lui fallait. La voix d’un courant d’air, un soupir de dissonance, la voix de celui ou celle qui la délierait.

Celui qui s’opposerait à la voix.

À Vidocq.

Une troisième personne, le souffle rapide et court.

Inconnu.

Inconnue. Un parfum trop fort en trop grande quantité.

L’espoir ne viendrait pas d’elle.

Deux autres à sa droite, généreusement assaisonnés de sueur rance et de noix de coco.

Béryl et Hector.

« Rendez-lui la vue. »

Le pas léger de Béryl. Une secousse plus sèche que nécessaire. La lumière faible de lampes à pétrole, trop vive pour ses rétines engourdies. Les murs fades d’un entrepôt désaffecté. Murielle découvrit une pauvre fille incroyablement maigre dont les vêtements dévoilaient plus qu’ils ne cachaient.

Combien de temps était-elle restée inconsciente ?

Trop longtemps. Elle fixa toute son attention sur le maître des lieux.

Et le regretta immédiatement.

Deux billes sans vie sur un trône d’indifférence l’attirèrent dans leurs profondeurs comme un tourbillon entraîne un submersible pour le disloquer dans les fonds marins.

Deux glaciers pour l’échouer.

Pour la faire échouer.

Redingote bordeaux sur un gilet jaune, blond, barbe clairsemée sur un visage long au menton fin, de taille moyenne, mince et d’un âge incertain, une canne à la main.

Rien pour inquiéter.

Mais ses gouffres oculaires promettaient le contraire.

Assis sur un baril de chêne, Vidocq découvrit ses dents en un sourire désabusé.

« Shraz t’avait indiqué que je te contacterais. Je crois que tu t’en souviens. Parle, petite, mon temps est précieux. »

Murielle darda un regard sur Béryl et Hector avant de revenir vers leur chef.

Au moins était-elle désormais certaine de la faction qui détenait leur loyauté. Contrairement à ce qu’elle avait prétendu, elle n’avait auparavant ni preuve, ni certitude. Calme comme l’eau qui dort. Elle n’aurait qu’une chance. Mieux valait ne pas la torpiller.

Ce n’est qu’un rôle.

Elle ralentit sa respiration, son rythme cardiaque.

Maintenant, parle.

Des paroles apprises par cœur.

« Mon message est simple et Shraz devrait l’avoir déjà transmis. Marcus Vofa. Jeune, impétueux et talentueux, une combinaison fatalement accompagnée par une bonne dose d’arrogance. Il sait que ses assassinats spectaculaires ont facilité votre ascension. Lorsque vous avez besoin de chaos, vous l’utilisez. »

« Je suis bien informé au sujet de mes propres opérations, gamine. Elles ont germé et mûri dans mon esprit avant que mes mains ne les exécutent. »

« Je ne cherche pas à vous informer, mais à mettre certains éléments en perspective. Votre expansion des trois dernières années et la peur que vous inspirez aux autres clans s’appuient beaucoup sur les exploits de Vofa. Votre puissance est considérable, mais les chefs des différentes factions criminelles traitent avec vous et concèdent des fragments de leur territoire moins par respect de cette puissance que par crainte du Spectre. »

Fin du texte appris par cœur.

Médée aurait tellement mieux négocié. Murielle manquait d’expérience et d’éducation en la matière.

Elle n’avait pu consulter Médée.

« Ces mots sont dangereux, gamine. Crois-tu que mon emprise sur ce bas monde se résume à un homme ? »

« Non, seigneur… »

Shraz ricana, puis Béryl, Hector et la dinde anorexique. Les sons s’étouffèrent rapidement lorsqu’ils réalisèrent que Vidocq restait de marbre.

Vidocq éclata d’un rire discordant.

Il régnait sur le silence et choisissait de le briser.

« Ernest de Lackey se fait appeler seigneur. Il en a peut-être déjà vraiment été un, qui sait. Je suis Vidocq et ne tolère aucun autre titre. »

Finirait-elle par prononcer une phrase diplomatiquement juste ? Les pores de sa peau s’ouvrirent pour déverser leurs torrents malvenus.

« Comme vous le désirez, Vidocq. Je ne prétends pas que votre empire ne dépend que de Vofa. Je dis qu’il inspire plus de crainte que tout le reste de votre puissance. Je dis que si vos hommes et vos concurrents doivent nommer celui qui les effraient le plus, beaucoup répondront le Spectre. Je dis qu’en exploitant son efficacité, vous avez cajolé son ego. Je dis que viendra un temps où il sera convaincu que vous lui devez tout et se retournera contre vous. »

Vidocq se leva, s’avança vers elle.

« C’est le moment où je devrais dire : Je ne crains pas Vofa, n’est-ce pas ? Ainsi, tu pourrais me répondre quelque insignifiance. Seul un fou ne craindrait pas le Spectre ou on m’avait dit que vous étiez intelligent. Vofa est une lame sans poignée. Je connais les risques que j’encours à l’utiliser, mais je le préfère entre mes mains qu’entre celles de mes adversaires. »

Pas les mots sur lesquels elle comptait, mais suffisamment proche. Murielle retint un sourire.

« J’ai une autre option. »

Il haussa les sourcils.

« Tu n’es pas sérieuse. Ce que m’a rapporté Shraz, une option ? Le mettre à l’ombre ne profitera à personne. Que m’arrivera-t-il le jour où il aura fait son temps ? Marcus n’est pas un idiot. Il découvrira vite que je l’ai vendu. Comment garderas-tu enfermé l’homme que j’utilise pour assassiner les prisonniers dérangeants ? »

Chaque argument la frappait comme une nouvelle surprise. Elle s’était insuffisamment préparée à cette rencontre. Depuis qu’elle espérait ce moment, elle avait passé des heures à déterminer les réponses que lui opposerait le prince des bas-fonds.

Ça ne lui servait à rien. Tout volait hors de son esprit.

« Vofa sera probablement condamné à perpétuité pour ses meurtres. Si ce n’est pas le cas, il sera facile de justifier sa surveillance jusqu’à la fin de sa vie. Vous pouvez également acheter le jury. Le Spectre est dangereux pour nous, pour vous, pour tous… »

« S’il était inoffensif, que m’apporterait-il? Je ne t’ai pas fait venir pour m’aider avec Vofa. Je t’ai convoquée parce qu’on me dit que tu es à la police ce que Marcus est au crime organisé. Une menace à l’ordre établi. Un talent qui réclame qu’on l’exploite. Quand tu partiras d’ici, tu seras mienne où tu ne seras plus. Suis-je bien clair ? »

Murielle tendit tous ses muscles contre ses liens. Un grognement rauque lui échappa. La maigrichonne s’agita jusqu’à ce que Vidocq la caresse derrière la nuque.

Comme il l’aurait fait d’un chien.

Ses mouvements fiévreux cessèrent, mais ses yeux s’affolèrent d’autant plus.

Vidocq jeta un regard en coin à Varga.

« On t’a suspendue. On t’a explosé la figure. Ni l’un ni l’autre ne semblent avoir eu beaucoup d’impact sur ta détermination à devenir la plus jeune policière éliminée par cette ville. On me rapporte que depuis ces deux événements, tu as appris de nouveaux tours. Que cherches-tu à faire ? Que désires-tu ? »

Murielle focalisa toute l’acuité de ses sens surdéveloppés sur les murs, les fenêtres, les bruits. Une vieille trappe d’aération trop petite pour y entrer, des poutres de béton, un sol de ciment desséché, des ouvertures condamnées. Devant elle, cinq personnes. L’infortunée qui survivait aux attentions du prince des bas-fonds, deux des pires détritus des forces de l’ordre, un tueur surentraîné et l’un des seigneurs les plus influents d’Arbol. Peut-être le plus influent.

« Réponds aux questions, poulette, ça te permettra de réfléchir », zézaya Shraz. Vidocq se mit à faire les cent pas. Par un espace entre deux planches se profila la silhouette d’un homme.

« Alléluia, Shraz prononce la première parole de sagesse de son existence. Si tu veux du temps, parle. Si tu te tais, je te tuerai plus vite. Pourquoi as-tu rejoint la police ? Que cherches-tu à faire ? Que désires-tu ? »

Contrôle.

Il n’existait pas d’issue simple.

Elle ne trouvait aucune façon d’échapper à sa captivité.

Pas sans compromettre ses principes.

Pas sans négocier avec la lie de l’humanité.

Pas sans vendre son âme.

L’imminence de la mort, soudain, la calma.

« Le souhait le plus cher à mon cœur est de nettoyer la police arbolaise. Je compte m’élever avec intégrité au sein des forces de l’ordre et les dissocier de vos activités. Je ne vois pas comment vous pourriez m’offrir cela. »

Vidocq laissa paraître un nouveau sourire sans joie et se rassit sur son baril.

« Ta vie, déjà. À l’âge que tu as, c’est considérable. Je suis un homme généreux et je pourrai te donner plus si tu demandes gentiment et que tu sais te montrer raisonnable. J’achète ton potentiel, j’achète ton talent, mais tu n’as encore aucun pouvoir au sein de tes pitoyables forces de l’ordre. »

Murielle étrécit les yeux et se força à sourire.

« C’est faux. »

Elle fixa son interlocuteur en l’espérant intrigué.

« J’ai derrière moi les Randyrs. Personne d’autre dans cette ville ne peut s’en targuer. »

Vidocq soupira en posant dramatiquement une main sur son front.

« Hélas, on m’a dit, oui. Cela réduit misérablement ta marge de manœuvre. Tes armes font de toi ma cible. »

« Comptez-vous voir votre empire emporté par un déferlement de haches et de sang ? »

Il tourna vers elle son visage impassible. Sa pilosité faciale inégale soulignait le mouvement calme et lent de ses mâchoires, la mastication anticipatoire du rat avide devant le fromage hors d’atteinte.

« Comptes-tu vraiment sur les conséquences possibles de ton décès pour protéger ta vie ? C’est triste, tu sais ? »

Le souffle de Murielle s’accéléra encore.

Elle contempla le plafond.

L’inspiration.

« Si je passe à votre service, elles s’en apercevront et me liquideront. Vous me donnez le choix entre mourir en paix immédiatement et marcher avec ma conscience souillée et une bombe à retardement derrière moi. J’ai décidé. »

La panique s’éloigna. Quand elle croisa de nouveau le regard pétrifiant de Vidocq, elle le lui renvoya comme un miroir.

« Varga et Febvre sont la preuve qu’elles ne tuent pas tous mes serviteurs. »

« Varga et Febvre ne les ont ni gagnées ni trahies. Tuez-moi vite ou laissez-moi partir. Si je rejoins vos rangs, je regretterai le jour de ma naissance. »

Elle serra convulsivement les dents. Maudit aga qui lui manquait. Maudit aga dont elle dépendait. Maudit aga qui la desséchait. Maudit aga qu’elle refusait.

Un sourire d’anticipation sadique flirtait avec la commissure des lèvres de Shraz. Son visage lisse aux rides cruelles suggérait l’absence de passions commune aux psychopathes. Au bout de ses doigts, les taches brunes auxquelles on reconnaissait les adeptes de la tserach.

Rien qu’elle ignora. Rien qui lui servit.

« Tu n’en sais rien, » lui répondit Vidocq en se grattant la joue. « Tes dents te trahissent, et ta voix aussi. »

La pauvre fille émaciée, ses traits désespérés marqués par l’échirone. Les prostituées ont toutes besoin d’oublier que leur corps n’est qu’une marchandise, même celles qui n’ont qu’un seul client.

Hector Varga, les lèvres molles et les yeux flous de ceux qui ne se contentent pas de consommer l’aga pour vivre, mais en abusent pour se perdre dans une bienheureuse inconscience.

Béryl Febvre, femme fatale arborant les paupières lourdes et mystérieuses des adeptes des opiacés.

Vidocq.

Ses membres étaient couverts, son visage blasé, mais alerte. Son organisation était la plaque tournante du trafic de drogue pour la ville d’Arbol, peut-être même pour la république entière.

Une illumination inutile traversa son esprit.

« Vous ne consommez pas de votre marchandise. »

Il haussa les sourcils, première expression qu’il affichait depuis le début de leur entretien.

« Le dicton veut que le commerçant qui pioche sa marchandise accomplit un piètre travail et je crois qu’il a raison. Es-tu donc certaine de souhaiter décéder ? Sache que ta mort ne sera pas prompte. Je laisse les détails entre les mains des exécuteurs. »

Elle serra et desserra convulsivement les mains.

Elle réalisa qu’elle essayait de faire de même avec ses orteils.

« Elles me vengeront. Elles me trouveront peut-être même avant que vos sbires ne m’achèvent. Désirez-vous véritablement une guerre contre les Randyrs  ? Vofa ne pourra gagner à lui seul. »

« Le gouvernement les retient. »

« Le gouvernement a ses limites. J’ai pris mes précautions pour m’en assurer. »

Si seulement les mensonges lui venaient moins facilement.

Si seulement elle pouvait s’en tirer sans mentir.

L’expression de Béryl, Shraz et l’anorexique empestait l’urine. Celle de Varga promettait à son équipière un court moment solitaire dans une chaudière enflammée.

Vidocq sourit.

« Comment identifier un élément exceptionnel pour mon organisation ? On ne m’a jamais demandé. Pose-moi la question. »

Désarçonnée, Murielle se contenta de darder sur lui ses yeux exorbités.

« Pose-moi la question, » répéta-t-il.

Elle avala convulsivement.

« Comment identifier un élément exceptionnel pour mon organisation ? »

Il émit un rire sec.

« Pour la mienne, pas la tienne. Je sais comment identifier un élément exceptionnel parce qu’avec un tel élément, on ne peut pas simplement choisir de le tuer pour régler les problèmes qu’il peut poser. Vofa est un tel homme. Shraz n’en est pas un. Hector non plus. Mais je crois que tu es une telle femme. Rappelle-moi ton nom complet ? »

L’étincelle d’un espoir fou.

« Murielle Feïlia. »

Pourquoi lui demander son nom ? Hector et Béryl avaient pu le lui fournir. Il s’était renseigné sur elle. Hector dirigea brièvement son regard vers son employeur.

Il n’oublierait pas un nom. Pas dans ces circonstances. Pourquoi ?

« Hé bien, Murielle Feïlia, je crois que tu bluffes. Même si les Randyrs t’ont prise sous leur aile, elles n’iraient pas à de tels extrêmes pour une humaine. Cela dit, je ne suis pas arrivé au sommet en courant des risques inutiles. Je ne te tuerai pas sans te discréditer auparavant. Assommez-la et déposez-la quelque part où on la retrouvera. »

Liée à sa chaise, toute résistance était futile. Shraz lui enfouit la tête dans un sac. Un éclair déchira la trame de sa résolution.

« Tu l’as ratée, elle ne dort pas encore », énonça Shraz sur un ton satisfait.

Elle imaginait la rage et la honte peintes sur le visage de Varga quand un nouvel impact fit danser un essaim d’étoiles sur la toile de ses paupières.

Tout devint à nouveau noir.

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